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L'homme, par Corinne Charotton, finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014

Corinne Charotton
Corinne Charotton Photo: Chloé Garner

Originaire de Suisse, Corinne Charotton vit dans un petit village du sud de l'Ontario. Elle est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014 pour sa nouvelle L'homme

Dans ce texte inédit, une jeune fille assiste, impuissante, au mariage forcé de sa soeur et à son calvaire. 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

L'homme

Il avait marmonné « elle est trop laide, je n’en veux pas » il avait même ajouté après s’être raclé la gorge et avoir craché sur le sol poussiéreux « personne ne voudra d’elle ».

Le son de sa voix m’avait éveillée. Je me souviens avoir été éblouie par le soleil levant en ouvrant les yeux. Un relent de sueur avait imprégné mes narines avant même que je n’aperçoive sa silhouette dans l’encadrement de la porte, face à mon père. J’avais aussitôt refermé les yeux en prenant soin de ne pas bouger : surtout, ne pas attirer l’attention.

Mon père nous avait ordonné de nous lever et de nous aligner le long du mur. Serrés les uns contre les autres, nous nous tenions les mains par solidarité ou par peur qu’elles tremblent et révèlent notre frayeur. Il insista auprès de l’homme « elle sait déjà faire la cuisine et le ménage et avec le temps, elle s’arrangera ». L’homme s’avança et d’un geste brusque du revers de la main me contraint à relever le menton. Nos regards se croisèrent, il fit non de la tête. Je me remis à respirer.

J’avais reconnu le marchand d’épices qui vivait avec sa sœur au-dessus du petit bazar où ma mère achetait les quelques denrées qui agrémentaient notre pitance. Il devait avoir l’âge de mon père, ou une ou deux années de moins ou de plus, à vrai dire je n’avais pas coutume de juger les personnes opulentes, dans mon quartier je ne côtoyais que des corps émaciés et des visages qui paraissaient vieux avant de l’être. La rumeur voulait qu’il ait été marié à plusieurs reprises; sa première femme était décédée d’une maladie inconnue, il aurait fait enfermer la deuxième dans un hôpital psychiatrique et la troisième se serait enfuie, on l’aurait retrouvée dans la rivière quelques semaines plus tard. « Noyée par son frère pour sauver l’honneur de la famille », avait dit ma mère, ni plus ni moins.

Les mains derrière le dos, il s’était mis à marcher d’un pas saccadé d’un bout à l’autre de la pièce. Je sentis monter en moi une angoisse qui me déstabilisait, l’illusion de voir les murs se rapprocher, le plafond devenir un étau, mes poumons, dépourvus d’air, se ratatiner dans ma poitrine, j’allais choir à terre comme un pantin dont les ficelles auraient été cisaillées quand la voix de l’homme résonna à nouveau, « je veux celle-ci », avait-il déclaré, face à ma jeune sœur. Ma mère étouffa un cri, mon père s’indigna « elle a à peine huit ans, elle ne sait presque rien faire ». L’homme ne broncha pas : « c’est celle-ci si tu veux continuer à te ravitailler chez moi. Je te donne la moitié de la somme maintenant et le reste une fois qu’elle aura fait ses preuves. » Sans attendre de réponse, il agrippa le bras de ma jeune sœur qui se mit aussitôt à pleurer. Tirée de ma stupeur, je m’accrochai à sa taille, la retenant de toutes mes forces, en suppliant ma mère de ne pas laisser cet homme s’emparer de ma sœur. L’homme sortit traînant ma sœur derrière lui comme il l’aurait fait d’une mule refusant d’avancer. Je m’affalai sur le sol, envahie par un sentiment de déjà-vu.

Deux ans auparavant, le cousin de ma mère qui avait hérité de la poissonnerie de mon grand-père était venu acheter, en échange d’une somme modique, ma sœur aînée pour aider sa femme après la naissance de son septième enfant. Ma mère qui n’avait manifesté aucun dissentiment avait même dit que ma sœur était chanceuse, mais je savais que nous ne faisions pas partie des gens chanceux, nous appartenions à ceux qui survivent, ou qui meurent, las de survivre.

