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La grande séduction : Roche a sorti le grand jeu pour Gaspé

L'ancien maire de Gaspé, François Roussy

L'ancien maire de Gaspé, François Roussy

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Un ex-ingénieur de Roche, qui témoigne sous le couvert de l'anonymat, a expliqué à la commission Charbonneau les efforts déployés par sa firme pour tenter d'obtenir de Gaspé deux contrats pour des usines d'eau potable en 2009 en se prêtant à diverses demandes de son maire François Roussy et du directeur général Gaétan Lelièvre. L'histoire avait déjà été révélée en partie par les médias.

Un texte de Bernard LeducCourriel et François MessierTwitterCourriel

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Après un an de négociations, une promesse d'investissement de plusieurs milliers de dollars pour la relance du club de hockey de Gaspé, ainsi qu'un voyage tous frais payés en France assorti de billets de hockey au Centre Bell pour M. Roussy, Roche avait finalement pu crier victoire.

« Après un an de stratégie, les planètes sont toutes alignées pour un mandat à Roche de gré à gré, 20 à 50 millions de travaux, pas gagné totalement, mais encore deux semaines et OK », écrivait le 11 mai 2009 le témoin au président de Roche Mario Martel, au vice-président André Côté et au directeur de Roche-Gaspé, Claude Lescelleur.

La conclusion de l'entente était cependant sous réserve que Roche accepte certaines conditions de MM. Roussy et Lelièvre. Ainsi, la firme de génie devait donner une partie du contrat en sous-traitance à trois firmes locales, en plus d'avoir à déposer 4 % des honoraires professionnels qu'elle en tirerait dans un fonds de renouvellement des infrastructures.

« La Ville exigeait 15 % de ristourne, mais on fait comprendre que c'était impossible de donner plus que les profits qu'on peut retirer d'un tel projet. Et tout ça s'est terminé par une ristourne de 4 %, des fois 5 % », a expliqué le témoin.

Le fardeau d'environ 150 000 $ ou 160 000 $ devait cependant être partagé avec les trois autres firmes, Roche en assumant environ la moitié, a-t-il précisé.

Ils ont mis beaucoup de pression pour négocier quelque chose comme ça qui est, à ma connaissance, à la limite du tolérable. Mais je ne suis pas juriste...

Une citation de :Le témoin

Le contre-interrogatoire du témoin par l'avocat de la firme Roche a cependant permis d'apprendre que le contrat a finalement été donné en appel d'offres.

Le témoin a convenu que le dossier n'avait finalement pas été donné de gré à gré à Roche, ce qu'il explique par les craintes que suscitaient à la Ville les activités de l'escouade Marteau et les révélations qui se multipliaient à l'époque dans les médias sur la collusion et la corruption au Québec.

Pour l'amour du hockey...

Le témoin a expliqué que cette entreprise de lobbying avait commencé en 2008, alors que la firme venait d'obtenir de Gaspé un important contrat à Rivière-au-Renard, un village incorporé à Gaspé.

Roche avait alors été sollicitée par le maire Roussy pour investir dans la relance du club de hockey local, ce qui a tout de suite été vu comme une opportunité de mettre le pied dans la porte.

 « Il est clair qu'une telle intervention serait formidable et donnerait, à mon avis, une clé maîtresse pour discuter en septembre prochain pour les usines d'eau potable », écrivait en juin 2008 le directeur de Roche-Gaspé Claude Lescelleur au témoin.

Le témoin a confirmé au maire, par écrit, que Roche et son partenaire Kwatroe investiraient 26 500 $ sur trois ans dans ce projet de relance de 50 000 $. Selon Claude Lescelleur, c'était l'équivalent de redonner 1 % des honoraires anticipés.

Ce projet n'a cependant pas abouti, a confirmé le témoin en contre-interrogatoire.

Le témoin a par la suite expliqué que le maire François Roussy avait fait un séjour de sept jours en France aux frais de Roche en mars 2009, pour participer à un congrès de génie à St-Malo.

« Roche a assumé la totalité des dépenses », a expliqué le témoin, qui fait état d'un séjour à St-Malo, mais aussi à Paris.

À la défense de M. Roussy, le témoin a précisé que le maire, qui savait bien que Roche avait payé pour lui à Paris, croyait cependant, à tort, que la partie à St-Malo était assumée par l'Association des ingénieurs-conseils de France.

Le témoin a expliqué qu'au départ, l'Association des ingénieurs-conseils du Québec devait payer le billet d'avion de M. Roussy, et que son pendant français devait défrayer son hébergement à Saint-Malo. Le plan a cependant changé lorsque le président de Roche, Mario Martel, a invité le témoin à prendre des vacances par le fait même, et à étendre l'invitation à François Roussy.

À la fin, le maire Roussy est allé en voyage avec le témoin d'un dimanche à un autre, se contentant de participer au congrès de St-Malo le jeudi et le vendredi, faisant l'impasse sur la journée de samedi. « Dans les faits, Roche a payé les billets d'avion de M. Roussy, a payé les chambres d'hôtel. Le voyage a été beaucoup plus long que trois jours. Le voyage a duré 7 ou 8 jours au complet ».

« Je dois préciser par contre que M. Roussy, dans son esprit, le billet d'avion et l'hébergement pour la partie St-Malo étaient assumés par l'Association des ingénieurs-conseils. Ça devait être ça à l'origine », a tenu à préciser le témoin. « Ça ne s'est pas soldé totalement comme lui l'espérait. »

Il était conscient qu'il venait quand même [que], sur 7 jours, il était conscient qu'il acceptait 4 jours de gratuité sur le bras de Roche.

