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Pacotille par Émilie Bélanger, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2014

L'auteure Émilie Bélanger

L'auteure Émilie Bélanger

Photo : Marcos Fernandez Diaz

Radio-Canada

À l'aube de la trentaine, Émilie Bélanger a laissé tomber son doctorat en sciences de l'environnement pour écrire, enseigner et pratiquer le yoga pendant plusieurs mois en Espagne.

Son récit autobiographique inédit Pacotille relate le passé trouble d'une jeune fille dans le monde alternatif de la drogue, lors du passage de l'adolescence à l'âge adulte. 

Pacotille est l'un des cinq textes finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2014.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

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Pacotille

AUTOPRÉFACE

J'ai cherché longtemps comment écrire la distopie qui m'habite. J'ai fait des recherches à la bibliothèque sur l'écriture de romans, j'ai tenté de suivre des cours à l'université, j'ai traîné dans un nombre incalculable de cafés chics bohèmes et j'ai beaucoup bu d'alcool. Pourtant, je n'y suis pas arrivée : je n'ai pas réussi à imaginer un univers de roman qui pourrait décrire les tenants de l'Autre monde. C'est un monde parallèle, qui utilise la même monnaie, la même langue, les mêmes commerces, mais cet univers est autre. En y pensant bien? ou plus?, je suis arrivée à la conclusion qu'il est inutile d'inventer puisque je n'ai qu'à le raconter. L'histoire d'une enfant bourgeoise maltraitée qui n'a jamais cru ses parents ni Bernard Derome, d'ailleurs. Bah, la fille est devenue grande et belle et intelligente et délinquante. Maintenant qu'elle n'est plus délinquante, elle cherche à retrouver ce monde de truands dans lequel elle s'est sentie chez elle si longtemps. Loin des siens. C'est l'histoire de tout le monde qui a vécu de l'abus, peut-être. L'histoire de tout le monde qui se sent à l'écart et qui ne se reconnaît pas dans la télévision. C'est l'histoire des gens qui préfèrent la drogue, l'écriture et les histoires de peur.
Je vais écrire pour être lue, pour être entendue. Je veux qu'on entende que j'ai vendu de la drogue pendant des années. Je veux que ce soit imprimé en noir sur du blanc.

Ma vie à moi

Quand tu entres dans une communauté de bandits, tu n'obtiens pas de carte de membre. Il n'y a pas de date anniversaire à noter au calendrier. C'est un peu dommage parce que ça ferait un beau souvenir. À la fin, j'étais respectée et prise au sérieux; au début, j'étais surtout bourgeoise et potelée. Entre les deux, il s'est forcément passé quelque chose. Comment s'est opérée mon acculturation? Je ne saurais dire. C'est d'autant plus nébuleux que la communauté est diffuse, elle n'existe pas concrètement. Ce n'est pas une histoire de gang de rue et de mafieux italiens. Il n'y a pas de badges et de tatouages illustrant les crimes commis. Nous, les petits bandits de pacotille, avons d'autres codes. Le code est à la discrétion et à l'infiltration.

Ma vie à moi, elle a commencé le soir de mes dix-huit ans. Je suis avec une copine au bar et je l'aperçois, foncé. Visiblement très fort, un petit bœuf du Québec, il se saoule tranquillement avec ses amis. Tiens, amis en commun, les tables se joignent. Il ne me regarde pas du tout, il appartient au genre ténébreux. La soirée passe et je vais à la salle de bain. Il me rejoint, me plaque contre le mur, m'embrasse fougueusement, me lève de terre, me flabbergaste. J'ai dix-huit ans et un homme me prend fort dans une salle de bain de bar sans égard aux autres miteux qui viennent pisser alentour de nous. Nous partons chez moi en taxi. Il me répète toute la nuit que je suis si belle, si belle, si belle. Et je suis donc si belle si belle si belle. Je suis une Juliette fraîche et verte, mais je sais déjà que je le suivrai jusqu'au bout de la terre, cet homme.

Ce qui est drôle, c'est qu'il n'y a jamais eu de transition. Je n'ai jamais été choquée d'apprendre qu'il était sur le bien-être social, jamais choquée d'apprendre qu'il vendait de la drogue. Aucun moment de révélation, aucune clé de voûte qui fait en sorte qu'un individu se présente devant un choix : fréquenter ou non un vendeur de drogue. J'étais enfin à la maison avec lui. Comme si toute mon enfance avait servi à me préparer à sa venue.

L'appartement où se déroulait la vie était somme toute assez moche, enseveli sous une couche de poussière de rue, baignant dans un nuage vaguement âcre. Les murs avaient été blancs. La tuile industrielle, mouchetée et noire. Il trouvait que c'était plus solide, de l'industriel. Oui, la rue apportait son lot de poussière, mais plus encore les gens qui défilaient dans la maison toute la journée. Dans la pièce principale, connectée à l'entrée sans aucun vestibule ? je trouvais ce détail très loin du confort de mon enfance ? trônait le bureau. À droite, deux tiroirs. Dans le premier, la balance et la monnaie. Dans le deuxième, plus profond, se trouvait la drogue au lieu des filières. Il passait la journée entière assis à son bureau.

