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Vito Rizzuto, chef d'orchestre du 1000 de la Commune

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1000 commune, magi vs rizutto

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2014 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Le clan Rizzuto a su profiter des déboires de l'entrepreneur Tony Magi au 1000 de la Commune pour s'imposer dans ce projet immobilier dès 2002, s'assurant au passage une part des profits, a expliqué l'enquêteur Éric Vecchio. Notons que M. Magi savait à qui il avait affaire, comme le montrent ses nombreuses conversations avec le parrain Vito Rizzuto et son fils Nick Rizzuto fils, enregistrées dans le cadre de l'opération Colisée de la GRC.

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Un texte de Bernard Leduc et François Messier

À l'époque, l'entrepreneur Tony Magi connaît d'importantes difficultés financières avec son projet de transformer cet entrepôt frigorifique du port de Montréal en condos de luxe.

Talonné par un investisseur privé qui lui donne 60 jours pour lui rembourser son prêt, il accepte l'aide du clan Rizzuto, qui prend alors en charge le financement du projet.

Le parrain, pourtant, n'y investit pas son propre argent, mais tisse plutôt autour de Tony Magi un réseau d'investisseurs sous son influence. « Ces gens-là, a expliqué l'enquêteur, parlant des mafieux, ont un réseau élargi de contacts, ils ont facilement accès à de l'argent qui ne leur appartient pas. »

Ni entrepreneur, ni promoteur immobilier, ni homme d'affaires, le parrain agit donc comme chef d'orchestre ou « consultant » dans la mise en place du financement qui doit lui permettre de contrôler Tony Magi.

C’est lui qui tire vraiment toutes les ficelles pour attacher les négociations du 1000 de la Commune.

Éric Vecchio

Dans une écoute électronique de l'opération Colisée du 4 janvier 2003 entre Vito Rizzuto et Mike Argento, les deux hommes évoquent que MM. Terry Pomerantz et Giorgio Tartaglino vont financer M. Magi. En contrepartie, ce dernier doit céder 18 % de ses parts :  6 % au parrain, 6 % à Mike Argento et 6 % à Tony Renda, partenaire d'affaires de M. Tartaglino.

Des conversations subséquentes entre MM. Rizzuto et Magi montrent à quel point le parrain de la mafia s'impliquait pour faciliter les relations entre les partenaires du projet. Sa parole servait en fait à cimenter la confiance entre les différents acteurs, une fonction cruciale puisque leurs affaires reposaient sur des ententes verbales.

Une conversation du 17 janvier 2003 entre les deux hommes illustre combien le parrain excelle dans son rôle de chef d'orchestre, alors qu'il réunit toutes les parties autour d'une entente.

C'est une personne de compromis : c'est pour ça qu'il est resté longtemps en poste (...) Tout le monde en tirait quelque chose.

L'enquêteur Vecchio sur le défunt parrain Vito Rizzuto

M. Vecchio dit que l'enquête Colisée lui a fait découvrir un mode de fonctionnement qui au final l'a étonné : « À ce niveau-là, on ne parle pas d'activités criminelles comme telles, on parle d'arbitrage entre différentes compagnies. »

Dans le fond, ils ne s'impliquent pas vraiment, ils ne mettent pas un sou, mais ils facturent des frais de consultants, d'arbitrage. C'est une méthode beaucoup plus sûre parce qu'il y a une garantie certaine qu'on ne perdra pas un sou.

L'enquêteur Vecchio

Selon l'enquêteur, aucune des conversations enregistrées lors de Colisée ne montre que la mafia a investi directement dans un projet immobilier : « On dit toujours qu'on va trouver quelqu'un et on finit souvent par le trouver [...] mais jamais on ne dit : je vais t'aider, je vais te donner X, je vais te prêter un montant d'argent ou je vais renflouer la caisse. »

Rizzuto fils entre dans la danse

Les écoutes faites dans le cadre de Colisée ont par ailleurs démontré que Nick Rizzuto, le fils du parrain, s'est engagé à son tour dans le projet du 1000 de la Commune, où son influence n'a fait que grandir au détriment de celle de M. Magi.

L'arrivée du fils Rizzuto dans le projet coïncide avec l'incarcération du père à partir de 2004 pour son implication dans un triple meurtre mafieux aux États-Unis.

En fait, Vito veut implanter son fils à titre de nouvel arbitre. C'est carrément ça (...) Il a eu le même rôle que son père.

