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La violence des lettres, par Benoit Vachon, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2014

L'auteur Benoit Vachon

L'auteur Benoit Vachon

Photo : Flavie Dion

Radio-Canada

Benoit Vachon a grandi à Longueuil et dans les Laurentides. Atteint de dyslexie et de dysorthographie légères, l'auteur raconte, dans son récit autobiographique inédit La violence des lettres, le lent développement de ses aptitudes langagières, ses années difficiles à l'école et son rapport passionnel avec l'écriture.

La violence des lettres est l'un des cinq textes finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2014.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

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La violence des lettres

Les lettres sont douleurs, chaînes de charbon, structure informe de menaces muettes qui forgent l'idée. La phrase est ce qui est, qui est toujours, la semonce atemporelle des bâtiments gorgés de monde à saisir l'alphabet. Les mots mensongers intimident les petites têtes folles.

Dictionnaire des lieux hurlants

A.B.C. – le début des mots

   L'abomination du lettrage sur la vitrine du souvenir. Ce mélange insultant, insidieux de caractères. Cette haine infecte des lieux hurlants. Les mots ont percé de grands trous l'intérieur de ma cage thoracique. Souvent, le mal de respirer arrive. Enfant, l'alphabet me bousculait sur les marchepieds de l'honneur par la bouche. Jeune, je ne parlais pas. Cette peur de l'intelligence articulée me dominait. Je n'offrais aucun plaisir pour les témoins en attente d'admiration, à mes parents étincelants de prunelle. La joie des mots restait prisonnière de mes poumons, agglutinée dans les alvéoles lexicales.

   Ma mère consulta ses angoisses d'ongles dans un bureau blanc. Mes anormalités devenaient saillantes et illuminées. On tournait une loupe sur mon visage aphone. On me demandait d'ouvrir la bouche et d'émettre des sons articulés. Le monde entier brûlait mes formes verbales. Les papilles gustatives mortes. La voie orale fermée. Bonne nouvelle, je n'étais pas fou! Trois ans d'âge, mais sans parole, sauf les usages quotidiens de « maman, papa, merci, s'il vous plaît » qu'on extirpait de ma bouche avec un hameçon en me tirant parfois la langue.

   Diagnostic médical : aucun. J'étais intelligent. Je confectionnais des casse-têtes en silence de quatre fois mon âge. Le médecin ne croyait pas les mots dits de mes exploits, mais finit par croire le maudit devant lui. « Les mots viendront », disait-il. Ce médecin mort depuis estampa mon âme peu parlante d'une claque dans le dos pour vérifier s'il y avait un ou deux sons qui traînaient là par hasard. Rien. Je tournais le dos à un monde de communication. Je parlais avec mes doigts pointant, mes yeux globuleux d'envie, mes lèvres qui s'estompaient en grimaces. Quand je montrais mes dents, le bout de ma langue, la salive de mon cœur peiné, mes deux frères et ma sœur accouraient avec l'ensemble des jouets. Je n'avais rien à dire. Je choisissais et le bonheur jaillissait de nouveau.

   Il avait raison, ce médecin mort depuis. Les mots sont venus, sortant de mes poumons fumants, par ma gorge dans une autoroute de boue râpeuse, perforant chaque coup de langue d'une pointe d'épée. Sur les vidéos de mon enfance, on peut m'y entendre grésiller comme si une colonie de cafards dansait sur mes cordes vocales. Dès mes premiers mots, je muais.

D.E.F. – l'arrogance syllabique

Il y a comme ça, de temps en temps, des dégoûts qui viennent uniquement des mots, ce sont peut-être les pires.

Hervé Bouchard

   Le cerveau aveugle, induit en erreur par le mensonge, inculque des syllabes tournoyantes dans les oreilles inconscientes du tort jadis. Me voilà au primaire, nain aux cheveux blonds, le visage rond de rouge. Le tour viendra et ce sera moi. La déchéance annoncée.

— Bravo Isabelle. Très bien. Tu peux retourner à ta place.

— Benoit!

   La tromperie du temps qui arrive. L'usurpateur naturel des visages qui jugent. Tomber dans la gueule du leurre enfantin. Abuser par le verbe dans l'action non réciproque.

— Benoit? Viens, c'est à ton tour... c'est ça approche... encore... Qu'est-ce que tu fais à lambiner comme ça, tu fais attendre tout le monde. Bon, saisis la craie et écris-moi au tableau : Pro-Je-Ter.

   J'approche l'outil de la honte qui écrit en poudre blanche qui s'efface vite. Mon poignet pivote, je ferme les yeux de peur et quand je les ouvre, en lettres tremblantes, il y a d'inscrit en diagonale comme une honte totale : Procheter. Humiliation des enfants qui jugent avec leur sourire narquois. Pudeur dévoilée au grand public qui mange le corps tout entier.

   Plus tard, une dictée violente en main, la correction grand public me propulsa tout dernier au tableau. C'était moi le corruptible, l'influençable, lui qui vidait l'encre rouge des crayons voisins. En quelques semaines, on me connaissait comme le dernier des verbes, la faute brune, le nom toujours inscrit en bas des listes désarticulées de l'erreur inhumaine. Quand je cherchais mes résultats, c'était pratique, je regardais vers le bas.

G.P.Q.B.C. – aveux de l'évidence

Prendre la parole oblige à mentir, puis à fouiller avec minutie dans ses mensonges.

Antoine Volodine

   Le mensonge cervical. La matière grise trompeuse. Chaque minute qui passe, chaque pensée qui perce ma conscience, m'usurpe et vole les odeurs de ma confiance. J'ai la méfiance incarnée du langage insidieux. J'ai l'hypocrisie du mot déloyal. Je suis dyslexique.

