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Nouveaux mots dans le dictionnaire : qu'en pense le linguiste Guy Bertrand?

Guy Bertrand, chroniqueur et premier conseiller linguistique à la Radio et à la Télévision françaises de Radio-Canada
Guy Bertrand, chroniqueur et premier conseiller linguistique à la Radio et à la Télévision françaises de Radio-Canada
Radio-Canada

Le Larousse et Le Petit Robert ont dévoilé cette semaine les nouveaux mots qui feront leur entrée dans le dictionnaire en 2015. Parmi eux, de nombreux emprunts à l'anglais, mais aussi des expressions d'ici. Faut-il s'en offusquer? Et qui les choisit? 

Nous avons posé ces deux questions à Guy Bertrand, premier conseiller linguistique à Radio-Canada, dont on peut écouter les capsules linguistiques à ICI Radio-Canada Première, et qui est aussi consultant depuis 2013 pour Le Petit Robert

Faut-il avoir peur des anglicismes?

Il y a souvent une inquiétude par rapport aux anglicismes. Doit-on vraiment s'inquiéter? Pour Guy Bertrand, avant d'accepter un emprunt d'une autre langue, on doit se poser la question de savoir s'il existe déjà un équivalent en français ou pas.

Selon le chroniqueur, pendant des années, la France a été très rigoureuse par rapport aux emprunts. Mais, à présent, il trouve que les Français exagèrent un peu.

Au Québec, si le mot existe en français, on va avoir tendance à se battre pour son usage. Cela tient au contexte linguistique différent, dans lequel l'emprunt représente un plus grand risque. Surtout quand une langue (en l'occurrence, l'anglais) est surreprésentée par rapport aux autres langues.

Mais si l'emprunt vient combler un vide et sert à désigner une réalité qui n'est pas encore nommée, il est légitime. Quand ce n'est pas le cas, le comité de terminologie de Radio-Canada travaille avec l'Office québécois de la langue française et le Bureau de la traduction à Ottawa pour faire des propositions.

Il est rare que de nouveaux mots soient créés. Il s'agit plutôt de dénicher des mots qui existent déjà et d'en suggérer l'usage. Par exemple, égoportrait pour selfie. Ou encore antépisode, beaucoup plus parlant que prequel

On oublie aussi souvent que de nombreux mots anglais sont empruntés au français. Quelques exemples (Guy Bertrand est une véritable mine d'or et a une érudition parfois grisante) : mushroom (mousseron), journey (voyage d'une journée), apron (déformation de napperon), budget (bougette, « petite bourse »), cabbage (chou de la grosseur d'une caboche), country (contrée), ou encore porridge (déformation de potage)!

Quelques-uns des mots qui font leur apparition dans Le Petit Robert 2015.Quelques-uns des mots qui font leur apparition dans Le Petit Robert 2015. Photo : Le Petit Robert

Chialeux, gosse, et pinotte font aussi leur entrée dans le dictionnaire

Bon an mal an, l'équipe du Petit Robert soumet à Guy Bertrand une centaine des mots sélectionnés par des comités d'experts dans divers écrits (livres, articles de journaux, etc.). Son rôle? Les scruter à la loupe pour aider à déterminer qui aura la chance de faire son entrée dans le dictionnaire. Guy Bertrand en valide donc le sens et le précise : est-ce un mot familier? Vieilli? Dont l'usage est critiqué? Il fournit ensuite des exemples d'expressions utilisant ce mot. 

Cette année, plusieurs mots ou expressions d'ici ont ainsi été intronisés : bardasser, chialeux, écrapoutir, s'évacher, gruau, pinotte et même gosse, au sens de « testicule ». Pour ce dernier mot, Guy Bertrand avait toutefois émis quelques réserves, en raison de sa vulgarité.

À quoi servent les dictionnaires?

Les dictionnaires ne sont pas là pour nous dire quoi dire, ils sont là pour nous dire ce que nous disons.

Guy Bertrand

Le dictionnaire est un outil vivant, qui reflète la réalité. Bien sûr, il existe des dictionnaires normatifs, qui établissent le « bon » usage. Mais là encore, les normes sont faites pour évoluer.

Fait curieux, on parle souvent des mots qui entrent dans le dictionnaire, plus rarement de ceux qui en sortent. Dans les années 1970, Larousse publiait un dictionnaire de «  mots dans le vent  ». Guy Bertrand a conservé précieusement ses exemplaires et constate avec le sourire qu'ils sont remplis de termes qui n'ont pas tenu la route.

Un exemple? Nu-vite, qui désigne ces gens qui traversent, par exemple, un stade en courant dévêtus pour attirer l'attention. Qui utilise encore ce terme aujourd'hui?

Il faut donc se méfier des mots sociolinguistiquement à la mode. L'espérance de vie d'un mot est cruciale, car cela coûte très cher de faire entrer un mot dans le dictionnaire. Des équipes de linguistes se penchent là-dessus, il faut trouver la bonne définition, des exemples d'occurrences, la marque (est-ce vulgaire? Vieilli? Tiré de l'anglais?), etc.

C'est le défi des dictionnaires : réussir à refléter la réalité de la langue, les mots en usage à un moment donné, tout en se méfiant des mots éphémères qui vont rapidement devenir obsolètes.

Parfois aussi, les nouveaux mots arrivent tellement vite que les linguistes n'arrivent plus à suivre. Il faut dire que la formation de mots-valises est beaucoup plus naturelle en anglais. Le français n'a pas cette souplesse, mais compense par son degré de clarté. Guy Bertrand rappelle que c'est une des raisons pour lesquelles le français est la langue de la diplomatie, un domaine qui tolère peu l'équivoque.

Doux rêveur, Guy Bertrand? Au contraire, celui que René Homier-Roy a affectueusement surnommé l'ayatollah de la langue insiste sur la notion d'efficacité linguistique : la langue est un outil puissant, et celui qui ne ménage pas ses efforts pour la maîtriser ira loin.

Un texte de Sophie Cazenave

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