L'enquêteur Vecchio

Mais si le fils prend la relève du père, le parrain n'est jamais loin derrière car, même détenu, il s'occupe de ses affaires.

 La commission a fait entendre une conversation du 19 avril 2004 entre Tony Magi et Vito Rizzuto, au cours de laquelle les deux hommes font le suivi sur le 1000 de la Commune. Le parrain conclut en promettant de nombreuses conversations téléphoniques.

« Thanks for the support, I'll be back soon », lance-t-il.

It’s gonna be the hottest place in the city!

Vito Rizzuto sur le 1000 de la Commune

Et pour le père et le fils, l'objectif est le même : user de leurs contacts pour faire entrer dans le projet des investisseurs sous leur influence et marginaliser ainsi Tony Magi.

Dans les années qui suivront, du moins selon des écoutes électroniques de 2004 et 2005, les relations entre Tony Magi et les Rizzuto vont s'intensifier.

Nick Rizzuto s'engagera ainsi dans d'autres projets immobiliers avec Tony Magi, resserrant son emprise sur l'entrepreneur, imposant ses règles de financement, tandis que ce dernier ne cesse de rendre des comptes par téléphone au parrain dans sa cellule.

La caractéristique de la mafia, conclut l'enquêteur Vecchio, est de s'engager dans des projets en péril pour y imposer sa loi en échange de son aide, ce qu'il décrit comme du parasitisme.

Les Rizzuto en quête de légitimité

Selon l'enquêteur Vecchio, les écoutes de Colisée illustrent bien que la mafia, à l'affût de toutes les occasions de s'enrichir, use de son influence pour le faire dans des activités légitimes.

Il donne en exemple la transaction qui implique le fils Rizzuto pour le contrat des planchers de bois franc des condos du 1000 de la Commune.

« C'est beaucoup d'argent vite fait, et on s'entend qu'il n'y a rien d'illégal là-dedans, mais la marge de profit est énorme. Donc, on voit que le but, c'est de se légitimiser au maximum », a dit l'enquêteur.

Retour sur le Consenza

Éric Vecchio, ex-coordonateur national pour le crime organisé italien au Service canadien de renseignements criminels (SCRC), n'en est pas à son premier passage devant la commission.

En septembre 2012, il était venu présenter des vidéos filmées par la GRC au quartier général du clan Rizzuto, le Consenza, dans le cadre de l'opération Colisée.

Il avait noté que quatre entrepreneurs en construction de la région de Montréal – Nicolo Milioto, Domenico Arcuri, Accursio Sciscia et Lino Zambito – étaient venus porter de l'argent aux têtes dirigeantes du clan.

D'autres entrepreneurs, dont Francesco Catania, son neveu Paolo Catania et Rick Andreoli, fraternisaient aussi avec les membres du clan.

M. Vecchio avait expliqué que la façon dont se déroulaient les échanges d'argent laissait croire que Nicolo Milioto, alors propriétaire de Mivela, servait d'intermédiaire entre les entrepreneurs et les Rizzuto.

Selon lui, Rocco Sollecito, une des têtes dirigeantes du clan, était le responsable des activités liées à l'industrie de la construction au sein du clan, et qu'il était donc le patron de Nicolo Milioto.

Le témoignage de M. Vecchio, ponctué d'extraits vidéo et audio, avait ouvert la voie à celui de Lino Zambito, qui avait affirmé qu'une dizaine d'entreprises se partageaient les contrats d'aqueducs et d'égouts de la Ville de Montréal, moyennant une ristourne de 2,5 % versée à la mafia.

Les activités de la mafia ont aussi intéressé la commission cet automne, dans le cadre d'audiences portant sur la FTQ-Construction. L'ampleur des liens entre l'ex-directeur général du syndicat Jocelyn Dupuis et plusieurs membres influents de la mafia avait alors été étalée au grand jour. 

M. Dupuis fréquentait notamment Raynald Desjardins, Domenico Arcuri, les frères Giovanni et Giuseppe Bertolo, Antonio Pietrantonio, dit « Tony Suzuki », et Antonio Volpato, tous liés à la mafia.

La procureure en chef Sonial LeBel avait souligné d'entrée de jeu que le témoignage de M.Vecchio se rattachait à celui livré par la criminologue italienne Valentina Tenti en septembre 2012 quant aux méthodes utilisées de nos jours par la mafia italienne pour infiltrer l'économie légale.

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