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Les forêts de l'Ouest canadien ne font pas que des heureux

Quel avenir pour l’industrie forestière ?

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Après avoir subi les multiples crises du bois d'oeuvre et la dure récession de 2008, le domaine de la foresterie panse encore ses plaies, mais les professionnels du secteur forestier estiment que le rebond n'est pas loin. N'empêche, ces dernières semaines, deux autres scieries ont fermé leurs portes dans la petite communauté de Houston, en Colombe-Britannique, mettant un terme à l'emploi de plus de 400 personnes.

Un texte de Frédéric ArnouldTwitterCourriel

Depuis près de 12 ans, Justin et Jacquie Bowes filaient la douce vie, travaillant tous deux pour Houston Forest Products, propriété de West Fraser, une des plus importantes entreprises de foresterie. Justin était chef d'équipe et Jacquie manoeuvrait de la machinerie lourde dans la même scierie de Houston, une petite ville de 3200 habitants au nord-est de Prince George. Mais vendredi dernier, les machines se sont arrêtées. Les palettes remplies de « deux par quatre » ont cessé de s'empiler dans la cour de la scierie qui employait 225 personnes.

Un véritable choc pour les deux quadragénaires, parents de quatre enfants, qui perdent donc leur emploi après toutes ces années de services chez Houston Forest Products. « J'ai toujours pensé au moment où je ne pourrai plus voir une dernière fois la machine que j'opère », se lamente-t-elle. Un moment maintenant arrivé et qui plonge le couple dans la tristesse, la déception et surtout l'inconnu. Eux qui avaient planifié de terminer de payer leur hypothèque dans six ans se retrouvent aujourd'hui sans grand filet de sauvetage.

Justin déplore qu'il se soit « donné » à cette compagnie pendant près d'une douzaine d'années et alors qu'il se préparait à monter en grade et qu'il venait tout juste d'acheter pour plus de 2000 $ d'outils, il apprenait que l'usine allait fermer ses portes.

Un secteur victime d'un insecte?

L'histoire est malheureusement banale, mais elle se répète dans bien des industries et celle de la foresterie n'y échappe pas. C'est en octobre dernier que la compagnie West Fraser annonçait la fermeture sept mois plus tard de Houston Forest Products, car la matière première de l'usine avait été ravagée au fil des ans par l'insecte maudit du nord de la province, le dendroctone du pin. Un insecte qui gruge la fibre des arbres, les rendant friables et très secs, ce qui est peu recommandé comme matériau de construction.

Selon les estimations de l'équipe de chercheurs d'Hugues Massicotte, professeur en écologie et biologie forestière à l'Université du Nord de la Colombie-Britannique, plus de 60 milliards d'arbres ont été décimés par le fléau qui a sévi pendant une dizaine d'années, mais il reconnaît que ce n'est pas la seule cause de fermeture de plusieurs scieries ces dernières années.

En fait, la scierie qui appartient à West Fraser, un des géants d'Amérique du Nord, ferme aussi parce que, grâce à une loi provinciale créée en pleine crise du secteur forestier en 2003, elle a pu échanger son permis d'exploitation avec une autre scierie. C'est un pouvoir donné aux entreprises afin de les aider à se restructurer et assurer une meilleure rentabilité. Mais c'est une rationalisation qui se fait parfois au prix de pertes d'emplois.

Pas étonnant que parmi les 225 employés, il y en ait certains qui sont plus amers et directs. « Bienvenue dans le monde du profit à tout prix », ironise Wayne Stanbridge, qui a 36 ans de services chez Houston Forest Products. « Le bois était en bonne santé, dit Terry Stapleton, on a été sacrifiés pour que les autres scieries puissent fonctionner ».

Un fatalisme rencontré aussi auprès des employés de la scierie Canfor de Quesnel, au sud-ouest de Houston, qui s'est arrêtée il y a moins de deux mois. Là encore, 209 personnes se sont retrouvées sur le pavé. Il s'agit là de fermetures conjoncturelles selon Jean-François LaRue, économiste en chef de l'Association des produits forestiers du Canada, qui ajoute que le secteur se remet petit à petit « d'une des pires crises économiques depuis les 50 dernières années ». Il qualifie l'industrie d'extrêmement productive et qui a démontré sa résilience à travers ces temps-là.

