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Transe nationale par Yannick Marcoux, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2014

L'auteur Yannick Marcoux.

L'auteur Yannick Marcoux.

Photo : Olivier Bourget

Radio-Canada

Gérant d'un bar, poète et blogueur, Yannick Marcoux signe des textes pour de nombreux blogues et magazines, dont Moebius, Urbania et Du bon bord de la puck

Son récit autobiographique inédit Trans nationale raconte une histoire d'amour née du printemps érable, qui se poursuit en road-trip dans Charlevoix.

Transe nationale est l'un des cinq textes finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2014.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

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Transe nationale

Il n'y avait rien. Rien qui soit digne d'intérêt, je veux dire.

Une vie simple, faite de quotidien et de lendemains claquemurés dans mon cœur étroit. Qu'une pluie étalant ses immenses traînées, imitant les barreaux d'une prison enserrant l'espoir. Chaque matin, la langueur des jours au bureau se perdait entre la lumière bleuet des néons et le gris des murs, des complets-vestons, des visages. Le soir, retrouver mon appartement où les murs manquaient d'oreilles. La nuit, me recroqueviller sur mon corps qui manquait d'échos, et bêler les moutons de minuit jusqu'au petit matin. Puis me confronter à la redite du monde sur les unes complaisantes des journaux, miroir somnifère du quotidien : mon cœur privé, mes idées corrompues, mon avenir de schiste. Et recommencer. Encore.

Rien, disais-je, ni d'Ève, encore moins d'Adam. Québec, un dead-end sans pommier.

Heureusement, Montréal ne rate jamais son printemps. Mais cette fois-là, c'était différent. Ce n'était plus ses bourgeons, ses cordes à linge, ce n'était plus cette musique sortie de la fenêtre baissée d'un automobiliste, ce n'était plus l'eau qui coulait à nouveau dans ses fontaines, ce n'était plus les ballons qu'on frappait, les balles qu'on lançait, les kilomètres qu'on courait, ce n'était plus la lumière du couchant sur ses parcs habités. Cette fois, le printemps montréalais, c'en était un québécois. C'était le printemps érable, et le début d'un long été. Les feux de circulation s'activaient en vain, une inondation humaine compensant la décrue des chars. Même les nids-de-poule avaient perdu de l'envergure sous le pas acharné de la population.

Un soir que nous piaffions, massacrant l'air de nos cris et menaçant les tours de bureaux de nos poings, tu es apparue. Le regard éclaboussé de gyrophares, le souffle d'une sirène, le pas apeuré, mais fonçant dans la brume épaisse des gaz de larmes et la haine de cayenne. Ce soir-là, j'ai baissé la garde et, me faufilant jusqu'à toi, j'ai brandi ma pancarte et les mots de Miron : « Nous sommes arrivés à ce qui commence. »

L'avenir se dessinait dans chaque pas que nous faisions, ensemble. Il a bien plu une fois, mais il y avait ton rire et tes yeux et ton cœur et tes bras et ta voix qui plongeaient en moi comme des mains dans une terre fertile. On était tellement beaux que les balles nous sifflaient au passage. La nuit, les étoiles faisaient des bruits d'hélicoptère, et on effeuillait les pales du rotor en espérant y trouver un avenir meilleur. Toi et moi pas du tout, un peu, peut-être.

Les jours s'alignaient toujours, mais ils ne s'ancraient plus de la même façon, s'ouvrant chaque fois sur un univers nouveau et bouleversant. On ne se posait pas de questions, se contentant du bien-être de nos bras. Puis Montréal a cessé de se chamailler, et il nous a semblé qu'il était temps de prendre des vacances du monde.

Dans les arbres, il y avait encore des bourgeons et on se demandait ce qu'ils attendaient pour éclore. Les journées étaient laiteuses, le fleuve moutonnait et le ciel était couvert. On est partis de nuit, sifflant d'une traite les quatre cents kilomètres qui nous séparaient de Cap-à-l'Aigle. Quand la vieille école de rang s'est élevée sous mes phares, le soleil commençait à labourer les champs de ses rayons.

