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« Je savais que je faisais quelque chose de mal » - Yanick Gourde

Yanick Gourde

Yanick Gourde

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Un ingénieur admet avoir participé à contrecœur à une magouille sous la pression de son supérieur Noubar Semerjian et du coordonnateur de projet du MTQ Guy Hamel, lors du chantier de réfection de l'autoroute 40 en 2003.

Un texte de Bernard LeducCourriel et François MessierTwitterCourriel

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M. Hamel avait déjà avoué devant la commission Charbonneau avoir accepté des pots-de-vin dans le cadre de ce projet de 40 millions $ impliquant les Grands travaux Soter (GTS) et les firmes de génie Genivar et Tecsult qui s'occupaient de la conception et de la surveillance des travaux.

Yanick Gourde, qui n'était alors qu'un ingénieur junior chez Tecsult, en début de carrière, était alors responsable de s'assurer de la conformité des quantités utilisées sur le chantier en vue des demandes de paiement de Soter au ministère des Transports.

Il affirme que son supérieur, Noubar Semerjian, de Genivar, lui a demandé de faire une demande de paiement pour des quantités de pierre qui, en fait, n'avaient pas été utilisées par Soter sur le chantier. L'homme, dit-il, a été très insistant, dit qu'il s'est engagé à payer, et menace sinon de nuire à sa carrière.

« Dans la construction, des magouilles comme ça, il y en a plein », lui lance alors M. Semerjian,  « faut pas que tu t'en fasses avec. Faut pas que tu t'inquiètes : M. Hamel est impliqué aussi »

« Je savais que je faisais quelque chose de mal », a convenu M. Gourde, qui ajoute qu'il ne savait pas quoi faire. Il dit avoir songé à un moment à se plaindre à l'Ordre des ingénieurs, mais a finalement reculé, sachant que la demande d'enquête de Karen Duhamel, qui faisait le même travail que lui pour Genivar, était restée lettre morte. 

M. Gourde dit avoir par la suite été témoin de plusieurs paiements faits à l'entrepreneur qu'il estimait injustifiés et, écoeuré, se plaint, en vain, à Tecsult. Il aura cependant une oreille plus attentive auprès d'une ingénieure junior du MTQ sur le chantier, afin de tenter de faire face à leurs supérieurs respectifs.

Selon M. Gourde, une partie des deux derniers millions réclamés à la fin du contrat n'étaient pas justifiée non plus.

À la fin de son témoignage, M. Gourde a aussi expliqué à la commission qu'au moment des faits, il n'était qu'un jeune ingénieur qui cherchait à se tailler une place au soleil et qui avait d'autant plus besoin de travailler qu'il venait d'avoir un enfant.

L'ingénieur a conclu en affirmant n'avoir jamais été confronté, dans les années subséquentes, à des comportements similaires à ceux de MM. Semerjian et Hamel.

L'ingénieur avait préalablement brossé un portrait dévastateur de ces deux hommes. Il a dit qu'ils dînaient souvent ensemble et qu'ils étaient souvent en état d'ébriété sur le chantier. Il a en outre soutenu que M. Semerdjian était méprisant envers les femmes, soulignant même qu'il avait dit à sa collègue Karen Duhamel : « t'es tellement belle que je te violerais ».

À la fin des années 2000, M. Semerjian est devenu directeur commercial du consortium Nouvelle Autoroute 30. 

Le témoignage accablant de l'ingénieure Duhamel

Mardi, la commission a entendu  le vis-à-vis de M. Gourde au sein de Genivar, l'ingénieure Karen Duhamel.

Mme Duhamel a déploré mardi à la commission Charbonneau que le syndic de l'Ordre des ingénieurs du Québec ait refusé d'enquêter en 2003 sur les agissements de Guy Hamel. Elle dit avoir demandé une enquête concernant M. Hamel et Noubar Semerjian, un ingénieur senior de Genivar qui agissait comme surveillant principal dans le cadre des travaux de réfection de chaussée effectués en 2003 par GTS.

L'ingénieure, alors fraîchement sortie de l'université, avait dit à l'Ordre avoir été témoin, à l'été 2003, qu'un ingénieur de GTS, Patrice Cormier, s'était présenté au bureau de M. Semerjian avec une grosse somme d'argent dans les mains.

« Il avait un motton d'argent. Je suis restée bouche bée. J'ai figé. La secrétaire a dit à cette personne : t'aurais pu au moins la mettre dans une enveloppe! », a-t-elle relaté. M. Cormier est entré dans le bureau de M. Semerjian et a fermé la porte. « Quand il est ressorti. Il n'avait plus de motton d'argent. »

Mme Duhamel dit avoir rapidement constaté par la suite que les quantités de pierre réclamées par GTS sur ce chantier excédaient largement celles qui avaient été dûment mesurées sur le chantier par des arpenteurs-géomètres. Elle a refusé d'inscrire ces données dans le logiciel permettant de faire les recommandations de paiement au MTQ.

