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La ville de tôle, par David Babin, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2014

L'auteur David Babin.

L'auteur David Babin.

Photo : Studio Josias Gob inc.

Radio-Canada

Originaire de la Baie-des-Chaleurs, en Gaspésie, David Babin a étudié, entre autres, à l'École nationale de la chanson de Granby et signe les textes du groupe de musique Le Squall. Son récit autobiographique inédit La ville de tôle raconte sa découverte maladroite du sexe, de l'amour et de la mort à travers ses jeux d'enfance dans la cour de Reina, sa gardienne.

La ville de tôle est l'un des cinq textes finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2014.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

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La ville de tôle

Ma gardienne s'appelait Reina et habitait en face de l'aréna. J'y ai passé les dix premières années de ma vie. Sa maison était recouverte de tôle, l'aréna et la maison des voisins aussi. Devant la sienne poussaient les plus belles fleurs du quartier.

Elles illuminaient la rue
comme les seins d'une belle femme
qu'on ne peut s'empêcher de regarder en passant.
Ses tulipes faisaient arriver le printemps.
Son jardin était le seul endroit où on ne jouait pas aux figurines.
Elle ne nous l'a jamais interdit
mais on savait.

Reina tricotait à une vitesse fulgurante.

Entre deux paires de pantoufles, pour s'occuper les doigts, elle chatouillait ma sœur tellement fort que son dentier sortait de sa bouche. Le rire terrifiant de ma petite sœur se mêlait au bruit des dents qui s'entrechoquent. Une fois qu'elle en avait fini avec elle, ses yeux agrandis par ses lunettes épaisses se tournaient vers moi et je savais qu'il serait impossible de m'échapper. Je détestais quand elle faisait ça, mais je l'aimais trop pour le lui dire.

L'odeur du pain pas cuit, le goût des bouts de pâte crue qu'elle nous donnait
les mains pleines de farine.
On avait chacun droit à un bras du malaxeur quand elle fouettait du crémage.
Ça valait bien les pires chatouilles du monde.

Son mari, Gérard, avait une chaise spéciale pour lui avec un trou dedans pour sa prostate. J'ai cru toute mon enfance que la prostate était une maladie. Gérard se teignait les cheveux noir corbeau; on le voyait moins souvent, lui. Il passait ses journées à bardasser dans le garage. Il construisait des cabanes à oiseaux. Quand il y en a eu dans tous les coins de la cour, il s'est mis à construire un village de petites maisons en bois qui s'illuminaient dans le jardin l'hiver. Après, ce fut un avion à moteur. Bref, avec du recul, je crois que c'était sa manière de passer le moins de temps possible à la maison.

Ils ne se chicanaient jamais devant nous, mais on savait que quelque chose n'allait pas entre eux. Rapiécée avec du papier collant, la télécommande gardait le secret. On savait très bien qu'elle ne se cassait pas en tombant.

Le plancher était couvert d'un tapis angora rouge sang.

Un midi, Gérard était étendu sur le divan
la main crispée sur la poitrine.
J'étais figé sur le lazyboy en face de lui.
Trois chiffres bruyants composés sur le téléphone à roulette.
Traces de bottes d'ambulanciers dans le salon.

« Ils auraient pu essuyer leurs pieds au moins. »
C'est ce que j'ai trouvé à dire de plus réconfortant.
Un voisin est entré et a dit :
« Ouf! J'ai cru que c'est vous qui étiez morte! »
J'avais jamais vu une adulte pleurer.

J'ai appris ce jour-là le mot « infarctus »
et qu'on pouvait y survivre aussi.

C'était l'époque des expressions comme « tapette hawaïenne »
et « va donc péter dans les fleurs ».

Je jouais au G.I. Joe avec les garçons, et au docteur avec les filles.

Derrière le garage, il y avait un endroit protégé de la vue des adultes par une corde de bois et des rosiers. C'est là que la voisine d'en arrière m'a appris c'est quoi une femme... mais sans vraiment me montrer le mode d'emploi. Je me mettais à genoux; elle debout devant moi, petite culotte aux chevilles, me montrait d'où je venais. Une fois je lui ai donné un bec sur le pubis, mais j'aurais jamais pensé qu'on pouvait mettre sa langue là-dedans. Beurk.

Même aujourd'hui, le mot « vulve » me gêne, car il me rappelle le sexe chauve de la fillette que j'ai embrassé ce jour-là.

Reina avait une fille, Mercedez, qui en avait une de mon âge qui s'appelait Paméla. Rien à voir avec Alerte à Malibu. Elle avait une coupe champignon brune aérodynamique, des lunettes épaisses qui lui grossissaient les yeux et un duvet noir sur les avant-bras.
Une fois, je me chamaillais avec son père et, profitant de ma petitesse, je lui ai donné un formidable uppercut en dessous des testicules. Je me rappelle très bien la texture de ses jeans usés sur mes jointures qui écrasent cette grosse paire de couilles caoutchouteuses.

J'ai appris ce jour-là qu'un adulte pouvait arrêter d'aimer un enfant.