Une citation de :Le témoin

Les explications de Roussy

Une copie caviardée du mandat de perquisition utilisé par l'Unité permanente anti-corruption (UPAC) pour saisir des documents au siège social de Roche à Québec, le 29 janvier dernier, avait déjà permis de lever le voile sur les liens entre Roche et la Ville de Gaspé.

On y apprenait que le maire Roussy aurait exigé une ristourne « de 5 % des honoraires engendrés par les contrats dans le fonds de renouvellement des infrastructures » destinée à financer des projets pour la communauté de Gaspé » et qu'il aurait été invité au congrès de Saint-Malo, aux frais de Roche.

En entrevue à Radio-Canada, M. Roussy avait indiqué qu'il était à Saint-Malo en 2009 pour les fêtes entourant le 475e anniversaire de la venue de Jacques-Cartier en Gaspésie. Il affirmait que son billet d'avion et trois chambres d'hôtel avaient été payés par l'Association des ingénieurs-conseils du Québec et que la Ville de Saint-Malo avait ensuite payé ses dépenses.

M. Roussy avait aussi démenti avoir exigé une ristourne à Roche. « Je n'ai jamais demandé une ristourne pour la communauté. J'ai souhaité à ce qu'on réinvestisse dans la communauté. La seule chose qu'on a toujours voulu faire dans nos actions, c'est soutenir le développement économique », avait-il déclaré.

François Roussy, qui est récemment devenu conseiller politique de Gaétan Lelièvre, avait aussi démenti toute demande précise en ce qui concerne la relance du club de hockey.

« C'est sûr qu'on voulait voir une équipe de hockey, mais on n'a jamais fait une commande, pour dire "vous remettez en place une équipe". Qu'il y ait des gens qui commanditent, c'est normal. J'ai souhaité à ce que tous les gens du milieu investissent », s'est-il justifié.

Le témoin affirme avoir donné 2000 $ à un avocat de Drummondville, André Komlosy, pour sa campagne sous la bannière conservatrice dans le cadre des élections de 2008. Il lui a plus tard donné une nouvelle fois 2000 $, cette fois pour le parti de l'ex-mairesse de Drummondville dont il était le gendre.

M. Komlosy est maintenant à l'emploi de la firme SM. Le témoin affirme avoir été remboursé pour ses dons par Pluritec, une firme affiliée à Roche, ce dont M. Komlosy était au courant.

La filière Côté-Lortie à l'œuvre aux Îles-de-la-Madeleine

L'ex-ingénieur de Roche a expliqué plus tôt que sa firme avait pu obtenir de l'information privilégiée sur un dossier aux Îles-de-la-Madeleine grâce aux entrées qu'avait Marc-Yvan Côté au cabinet de la ministre des Affaires municipales.

Ainsi, dès avril 2008, l'ex-ministre libéral avait appris, grâce à ses liens avec son chef de cabinet Bruno Lortie, que le projet d'aqueduc et d'égouts à Cap-aux-Meules obtenait son financement, soit de nombreuses semaines avant que la ministre Nathalie Normandeau ne l'annonce et alors que les fonctionnaires n'avaient pas encore signé les documents.

Le témoin avait déjà souligné la semaine dernière que c'est grâce aux interventions de l'ex-ministre libéral auprès de Bruno Lortie que le ministère avait finalement accordé une subvention.

Partis et firmes de génie, des liens incestueux

Depuis qu'il a été appelé à la barre, le « témoin A » explique les liens incestueux que les partis politiques entretiennent avec les firmes de génie et d'autres firmes de services professionnels pour faire du financement politique.

Il a décrit en détail les stratagèmes utilisés par BPR et Roche pour faire d'importantes contributions politiques aux grands partis provinciaux, tout en prenant soin de maquiller ces dons pour qu'ils semblent avoir été faits par des individus.

Il a notamment confirmé, à l'instar de plusieurs autres témoins, que Bruno Lortie était la porte d'entrée de Marc-Yvan Côté au cabinet du ministère des Affaires municipales. Cet ex-responsable du développement des affaires de Roche et ancien ministre libéral l'appelait à la rescousse lorsqu'un dossier était bloqué au ministère.

M. Côté s'est lui-même décrit comme le « père adoptif » de M. Lortie, qui a été son attaché politique dans le gouvernement Bourassa. Il a déclaré que c'est M. Lortie qui lui a demandé de s'impliquer dans une activité annuelle de financement tenue chaque année à Québec pour le compte de Mme Normandeau.

La semaine dernière, Marc-Yvan Côté a lui-même admis qu'il a confondu ses activités de démarchage au bénéfice de Roche avec ses activités de financement politique au profit de Mme Normandeau dans le dossier de Saint-Siméon, dans Charlevoix.

Il a expliqué avoir invité le maire de la municipalité au souper de financement annuel pour la ministre Normandeau afin qu'il puisse lui faire des représentations au sujet d'une demande de subvention pour un projet d'infrastructures dans lequel Roche était impliqué.

Devant l'insistance de France Charbonneau, il a admis qu'il s'agissait là d'une entorse aux règles d'éthique.

La commission Charbonneau a rendu hommage lundi au commissaire Roderick A.Macdonald, emporté par le cancer à l'âge de 65 ans. La juge France Charbonneau a loué tant sa culture que sa générosité, son sens de la justice et son courage devant l'adversité.

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