   Mon rapport à l'écriture est tronqué. Une fallacieuse communication niche dans le creux de mes oreilles. Un voile adultère couvre mes yeux. Lorsque j'écoute, je lis, j'écris, les mots ont leurs propres indépendances. La réalité se déforme. Les lettres des phrases se convulsent. Provoquent une suite de craquements syllabiques, de crissements phonétiques, de contractions lexicales. Mes guidons deviennent des quidons. Mes bananes sont des pacanes. Mes planches sont blanches. Cette relation dysfonctionnelle des lettres me peine. Les mots se jouent de moi. Ils ont de multiples personnalités déviantes. Chaque soir, les monstres de G, de P. de Q, de B, de C se glissent sous mon lit et se réveillent en plein jour.

   Le mystère prenait source entre mes doigts. Personne ne comprenait la disposition mentale de mes verbes. Une haine s'est dressée dans mon cœur. Je n'allais jamais lire, jamais écrire, j'allais tricher dans chacune de mes dictées, corrompre l'écriture, la trahir comme elle me trahissait, combattre le feu de l'alphabet par le génie de mes esquives. Une à une, les lettres allaient toutes mourir. Le P et le B allaient être les premières pendues. L'écriture m'inculqua le mensonge. La perfidie d'une vengeance sans nom prenait source dans le fleuve intarissable de mon estomac. L'ennemi à abattre : les mots.

   Le 8 mars 2013, j'ai écrit ce poème. J'approche la trentaine et c'est tardivement que je comprends l'injustice du langage, la cicatrice muette des sons. L'exigence de l'alphabet me poussait au primaire devant une classe d'enfants, le professeur le doigt dressé reprenant chacune de mes syllabes comme une injure à la langue française. La violence n'a pas été bannie des écoles. Difficile de se voir devant cette marée d'yeux qui avalent tous les sons qui sortent par ma bouche, de ce trou noir de honte grandissante. Me voir prononcer gobelet, et écrire cobelet au tableau et le professeur me traiter d'imbécile.

— Un G Benoit, pas un C, un G, c'est facile pourtant! T'as fait la même erreur plus tôt. Retourne t'asseoir.

Vingt temps

Ce n'est pas que j'écoute mal
Il y a vingt temps
Mes pains étaient des bains
Un cerveau sous conditions

La dyslexie des temps anciens
A empoisonné mes veines et mes peines
Stupide devant une classe d'enfants
J'étais l'erreur au programme

C'était moi la faute il y a vingt temps
La paralexie de superposition
L'homme qui écrivait dévié
Enfourché par la voyelle et la consonne
Et à force de bévues et d'insultes
La vengeance a lieu ici
Les poèmes sont des drapeaux hissés
Des portraits révoltés de dos

Je ne sais pas encore
Si un mot s'encre ou s'ancre
Dans le cœur d'une page
Mais on ne peut point douter
De la métamorphose des mots
De la survie pour les écrire

   La haine des mots, je l'ai. J'entretiens un rapport passionnel avec l'écriture et c'est bien le contraire de mes intentions de départ. À travers cette haineuse relation se forgeaient en filigrane les fondations d'une tendresse jalouse. Il n'existe pas de colère à l'état pur. La rage des poumons repose sur un fond de blessures et d'amour renversé.

   Cette peur de perdre l'écriture qui sauve le monde m'habite. Je ne veux plus m'écarter de la fortune des phrases nouvelles, égarer les quelques images vaporeuses de mon corps assied, assidu au travail devant l'immensité blanche de la création, redevenir celui qui n'écrit pas, le cerveau saignant, hurlant et muet d'histoires racontées à mon cœur défendant. Du seuil de mon berceau, je n'existe qu'à travers les yeux de l'autre, et l'autre prend diverses formes mutantes.

X.Y.Z. – la fin des règles

J'abuse le temps charnier du monde révélé par l'entremise d'intercesseurs.

Je viole les fragrances en grammaire utopique.

J'agrippe les caresses désabusées adjectivales.

Je crée les averses en verbes effilochés de sens.

Je nourris les clés aux mots souches de racines.

J'aspire l'oxygène des personnages lointains à agripper pour la survivance.

J'éprouve avec la haine des syllabes en raison de vie.

Je découvre les blessures gramophones, les fosses sonores en cœur phonétique.

J'admire les apparences longilignes en lettres de fer forgé.

J'endosse pourquoi et comment et quand et où et qui est.

Cette peur de devenir fou m'habite quand j'imagine une vie sans le combat des lettres pour l'espace d'une phrase. J'ai peur de cet homme qui n'écrit plus, de cet homme qui vogue sans rames, de ses gloires gagnées dans les lieux sans écriture. Les miettes sont d'excellents repas pour qui sait suivre la trace.

Dictionnaire révisé des lieux hurlants

Benoit Vachon est né en 1985 à Longueuil. Fortement influencé par La Minerve, dans les Laurentides, où il a passé quelques années de sa jeunesse, il vit désormais à Montréal. Jeune écrivain, il publiera ses premiers poèmes dans Les Écrits cet automne pour le 60e anniversaire de la revue. Titulaire d'un baccalauréat en anthropologie de l'Université de Montréal, il terminera un certificat en création littéraire à l'été 2014 et poursuivra ses recherches à l'Université du Québec à Montréal avec une maîtrise en littérature, profil création.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures histoires vécues originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er janvier au 1er mars

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er avril au 1er juin

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