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Les Égyptiens boudent l'élection présidentielle

Des policiers égyptiens chargés de vérifier l'identité des électeurs à un bureau de vote du Caire attendent leur prochain client.

Des policiers égyptiens chargés de vérifier l'identité des électeurs à un bureau de vote du Caire attendent leur prochain client.

Photo : La Presse canadienne / AP / Ahmed Abdel Fattah / El Shorouk Newspaper

Radio-Canada

En Égypte, la décision de prolonger l'élection présidentielle pour une troisième journée semble n'avoir eu aucun effet sur l'électorat. De nombreux bureaux de vote sont demeurés déserts, ce qui laisse entrevoir un taux de participation beaucoup plus faible que ne l'espérait le grand favori, l'ex-général Abdel Fattah Al-Sissi.

À peine les opérations de dépouillement entamées, l'état-major de campagne d'Al-Sissi a crédité celui-ci de 93,4 % des voix exprimées dans 2000 bureaux de vote. Des sources judiciaires citées par Reuters font état de 89 % des votes pour Sissi et de 5 % pour son unique rival dans cette course, Hamdeen Sabahi.

Selon un membre de la commission électorale cité par le journal Al-Ahram, Tarek Al-Chibl, plus de 21 millions de personnes auraient voté, soit près de 39 % des 54 millions d'électeurs inscrits. Un diplomate occidental interrogé par Reuters croit plutôt que 10 à 15 millions d'électeurs ont voté, pour un taux de 19 % à 28 %.

Lors de la présidentielle de 2012, le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, avait récolté près de 13 millions de votes, lors d'un scrutin où le taux de participation a atteint 52 %.

M. Morsi a finalement été renversé par l'armée, dirigée par le général Al-Sissi, le 3 juillet dernier, ce qui a lancé une campagne de répression du nouveau pouvoir contre la confrérie islamiste. Plus de 1400 personnes sont mortes et des dizaines de milliers d'autres ont été arrêtées. Des centaines d'entre elles ont été condamnées à mort au terme de procès sommaires.

Lors de sa dernière entrevue télévisée, la semaine dernière, Abdel Fattah Al-Sissi avait placé la barre beaucoup plus haute en matière de participation populaire. Il disait espérer que 45 millions d'électeurs se rendent aux urnes, soit un taux de participation avoisinant les 80 %, afin de « montrer au monde » que l'Égypte est unie derrière lui.

Depuis, le gouvernement, mis en place dans la foulée du coup d'État, ne cesse de multiplier les mesures visant à inciter les Égyptiens à aller voter. Il a notamment :

  • prolongé le vote d'une journée;
  • prolongé les heures d'ouverture des bureaux de scrutin (mardi);
  • accordé congé aux 5,5 millions de fonctionnaires du pays (mardi);
  • décidé que le transport en commun serait gratuit (mardi et mercredi);
  • menacé d'imposer des amendes de 72 $ à ceux qui ne votent pas, une somme rondelette pour de nombreux Égyptiens.

Mais les bureaux de vote étaient toujours désertés mercredi, notamment dans la capitale, Le Caire, et à Alexandrie, deuxième ville du pays.

La décision de prolonger le vote a été accueillie froidement par Democracy International, qui s'était bornée à ne surveiller que les deux premières journées de vote, tel que prévu. D'autres organisations ont d'ailleurs fait de même.

Une prolongation qui soulève des questions

Selon Democracy International, la prolongation du scrutin soulève de multiples questions « sur l'indépendance de la commission électorale, l'impartialité du gouvernement et l'intégrité du processus électoral ».

Des décisions de dernière minute au sujet de procédures électorales importantes, comme celle de prolonger le scrutin d'une journée, ne devraient être prises qu'en cas de circonstances extraordinaires.

Eric Bjornlund, président de Democracy International

Le seul opposant de l'ex-général Al-Sissi, le politicien de gauche Hamdeen Sabahi, a lui aussi dénoncé cette mesure, destinée, selon lui, à « déformer » la volonté du peuple. Ses observateurs ont d'ailleurs été retirés eux aussi des bureaux de vote.

La faible participation au scrutin s'explique notamment par le fait que le scrutin est boycotté par les Frères musulmans et une bonne partie des jeunes qui étaient le fer de lance de la contestation qui a entraîné la chute d'Hosni Moubarak, à l'hiver 2011.

Mais d'autres observateurs évoquent aussi d'autres raisons : la quasi-certitude qu'Abdel Fattah Al-Sissi va gagner, un mécontentement envers l'approche qu'il a privilégiée depuis qu'il a renversé Mohamed Morsi ou encore le refus de voter pour un autre homme fort issu des rangs de l'armée, comme Hosni Moubarak.

« Le sentiment est que le résultat est connu d'avance et que ce genre de festival qu'il créait pour Al-Sissi a échoué parce que les gens n'achètent plus cette propagande », estime pour sa part un activiste libéral, Khaled Dawood. « À l'époque de Moubarak, les gens ne participaient pas parce qu'ils savaient que leur vote ne ferait aucune différence et c'est ce qui arrive maintenant. »

D'autres électeurs appuient néanmoins l'ex-général. « À l'heure actuelle, notre pays ne peut être dirigé que par un militaire. Nous avons besoin d'ordre », plaide Samaa, une libraire du Caire.

Un officier stationné à l'entrée d'un bureau de vote s'interroge lorsqu'approché par un journaliste. « Vous voulez parler aux électeurs? Vous voyez des électeurs? Je ne sais pas pourquoi ils ne viennent pas. Peut-être rejettent-ils la politique », a-t-il dit.

Les médias égyptiens, qui appuient l'ex-général sans réserve, n'ont pas cessé de faire la morale aux électeurs. Un commentateur bien connu, Amr Adeeb, a par exemple lancé aux Égyptiens qu'en n'allant pas voter, ils pouvaient aussi bien « aller directement en prison et ramener Mohamed Morsi au pouvoir ».

Après la fermeture des bureaux de vote, le ministère de l'Intérieur cité par le quotidien Al-Ahram a estimé avoir réussi à assurer la sécurité des électeurs « à 100 % » en empêchant des attentats terroristes.

Quelque 500 000 soldats et policiers ont été déployés dans le pays de plus de 90 millions de personnes pour assurer la sécurité du scrutin. À certains bureaux de vote, ils portaient des vestes pare-balles et des masques, et étaient retranchés, lourdement armés, derrière des sacs de sable.

Les résultats de la présidentielle doivent être annoncés le 5 juin, et des élections législatives devraient suivre, cet automne.

International