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Femmes afghanes : la liberté toujours hors de portée

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Jamila Bayaz entourée de collègues.

Jamila Bayaz entourée de collègues.

Photo : Marie-Ève Bédard

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Jamila Bayaz a toujours su qu'elle voulait porter l'uniforme et servir son pays. À 56 ans, cette mère de cinq enfants cherche à rattraper le temps perdu.

Un reportage de Marie-Ève BédardTwitterCourriel

Comme plusieurs femmes afghanes, Jamila a vu sa carrière se terminer abruptement avec l'arrivée au pouvoir des talibans.

À l'époque des talibans, toutes les femmes étaient à la maison. Les filles auraient dû être à l'école, mais on les en empêchait. Les femmes étaient à la maison et le niveau de violence envers elles était très élevé.

Jamila Bayaz

Depuis qu'ils ont été chassés du pouvoir par l'intervention des forces de l'OTAN, Jamila a pu remettre l'uniforme de policière qui lui est si cher. Elle est non seulement de retour au sein de la police nationale afghane, mais elle est devenue la toute première femme chef d'un district de police, le district numéro 1 de Kaboul.

J'étais très heureuse quand j'ai été nommée à ce poste. J'aurais dû l'occuper bien avant.

Jamila Bayaz

Mais la violence envers les femmes dont parle Jamila n'a pas disparu.

À Kaboul, j'ai dû laisser mes collègues masculins derrière pour entendre les témoignages de filles, des adolescentes, qui savent mieux que quiconque tout le poids des traditions tribales sur la société, des traditions qui font qu'être femme en Afghanistan peut être très dangereux.

Dans un refuge dont l'emplacement est gardé secret, Women for Afghan Women accueille celles qui n'ont plus rien ni personne vers qui se tourner. L'organisme les héberge, leur offre des services juridiques et tente de les aider à se refaire une vie. Elles ont fui la violence, les abus, l'isolement.

À mon arrivée, j'y rencontre Shazia. Avec un sourire gêné, elle me raconte sa courte vie de misère.

Elle n'avait pas deux ans quand les vieux, « les sages » de son village, ont décidé qu'elle serait donnée en compensation à une famille pour expier le meurtre dont son père était accusé. Elle a grandi comme esclave de la famille, se sachant promise au fils héroïnomane.

« Je pleurais souvent, dit-elle. J'ai essayé de me suicider deux fois avec des médicaments, mais on m'a sauvée. »

ShaziaAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Shazia

Photo : Marie-Ève Bédard

Et toujours ce sourire gêné quand elle avoue n'avoir aucune envie de vivre, même maintenant qu'elle s'est échappée de sa prison.

Je n'ai pas envie de vivre, je voudrais mourir. J'en ai assez.

Shazia

Au refuge, Shazia peut faire ce qu'on lui a toujours interdit : étudier. À 15 ans, elle ne sait ni lire ni écrire. Le rattrapage à effectuer est énorme et peut être décourageant. Quand je lui demande si elle croit que la présence des étrangers dans son pays a changé le sort de filles comme elle, elle semble perplexe.

Ils ne sont pas venus dans mon village. Nous avions des écoles, mais les gens à Shamali sont conservateurs et ils ne laissent pas les filles aller à l'école. Ils ne les laissent pas sortir de la maison de peur que les gens ne racontent des histoires.

Shazia

Shazia est loin d'être la seule dans une situation désespérée. Lorsque j'y suis passée, le refuge comptait une cinquantaine de pensionnaires. Des femmes aux vies brisées, la plupart analphabètes, sans grandes perspectives d'avenir. Quand l'organisme qui les accueille le peut, les filles sont envoyées à l'étranger, le plus souvent en Inde, pour poursuivre leurs études.

Mumtaz, une autre résidente du refuge, doit justement bientôt se rendre en Inde. Pas pour étudier, cependant. Elle rêve de devenir avocate, mais son projet devra attendre qu'elle ait terminé de subir une série de chirurgies pour tenter de retrouver un peu de ce qu'on lui a sauvagement volé.

« Quand la famille d'un garçon que j'ai refusé d'épouser a appris que je devais me marier à un autre, ils sont venus chez moi en pleine nuit. Ils ont battu mon père, tout saccagé dans la maison et ont sorti une bouteille d'acide. Ils m'ont poussée sur ma soeur et m'ont lancé l'acide au visage. »

Défigurée, Mumtaz ne s'est jamais mariée. Depuis trois ans, elle vit à Kaboul, loin de sa famille, qui reçoit encore des menaces de ses assaillants toujours au large.

Ils m'ont tout pris. Je suis forcée de vivre loin de ma famille. Quand je me suis présentée en cour, le juge m'a simplement dit de pardonner, que j'allais me rétablir avec un peu de temps. Nous n'avons pas de véritable gouvernement, nous n'avons pas de lois.

Mumtaz

Depuis 2009, il existe bien une loi pour protéger les femmes afghanes. La loi sur l'élimination de la violence contre les femmes (EVAW) interdit 22 pratiques abusives envers les femmes : mariage de mineures, viol, déni du droit à l'éducation, etc. Elle a été adoptée par un décret du président Karzaï, mais n'a jamais été ratifiée par le Parlement afghan, parce que des membres considèrent certaines parties de la loi anti-islamiques et voudraient bien la voir amendée.

Dans un rapport récent, les Nations unies s'inquiètent de l'application encore marginale de la loi. Sur 609 cas de violence envers les femmes et les filles rapportés aux autorités entre septembre 2012 et septembre 2013, la loi n'a été appliquée que 107 fois, un faible 17 % des cas.

La chef de police Jamila Bayaz est encore bien seule dans les rangs de la police nationale afghane. Le ministère de l'Intérieur s'était fixé pour objectif de recruter 10 000 femmes, mais elles ne sont que 2000 sur 150 000 policiers.

Il est évident que nous n'avons pas suffisamment de femmes policières. Alors que nous avons tant d'hommes policiers, nous devrions avoir tout autant de femmes à leurs côtés.

Jamila Bayaz

En attendant, Jamila Bayaz poursuit son ascension dans un monde d'hommes. Elle doit bientôt être promue au rang de brigadière générale.

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