Nous vécûmes des jours de café au lait et de répit heureux. Une vie lente. Puis un soir, tu chantais Mariette et François et, entre deux couplets, tout est devenu opaque. La lumière des lampadaires, diaphane. La maison voisine a disparu, dans un halo flou. On a peut-être pensé que c'était le vin, je me souviens plus. Mais je sais qu'on a mieux regardé et qu'on a vu la brume. Elle stratifiait l'air en couches. La fenêtre près du foyer était embuée à moitié. Tu as pris une autre bouteille, et tu as dit : « Viens, on va faire un tour de char. Faut profiter de cet air flou, je suis émue juste à le regarder. » Et je t'ai regardée comme jamais avant, et j'étais heureux, et tu as ouvert la bouteille et j'ai pris mes clés, et quand j'ai mis le contact mes phares éclairaient en vain, leur lumière se perdant à quelques mètres devant, enfouis dans la brume épaisse. On ne voyait plus le fleuve, le ciel, le champ, les maisons, juste un peu la route. Tu as mis Renaud. J'ai dit : « Monte le son. » On chantait et on riait et on buvait, et la voiture filait dans les vallons de Charlevoix, et on devait faire un sacré tapage, parce qu'on n'entendait plus son moteur du siècle passé, même sans le silencieux abandonné quelque part dans une ruelle de Montréal. Parfois, la route descendait juste assez pour nous placer sous la brume, et c'était magique, comme si on passait sous une voûte secrète du monde. Renaud avait encore sa voix de jeunesse, la bouteille n'offrait aucune résistance. Quand le chemin s'est arrêté, on a fait demi-tour, et quand on est passés devant notre maison, c'était hors de question qu'on s'arrête. On allait manquer d'essence, mais tant qu'il y aurait du vin, on roulerait.

On a roulé, roulé, je pense qu'on a laissé Renaud jouer en boucle. Tu me racontais les histoires du coin, des potins de village. J'ai oublié les mots, mais je les ressens encore. Puis il y a eu notre petit miracle de la nuit. Dans un embranchement, la brume s'est dispersée. Ou alors on était passés au-dessus. Le ciel s'est ouvert, subitement, sur son infini d'étoiles. Tu as dit : « Freine. » Mais déjà, j'avais appuyé à fond sur les freins, ébloui par le spectacle que je voulais contempler en toute quiétude, éteignant la vitesse de notre emportement. On était à côté d'un gros conteneur et ça devait grouiller d'ours dans les parages. Il n'y avait plus de maisons depuis longtemps. Je me suis garé, et on s'est tapé le ciel du coin de l'œil, assis sur le capot. Ce soir-là, c'était la Saint-Jean. Mon pays se fêtait et moi je me mettais au monde à toi. Et là, sorti de la brume, enveloppé du ciel, sur le capot tacheté de moustiques morts, le cul mouillé de condensation, je t'ai regardée et je me suis dit : « Tiens, voilà mon pays. » Et ça m'a paru évident. Mon pays était né, et il était là, dans mes bras, le cœur chaud et bien battant. Et je l'ai senti vibrer, mon pays, et sur tes lèvres il y avait tout l'amour de Miron, toute la sueur de Falardeau, l'impatience d'Aquin, l'hymne de Vigneault et la fébrilité de Lévesque, René. Nos regards faisaient une pause dans la lutte du monde, et par ton calme, tu me montrais que nous avions tout notre temps, moi qui brûlais. Moi, ton servile porte-drapeau.

L'odeur de la terre humide nous montait au nez, avec les effluves salins du fleuve. Ma vie était en jachère depuis si longtemps, et je comprenais que nous étions enfin arrivés à ce qui commence. Et alors je t'ai dit : « Je t'aime. » C'était la première fois, et je pense bien que tu m'as dit « Je t'aime », et je crois que c'était ta première fois, aussi. On y croyait. Et dans la nuit, la grande nuit météore de Charlevoix, nous n'avons plus rien dit. Ce n'était pas grave, simplement plus grand que nous. Puis nous sommes retournés dans la voiture, j'ai baissé la banquette arrière, et emmitouflés dans une bâche qui traînait, la bouteille à portée de main, nous avons fait notre petite révolution, en espérant un monde nouveau.

Après avoir accumulé les « paperasses diplômantes », Yannick Marcoux a publié dans quelques revues littéraires et dans nombre de blogues et magazines en ligne : Moebius, Fermaille, Le Panoptique, Urbania, Asteur-Amérique, Bon bord de la puck... Une année passée à la tête d'un magazine de tennis l'a convaincu qu'écrire est, d'une certaine façon, un très beau sport. En 2013, deux de ses textes figuraient dans la liste préliminaire des Prix littéraires Radio-Canada (récit et poésie). Il travaille présentement à un recueil de poésie, ainsi qu'à un second roman, le premier étant toujours à la recherche d'un éditeur.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er janvier au 1er mars

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er avril au 1er juin

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