Quand il devait s'absenter, il nommait un délégué, un macro quelconque qui traînait chez nous. Ledit personnage avait alors droit à une commission sur les ventes. Il n'était pas autorisé à faire crédit, mais assumait les ventes régulières. Il devait servir chaque personne qui se présentait et consigner le tout dans un carnet. Le point étant que le candidat choisi gagnait le droit de siéger sur le trône. Et ils y prenaient goût, ces scélérats.

Il est fort probable que mon occupation de la chaise de bureau ait sacralisé au fil des onces mon statut dans la communauté. C'était une guerre sourde.

La guerre existait bel et bien, mais personne ne l'a jamais gagnée mieux que moi. Mon indifférence froide m'aura menée au sommet de la hiérarchie. Ils se mangeaient entre eux pendant que je les laissais jouer à qui pisse le plus loin. Moi, je faisais la conversation. Calme, debout, je regardais le client dans les yeux. Je m'assurais qu'il se souviendrait de moi. Je m'assurais qu'il perçoive ma discrétion, mon caractère humble sans besoin de démontrer ma supériorité. En quelques mois, je suis devenue reine élue, c'est moi que les clients voulaient sur la chaise. D'ailleurs, quand il était en prison et que tout menaçait de s'effondrer, clients, badauds, traîneux, délégués, ils se sont tous tournés vers moi. Je crois bien que ce fut ma consécration. Queen B naquit quelque part entre ma vingt-deuxième et vingt-troisième année de vie.

Ainsi j'ai dirigé le kingdom pendant des années. Je l'ai même dépassé, lui, en influence, lorsqu'il s'est effondré comme un petit bébé dans mes bras. Il pleurait, le pauvre. Allant à l'encontre de ma recommandation, monsieur avait décidé de voler la cargaison de certains amis. Contrevenir aux codes d'honneur d'humain ne pardonne pas; les menaces étaient quotidiennes. Je reçus des appels me sommant de retourner chez mes parents me réfugier. Que nenni! J'ai tenu le fort, toute seule, cinq pieds deux pouces devant des garçons armés. Ils sont venus à plusieurs reprises, chaque fois je les ai repoussés. Ils ont tellement eu peur de mon aplomb qu'ils m'ont prise pour une sorcière. Après je les ai pris comme associés, bien sûr, et je n'ai jamais eu meilleurs vassaux.

Moment post-gangstérisme

La musique est forte et je déteste la musique forte, elle empêche de penser et c'est très agaçant. J'essaie de comprendre ce que mes amis disent, mais les sourires sont plus efficaces à cette heure de la nuit et dans ce bar où tout le monde sourit, faute de penser. On danse. Je ferme les yeux pour essayer de me retrouver. J'ouvre les yeux, je les ferme, je danse, je bois une gorgée de bière chaude. Il n'est pas facile d'être sur une piste de danse et d'être anonyme. L'artiste qui a connu la gloire vit mal avec la normalité. Idem pour le bandit de pacotille et la normalité : habitué au pouvoir et à l'admiration, le retour à l'anonymat lui fait mépriser la naïveté du citoyen normal. Avant même de commander mon cocktail, j'ai repéré l'homme avec la canne au coin du bar. C'est lui qui deale ici, j'en suis persuadée. Je ne suis pas de la race des consommateurs, mais des vendeurs. Je danse, mais je conçois un plan de prise de possession de la vente de drogue dans le bar. Le système serait simple, facilité par les toilettes mixtes. Un seul vendeur, des fournisseurs fiables, des codes faciles à comprendre, un approvisionnement régulier et des prix compétitifs. Il n'y aurait pas de rechignage sur les quantités et le service toujours professionnel. Quelques fiers-à-bras dans les grosses soirées pour éviter les imbroglios de fêtards gelés qui en veulent toujours plus. D'ailleurs, j'en profite pour passer en revue ma liste de contacts. Je sais que Dave est en prison et que Paul s'est retiré de la business. C'est sûr que Tiger se porterait volontaire pour aider Queen B. Ouais, il faudrait que Tiger soit dans le coup.

Mes amis sont drôles, je trouve. Ils n'ont même pas idée que de la drogue se marchande dans ce bar. Ils pensent que « ce n'est pas ce genre de bar ». On dirait qu'ils dansent pour vrai, ça me fait rire. Je suis une ex-dealeuse en exil et j'en porte le poids tous les jours. Mes yeux me font voir ces deux mondes parallèles qui se croisent partout. Bientôt, si ça vous intéresse, on parlera des professeurs d'université, des agents de la loi, des politiciens que je connais.

Émilie Bélanger est née à Montréal. Jusqu'à récemment, elle préparait un doctorat en sciences environnementales, mais a choisi d'interrompre ses études pour voyager et se consacrer à l'écriture et au yoga. Marquée par l'écriture de Réjean Ducharme et d'Hubert Aquin, elle admire aussi Nelly Arcan. Il s'agit de sa première participation aux Prix littéraires Radio-Canada. 


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada et une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-Canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er janvier au 1er mars

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er avril au 1er juin

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