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  • Exclusif
  • Confessions de « l'homme à la valise »

    Le reportage d'Alain Gravel
    Radio-Canada

    Dans les années 1950 à 1990, Jean-Yves Lortie a été organisateur politique lors de plusieurs élections municipales, mais aussi pour l'Union nationale et le Parti progressiste-conservateur. Son surnom : « l'homme à la valise ». Cette mallette, presque toujours remplie d'argent, il l'avait toujours avec lui.

    D'après un reportage d'Alain GravelTwitterCourriel

    L'an dernier, il a raconté à des enquêteurs de l'Unité permanente anticorruption (UPAC) et de la commission Charbonneau comment il avait mis au point un système d'élections clés en main dans certaines municipalités en échange de contrats municipaux. Il a aussi expliqué avoir contribué à la montée de Brian Mulroney à la tête du Parti progressiste-conservateur, à l'aide, entre autres, de dons anonymes.

    M. Lortie s'est confié à Radio-Canada.

    Religion et pardon

    Jean-Yves Lortie s'est libéré de ses secrets d'organisateur politique il y a quelques années en allant se confesser. « Je veux me faire pardonner », dit-il pour expliquer sa démarche. « C'est peut-être pas tout légal, ce que j'ai fait là », admet l'homme de 80 ans qui a été guidé par un prêtre et un juge à la retraite.

    Associé dans une compagnie d'huissiers, Jean-Yves Lortie ne garde pas de souvenirs précis des montants qu'il a transportés dans sa mallette durant les quelque 40 ans pendant lesquels il a été organisateur politique. « J'ai dépensé 15, 20 millions de dollars », souligne celui qui aimait afficher sa richesse, mais qui a fini par se perdre dans l'alcool et la drogue.

    Jean-Yves Lortie est entré dans les ligues majeures de l'organisation politique avec son système d'élections clés en main dans plusieurs municipalités de la région de Montréal. Il bénéficiait de retours d'ascenseur en distribuant des pots-de-vin à de nombreux élus.

    En entrevue, il avance avoir remis des milliers de dollars en argent comptant aux anciens maires de Laval Claude Lefebvre et Gilles Vaillancourt ainsi qu'à Frank Zampino, qui a été maire de Saint-Léonard, puis maire de l'arrondissement du même nom, à la suite des fusions municipales. Il ajoute que sa firme devait remettre 5 % de la valeur annuelle de ses contrats décrochés dans les municipalités où il participait à des élections.

    Tous les gens que M. Lortie nomme nient catégoriquement ces remises d'argent. Mais un témoin proche de M. Lortie, qui l'accompagnait, corrobore ses dires en affirmant avoir vu des remises d'enveloppes. Ce témoin refuse d'être identifié.

    Un autre témoin de cette époque est la secrétaire de M. Lortie, Odette Desjardins. « Toutes les élections municipales, Jean-Yves était là », dit-elle. Elle explique qu'il avait son équipe pour aider un candidat à se faire élire.

    Odette Desjardins, secrétaire de Jean-Yves LortieOdette Desjardins, secrétaire de Jean-Yves Lortie

    Du municipal au provincial

    En 1981, Jean-Yves Lortie est passé à la politique provinciale. Il affirme que des organisateurs péquistes craignant la défaite de René Lévesque, qui était à égalité dans les sondages avec le chef libéral Claude Ryan, l'ont aidé à faire revivre l'Union nationale avec le conservateur Roch La Salle à sa tête. « Le but, c'était de diviser le vote », se rappelle-t-il.

    Sa secrétaire se souvient très bien de cette élection avec des candidats poteaux de l'Union nationale, dont certains membres de sa famille. « Les frères de Jean-Yves étaient candidats, mes neveux, mes frères, mon mari », souligne Mme Desjardins.

    99 candidats que j'ai présentés, tous des poteaux, et personne m'a pogné!

    Jean-Yves Lortie

    Le Parti québécois n'a finalement pas eu besoin de Roch La Salle pour remporter l'élection, si bien que l'Union nationale a été balayée du paysage politique.

    Dans un courriel, un des rares conseillers de René Lévesque encore vivant, son ancien chef de cabinet Jean Roch Boivin, dit se souvenir que « M. Lévesque lui avait dit que Roch La Salle était venu le voir en espérant que le PQ pourrait, dans la mesure du possible, donner un coup de main à la campagne de l'Union nationale ». Mais il ne sait pas ce qui est arrivé par la suite.

    M. Boivin ajoute « qu'à sa connaissance, le PQ [...] n'a jamais versé un sou à Roch La Salle ou à qui que ce soit pour sa campagne électorale ou celle de l'Union nationale en 1981 ».