J'ai toujours senti que Reina nous aimait plus que sa propre petite-fille. Ça m'impressionnait qu'une grand-mère parle en mal de sa descendance. Je croyais leur amour inconditionnel... Même si Paméla n'était pas le top du top, on s'est retrouvés seuls dans une chambre couverte de tapisserie verte et on a fini par se montrer ce qu'on avait dans le pantalon. Au moment où c'est à mon tour, je constate que quelque chose s'est produit à mon insu.

Mais qu'est-ce qui arrive à ma quéquette?
Je me retourne, essaie de la calmer. Rien à faire.
Je dis à Paméla d'attendre un peu, que je ne peux pas lui montrer tout de suite,
qu'il y a quelque chose de pas normal et que ça va passer.
Est-ce une punition pour m'avoir servi de mon engin trop tôt? Rien à faire.
Je lui montre quand même... mais rapidement.
Je me sens ridicule avec cette nouvelle bite à ressorts, toute raide, qui ne m'écoute pas et qui semble pointer du doigt Paméla comme si c'était de sa faute.
C'est la dernière fois où j'ai joué au docteur, avec Paméla du moins.
J'aurais aimé qu'une fille moins moche voie ma première érection.

Les années ont passé, mes parents se sont séparés, et je me suis retrouvé à être le seul à me faire garder. Je commençais à être sérieusement attiré par l'extérieur de la cour. Je me souviens de la fumée de l'école anglaise qui brûle, de l'odeur des cahiers et des pupitres vernis qui flambent. Je voyais juste la fumée, mais j'imaginais.

À cet âge, j'avais le droit d'aller à l'école à pied. Quand le timing était bon, je rentrais en même temps que Marie-Ève. Elle était plus vieille, avait des cheveux bouclés or et tous les attributs d'une femme bien avant l'âge. Je ne lui ai jamais adressé la parole. Je marchais derrière elle et ça me suffisait. Un midi, un des bums du quartier est passé en vélo et lui a crié : « J't'aime Marie-Ève! » À ma grande surprise, elle a répondu : « Moi aussi! »

J'aurais tellement voulu être un bum.
Plus tard, pendant une tempête de neige,
Marie-Ève a heurté une souche en ski alpin et s'est perforé les poumons
La radio m'a appris ce jour-là que la femme de mes rêves était morte.

À chaque début d'été, le Cirque de la Ferraille débarquait pour une semaine dans la cour de l'aréna. Je passais mes journées dans l'herbe chez ma gardienne, à rêver à la fin de semaine où je pourrais y aller à mon tour.

Je voyais des ados sauter les clôtures et les gardes leur courir après.
Ça sentait le pop corn au caramel à un kilomètre à la ronde.
Dehors, c'étaient les manèges, dedans, les spectacles avec les éléphants et les lions.

Dans le parking gris,
on préparait la piste d'atterrissage de la femme canon.
Je voyais les familles sortir avec des peluches plein les bras.
Je voyais les gens vomir de la barbe à papa.

Il y avait une grande roue qui surplombait la ville. On pouvait faire basculer les cabines par en arrière et faire des tours complets à 50 mètres d'altitude. Je disais à ma gardienne que si un jour elle voyait une cabine qui culbutait tout le long, ça allait être la mienne.

Entre les manèges, toutes les musiques s'entremêlaient les unes aux autres.
Le grincement glauque de la mécanique rouillée avec l'hystérie de ma ville qui voulait vivre.

Je suis en file pour la grande roue.
Plus j'approche, plus j'aperçois sa peinture qui s'écaille.
Un homme bourru me jumelle avec un autre garçon, nous pousse dans la cage et referme une barre de fer qui nous serre ventre et chevilles. Entre nous, une poignée pour faire pivoter la cabine; à nos pieds, une plaque de vomi séché. La grande roue démarre, par saccades, on quitte la poussière et le vacarme. Il ne reste que notre cage qui ballote dans le vide.

On quitte les arbres, on se rapproche du ciel. Je vois ma ville pour la première fois, noyée de soleil : le parc de roulottes, les cours à la traîne des HLM, la maison de Pousse-Crottes le concierge de l'école, les motoneiges éventrées en plein été.

J'ai compris ce jour-là que je n'allais pas mourir dans cette ville.

En quittant la Ferraille, ma petite sœur a échappé sa balloune d'hélium. Je l'ai regardée monter et monter, loin de la vie qui grouillait mollement dessous. Je n'entendais ni les pleurs de ma sœur ni le cri des enfants. Il n'existait plus que ce point rose qui tourbillonnait dans la lumière aveuglante.

David Babin a 29 ans. Gaspésien d'origine, il demeure maintenant à Montréal. Chanteur et parolier à la tête du groupe Le Squall, il se consacre à la scène et à la chanson depuis l'âge de 15 ans. Il enregistre son premier album avec le groupe Les chics clochards. Au cours des années, la formation évolue vers sa forme actuelle, change de nom pour Le Squall puis lance son opus en février 2014. Sa passion des mots le mène aussi à l'École nationale de la chanson de Granby en 2006, et dans les cours du certificat en création littéraire de l'UQAM en 2010. Sonorisateur et technicien de scène, il accueille les résultats du concours avec surprise et humilité. Passant sa vie autant sur scène qu'en coulisses, il compte bien prendre du temps pour nourrir ses rêves, ses projets artistiques, et voyager pour voir où les mots le mèneront cette fois-ci.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er janvier au 1er mars

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er avril au 1er juin

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