Ces demandes de paiement étaient approuvées par Guy Hamel. Ce dernier était anormalement présent sur le chantier, soutient-elle, tout comme son patron, Claude Paquet. Les travaux de l'autoroute 40, évalués à 35 millions, sont finalement passés à 40 millions en raison des réclamations de l'entrepreneur. 

Elle dit s'en être ouverte à M. Gourde, qui lui a répondu que c'était M. Semerjian qui lui demandait d'inclure les chiffres de GTS. Elle a aussi dénoncé la situation à ses patrons, Jocelyn Drouin et Jean-François Gauthier, mais en vain. Elle dit avoir été « tassée » par M. Semerjian, qui ne voulait plus qu'elle entre des données dans le logiciel.

Lors de son témoignage, Guy Hamel avait admis que GTS avait fait une « entourloupette » en débalançant son bordereau de soumission pour remporter le contrat. Il avait admis qu'au terme du contrat, il s'était fait offrir 6500 $ pour une croisière dans les Caraïbes en raison de ses bons services dans ce dossier. Il avait ainsi reçu 5000 $ de Marc Lussier de GTS, puis 1500 $ de Noubar Semerjian. Les deux hommes ont fait la croisière avec lui et un autre individu lié à GTS, Gordon Pupil. 

Lorsque le syndic fait la sourde oreille

Mme Duhamel n'a eu guère plus d'écoute au syndic de l'Ordre des ingénieurs. « Je leur ai demandé d'enquêter sur Guy Hamel et Noubar Semerjian. Je leur ai conté au téléphone ce que j'avais vu sur le chantier, ce qu'ils faisaient », a-t-elle expliqué aux commissaires.

« À l'Ordre, on m'a répondu que ça prenait des preuves solides pour pouvoir poursuivre quelqu'un. [...] Ils m'ont dit que je n'avais aucun document tangible pour étoffer ma plainte. [...] On m'a fait comprendre qu'il n'y avait aucune matière à poursuite ni à enquête », a relaté Mme Duhamel.

L'ingénieure, qui travaille aujourd'hui pour la Ville de Montréal, soutient être revenue à la charge auprès de MM. Drouin et Gauthier vers décembre 2003, sa première dénonciation n'ayant entraîné aucun changement au dossier. Elle a plaidé que M. Semerjian ne « devrait pas travailler au sein de l'entreprise. »

« On m'a répondu que, pour l'avenir, j'ai un choix à faire. Ils m'ont dit de penser à mon affaire avant de commencer à faire des poursuites et des plaintes, dépendant ce que je veux faire de ma carrière. [...] Je suis restée bouche bée, j'ai quand même continué à dénoncer ce qui se passait. »

« Par la suite, on m'a dit que j'étais une personne qui avait une mauvaise attitude, un mauvais comportement », a poursuivi Mme Duhamel. Elle soutient qu'on lui a dit qu'elle n'était plus perçue comme une personne travaillante, comme au départ, mais comme une personne qui « mettait des bâtons dans les roues, qui empêchait les autres de travailler ».

« J'ai fini par quitter. Je ne pouvais travailler pour une entreprise qui avait ces valeurs-là », a conclu Mme Duhamel.

L'ingénieure dit qu'elle a payé très cher pour ses dénonciations dans le dossier. Elle soutient que d'autres firmes de génie qui étaient intéressés à l'embaucher lui disaient qu'elles voulaient vérifier ses références. Or finalement, elle n'était jamais engagée. « Je sais pas ce que t'as fait chez Genivar, mais c'est là que ça bloque », lui dira un proche à ce sujet.

« J'ai passé mon temps à recommencer au bas de l'échelle », a-t-elle laissé tomber.

Le commissaire Renaud Lachance s'est dit étonné de la réaction du syndic de l'Ordre des ingénieurs dans ce dossier. Il s'est dit d'avis que la preuve n'aurait pas été si difficile à faire, et qu'il aurait été « facile de pincer » les gens mis en cause, en comparant par exemple les données des arpenteurs-géomètres avec celles remises au MTQ.

« J'espère juste qu'ils ont changé d'attitude », a dit Mme Duhamel. « J'espère aujourd'hui qu'ils prennent au moins la peine [...] d'enregistrer la plainte et même si tu n'as pas de papier, de faire un minimum de vérifications ».

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