    Du provincial au fédéral

    En 1983, Jean-Yves Lortie raconte avoir contribué à l'arrivée de Brian Mulroney à la tête du Parti progressiste-conservateur. Après le renversement du gouvernement minoritaire de Joe Clark, celui-ci devait affronter un vote de confiance lors d'un congrès à Winnipeg.

    M. Lortie fait partie des organisateurs qui ont sonné la charge contre Joe Clark. Il indique avoir recueilli beaucoup d'argent comptant fourni par des collecteurs de fonds du parti. À l'époque, il n'y avait pas de limites pour les dons des entreprises, mais ils devaient être déclarés. Selon M. Lortie, seulement une partie des dons l'était.

    Avec cet argent, il raconte avoir nolisé un avion de délégués recrutés à la hâte, notamment certains des candidats poteaux qui s'étaient présentés pour l'Union nationale deux ans plus tôt. En arrivant à Winnipeg, il a loué toutes les chambres d'un hôtel pour garder le contrôle sur ses délégués, dont le voyage était payé. Ils recevaient 150 $ en argent pour leurs dépenses, se souvient sa secrétaire.

    Grâce à leur nombre, les délégués de Jean-Yves Lortie ont contribué à priver Joe Clark de l'appui qu'il recherchait, le poussant à déclencher une course à la direction du parti. M. Lortie dit avoir dépensé des sommes colossales contre l'ancien premier ministre. « J'avais 500 000 $ dans ma poche quand je suis arrivé à Winnipeg », dit-il.

    L'an dernier, Brian Mulroney, qui a succédé à Joe Clark à la tête du Parti progressiste-conservateur, affirmait dans une entrevue accordée à Guy Gendron que cette histoire d'avions remplis de délégués du Québec était fausse. « C'est du folklore, ça a été lancé par des adversaires politiques et la presse a mangé ça », soulignait M. Mulroney.

    Défaite de Joe Clark : la version de Jean-Yves Lortie

    Question : Donc, vous aviez recruté 225 personnes au Québec?
    Réponse : Oui.

    Question : Vous les montez à Winnipeg en avion?
    Réponse : Oui.

    Question : Toutes dépenses payées?
    Réponse : Toutes dépenses payées.

    Jean-Yves Lortie conserve aujourd'hui précieusement une photo regroupant les principaux lieutenants de Brian Mulroney, dont lui. Il y est écrit : « Merci pour ton rôle combien important et ta loyauté constante ». Signé : « Brian ».

    Jean-Yves Lortie soutient qu'une partie de l'argent que des collecteurs de fonds lui ont remis pour renverser Joe Clark provenait du controversé Karl Heinz Schreiber, un homme d'affaires germano-canadien éclaboussé par l'affaire Airbus. Il est connu aussi pour avoir remis à Brian Mulroney 225 000 $ en argent comptant pour retenir ses services comme lobbyistes, en 1993, tout juste après que M. Mulroney eut quitté son poste de premier ministre.

    M. Schreiber a déjà admis une première fois avoir versé 25 000 $ pour faire tomber Joe Clark, une autre fois 50 000 $. Il s'en est aussi déjà vanté à l'émission Fifth Estate de CBC, sans toutefois en préciser le montant.

    Mis au courant des affirmations de Jean-Yves Lortie, un porte-parole de Brian Mulroney a déclaré que ce dernier ne commentera pas ces nouvelles allégations. Mais dans des entrevues à Radio-Canada pour préparer sa biographie, M. Mulroney doutait de l'implication de M. Schreiber pour forcer le départ de Joe Clark. « Allez voir le témoignage assermenté de M. Schreiber, c'est peut-être la seule chose vraie qu'il a dite de toute sa vie. Il a dit : "Je n'avais aucun rôle, mais aucun, au congrès de 1983" ».

    Malgré tout, Jean-Yves Lortie soutient que Brian Mulroney est devenu chef du Parti progressiste-conservateur, grâce en partie aux dons anonymes qu'il a recueillis. Rien ne prouve que M. Mulroney ait pu être au courant.

    Brian Mulroney

    La retraite

    Plus de 30 ans plus tard, M. Lortie regrette son passé d'organisateur politique et souhaite se faire pardonner. Il admet même avoir donné 10 000 $ à un collecteur de fonds pour permettre à sa femme de l'époque de devenir juge à la Cour de la citoyenneté.

    L'octogénaire ne croit pas que les façons de faire vont changer en politique, même s'il espère des changements. Il continue d'ailleurs à amasser de l'argent en passant la quête, c'est plus fort que lui, mais c'est aujourd'hui pour sauver son âme.

    Politique