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Il y a 80 ans... la grève des « Fros » débutait à Noranda

La grève des «fros», devant la mine Noranda, 1934
La grève des «fros», devant la mine Noranda, 1934 Photo: Bibliothèque et archives nationales du Québec
Radio-Canada

Il y a 80 ans, le 12 juin 1934, quelque 300 des 1300 travailleurs de la mine Noranda, dont 90 % sont des ouvriers étrangers, décident de ne pas descendre sous terre.

L'événement, connu comme la grève des « Fros » (contraction de l'anglais Foreigners, qui signifie étrangers), est la première manifestation des tentatives de syndicalisation des travailleurs de l'industrie minière en Abitibi-Témiscamingue.

Après la crise économique de 1929, le Workers's Union, un syndicat d'allégeance communiste, commence à s'implanter à Rouyn-Noranda. Après une première grève dans le secteur forestier en 1933, quelque 300 travailleurs de la Mine Noranda emboîtent le pas, comme le rappelle l'historien spécialisé dans l'histoire de l'Abitibi-Témiscamingue, Benoit-Beaudry Gourd.

La crise

Le 12 juin 1934, c'est essentiellement les mineurs de fond, qui sont en majorité des immigrants d'Europe centrale, d'Europe de l'Est et des Scandinaves – qui ont une tradition ouvrière, c'est des mineurs d'expérience.

Benoit-Beaudry Gourd, historien

Ces travailleurs, qui ont acquis de l'expérience dans les villes minières du Nord de l'Ontario (Sudbury, Timmins, Cochrane, Cobalt, etc.), sont venus s'installer en Abitibi dans l'espoir de jours meilleurs, mais sont happés par la crise de 1929. Ils s'organisent discrètement dans les salles communautaires de la ville de Rouyn – le camp minier de Noranda appartient alors à la compagnie. Le 11 juin, ils présentent leurs revendications à leurs patrons : respect de la journée de 8h, droit d'adhérer à un syndicat, amélioration de la ventilation et augmentation salariale de 10 %, soit de 60 à 66 cents de l'heure.

Les mineurs travaillent alors six à sept jours par semaine, parfois de dix à douze heures par jour.

C'est des temps de misère pour tous ceux qui étaient des travailleurs ici à Rouyn-Noranda, à la mine, comme pour les cueilleurs de coton dans le sud (des États-Unis) qui sont pratiquement esclaves même si l'esclavage est aboli. Ce sont des mauvaises années pour tous les travailleurs. C'est la crise, la grande dépression.

Benoit-Beaudry Gourd, historien

« On ne parle pas avec des communistes »

Les Fros se heurtent cependant à un refus catégorique du gérant de la mine, Harry L. Roscoe.

Ceux qui ont du travail à donner ont le gros bout du bâton et se servent du gros bout du bâton. Dans les champs de coton, le gros bout du bâton, c'est physiquement. Ici, c'est non, pas d'augmentation de salaire, pas ci, pas ça, faites la grève si vous voulez, on s'en calice. On ne parle pas avec des communistes.

Benoit-Beaudry Gourd, historien, paraphrasant Harry L. Roscoe

Des briseurs de grève sont embauchés parmi les nombreux chômeurs de la ville, les militants et dirigeants du syndicat sont arrêtés et emprisonnés et les travailleurs non naturalisés sont déportés, laissant parfois derrière une femme et des enfants. Ils seront remplacés par des canadiens-français, comme l'a confié le travailleur Edgar Thériault lors d'une entrevue accordée à la fin des années 1970 à Benoit-Beaudry Gourd, dans le cadre de la préparation de son mémoire de maîtrise intitulé « Mines et syndicats en Abitibi-Témiscamingue 1910-1950 » (Nouvelle fenêtre).

« [Les patrons] sont embarqués dans un camion, pis là ils faisaient les rues et ils criaient : "Come on, Canadian French, come on Canadian French". Puis là, ils engageaient tout ce qu'ils pouvaient ramasser sur la rue – des jeunes de 16 ans », raconte M. Thériault, qui a été embauché par la Noranda à la fin des années 1920.

La grève des « Fros », devant la mine Noranda, 1934La grève des « Fros », devant la mine Noranda, 1934 Photo : Bibliothèque et archives nationales du Québec

Des répercussions importantes

Alors que la grève des Fros n'aura finalement duré que dix jours, ses répercussions s'étendent bien au-delà de 1934, selon M. Gourd. « Pendant pratiquement 15 ans, dans les mines, il n'y a pas d'action syndicale. Ça a tué l'implantation des syndicats dans les mines de la région, comme un peu partout où il y avait des syndicats d'obédience communiste. C'est l'époque qu'on appelle le péril rouge – le red scare. Partout en Amérique, on se méfie des organisations communistes, qui sont très bien organisées et importantes parce qu'il y a une misère, c'est la crise », explique l'historien.

Il faudra attendre la fin de la guerre pour que, sous la pression des syndicats internationaux et à l'image de la loi Wagner adoptée aux États-Unis dans la foulée du New Deal, un cadre légal contraigne les employeurs des industries canadiennes à s'asseoir à la table de négociations avec les syndicats, sous le Libéral Mackenzie King. Au Québec, « le 17 février 1944, le gouvernement (d'Adélard) Godbout adopte la Loi des relations ouvrières. Cette mesure force désormais les employeurs à négocier de « bonne foi » et améliore la stabilité des organisations syndicales », peut-on lire dans « Le syndicalisme québécois : deux siècles d'histoire » (2004).

Le 13 juin 1944, l'International Union of Mine, Mill and Smelter Workers, ancêtre des futurs Métallos, deviendra le premier syndicat à représenter les intérêts des mineurs de l'Abitibi-Témiscamingue. L'engouement et la solidarité suscités par le mouvement de syndicalisation est tel qu'en août de la même année, l'organisateur du syndicat de Rouyn-Noranda, David Côté, est élu député provincial dans le nouveau comté de Rouyn-Noranda, sous l'égide de la Cooperative Commonwealth Federation (CCF). Le premier contrat collectif de travail de l'histoire minière de l'Abitibi-Témiscamingue sera quant à lui signé le 8 février 1945, entre la Noranda Mines Limited et le local 688 (Rouyn-Noranda).

D'après un reportage d'Émilie Parent-Bouchard

Publicité de la mine Noranda publiée en 1939Publicité de la mine Noranda publiée en 1939

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