Une industrie en décroissance

Avec près de 400 millions d'hectares, soit plus de la moitié de sa superficie, le Canada possède 10 % des forêts mondiales. De quoi alimenter une industrie qui a généré des revenus de plus de 57 milliards en 2013. La vitalité économique semble évidente... et pourtant. Cela fait plusieurs années que l'industrie forestière souffre, une lente décroissance constatée surtout au niveau du nombre de travailleurs dans le secteur. Par exemple, en 2002, le nombre total d'emplois directs et indirects étaient d'un peu plus de 900 000. Dix ans plus tard, en 2012, le chiffre a fondu d'un tiers, pour se retrouver juste sous la barre des 600 000.

L'Association des produits forestiers du Canada estime que la course vers une meilleure productivité et l'innovation sont maintenant les priorités de l'industrie qui se donne comme objectif de créer 60 000 nouveaux emplois d'ici 2020 et générer 20 milliards de dollars de nouveaux produits et marchés. « Il faut absolument être performant sur un plan mondial si on veut continuer à croître, et ça, ça implique qu'il faut faire des choix », explique Jean-François LaRue. Il reste que pour une petite ville comme Houston qui a grandi au gré de l'industrie forestière, ces choix difficiles font mal à une économie bâtie autour de deux scieries.

Même si l'industrie se dit résiliente, cela passe mal pour près de la moitié des 3200 résidents de la municipalité qui travaillent directement ou indirectement en foresterie. D'ailleurs, la fermeture de la scierie pèsera lourd dans les comptes de la municipalité, faisant perdre près de 600 000 $ en revenus de taxes et impôts. Un manque à gagner qui se traduira par des compressions budgétaires dans les services municipaux.

Le marché immobilier aussi écope déjà de la fermeture de la scierie, car les pancartes de mise en vente de logements poussent comme de la mauvaise herbe. Une cinquantaine de propriétés sont inscrites, ce qui est l'une des pires situations au niveau de l'immobilier de la petite localité. Justin Bowes pense d'ailleurs que s'il devait partir ailleurs pour trouver un autre emploi, il perdrait de l'argent en revendant sa maison.

Partir?

Depuis la fermeture, les débouchés sont plutôt rares, pour Jacquie Bowes. Elle a envoyé sa candidature chez Canfor qui exploite une scierie voisine, juste au bout du chemin où se trouve celle de Houston Forest Products. La scierie qui vient de subir des rénovations substantielles avait une poignée de postes disponibles. Vendredi dernier, le jour où elle perdait officiellement son emploi, elle attendait impatiemment un appel positif de Canfor. Une attente horrible, car en vain.

Jacquie se retrouve ainsi sans emploi, ce qui lui laisse un goût amer. Vendredi était pour elle une journée épouvantable alors que ses collègues ont écrit à la peinture rouge un « goodbye » sur une pile de palettes chargées de bois d'œuvre. « En plus, dit-elle, j'avais l'impression que tout le monde nous envoyait des messages de soutien sur Facebook, comme si c'était des condoléances, comme si nous étions tous morts depuis la fermeture de la scierie ».

Son conjoint, Justin va, lui, tenter sa chance en faisant une heure et demie de route chaque jour pour aller travailler dans une municipalité voisine. Mais, il va perdre son ancienneté et recommencer presque à zéro, ce qui risque d'être difficile vu son âge. Il ne veut pas envisager de devoir quitter Houston, et de priver Jacquie et leurs quatre enfants de leur cercle d'amis et de connaissances. Tout quitter après avoir tout perdu? Il ne veut pas y penser pour l'instant. Quoi qu'il en soit, le quotidien de Justin et Jacquie est bouleversé à jamais. C'est malheureusement le prix à payer quand on travaille dans un secteur exposé aux turbulences et qui lutte pour assurer sa survie.

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