Six mois plus tard, lorsque j’aperçus ma sœur aînée dans une petite ruelle, elle avait maigri, vieilli, elle était vêtue d’une robe trop grande qu’elle retenait sur les hanches à l’aide d’une corde. J’avais dû lutter de toutes mes forces pour ne pas courir à elle, la serrer dans mes bras et lui dire à quel point elle me manquait, mais je savais qu’en assouvissant ma soif de revoir son sourire et d’entendre sa voix, je lui ferais du mal et que de nous soustraire à notre étreinte nous déchirerait toutes les deux. Je décidai de me cacher et de la suivre des yeux jusqu'à ce qu’elle disparaisse, laissant libre cours aux larmes qui embrumaient ma vision.

Une semaine après le départ de ma jeune sœur, le commis du marchand d’épices vint frapper à notre porte. Il souffla quelques mots à l’oreille de mon père qui m’ordonna aussitôt de suivre le commis et de ramener ma sœur. Je me lançai à la poursuite du jeune homme sans même prendre le temps d’enfiler les espadrilles étriquées qui me servaient de chaussures. Arrivée à sa hauteur, je ne cessai de l’interpeller, cherchant à connaître la raison pour laquelle l’homme ne voulait plus de ma sœur. Exaspéré, il s’arrêta et énonça d’une façon factuelle, monotone et dépourvue d’émotions : « Il y a une fente dans la cloison, j’ai seulement regardé parce qu’elle criait, il rugissait comme un animal et plus elle criait, plus il la pénétrait. Sa sœur est intervenue et l’a supplié d’arrêter, mais il a continué jusqu’à ce qu’elle ne fasse plus de bruit puis il a quitté la pièce. J’ai d’abord cru qu’il l’avait tuée mais je l’ai entendue gémir. Maintenant elle est malade et il ne veut plus d’elle. » Sans prêter attention au fait que je m’étais précipitée au bord du chemin pour vomir, il se remit à marcher et ne s’arrêta qu’une fois qu’il eut atteint un petit escalier de bois. Toujours sans me regarder il marmonna « elle est là-haut, tu n’as qu’à entrer, il est au marché et sa sœur s’occupe du bazar », puis il disparut.

Je courus jusqu’à l’escalier que je montai quatre à quatre, sans prendre le temps de reprendre mon souffle avant de me trouver face à la porte qui me séparait de ma sœur. Appréhensive, je poussai la porte et me mis à scruter la pénombre de la pièce mansardée. Je discernai une forme de corps à même le sol, camouflé sous une toile faite de sacs de grains, et je ne pus m’empêcher de le comparer au reste de la marchandise entassée dans des sacs le long du mur en attente d’être étalée aux yeux des acheteurs. Je m’approchai anxieusement, soulevai le coin de la toile et reconnus le visage de ma sœur. Elle ne bougeait pas, les yeux fermés, elle semblait dormir, seule la cadence de sa respiration que je percevais à peine témoignait de son existence. Agenouillée auprès d’elle, je chuchotai son nom en cherchant sa main sous la toile. La toile était pesante, elle était imbibée de sang mais je ne me sentis pas le courage de la retirer, sachant que poser les yeux sur ce petit corps violenté et souillé ferait monter en moi une envie barbare, presque inhumaine, que je ne saurais contrôler et que je masquerais difficilement aux yeux de ma sœur. Je déposai sa tête sur mes genoux, lui caressant la joue, je lui chantai la berceuse que je lui avais murmurée à l’oreille chaque soir avant qu’elle ne s’endorme dans mes bras durant les deux premières années de sa vie. Elle ouvrit les yeux, esquissa un sourire et expira. Ravagée par une douleur insurmontable, je laissai surgir en moi la colère qui me consumait depuis si longtemps et je massacrai tout ce qui m’entourait.

Avant le coucher du soleil, le commis était revenu frapper à notre porte; il déposa à terre le petit corps inerte de ma sœur, emballé dans un drap blanc. Le marchand d’épices faisait dire à mon père qu’il n’aurait pas d’autre argent.

Ce jour-là j’ai réalisé que pour ces gens-là, nos vies n’avaient qu’une valeur marchande; elles étaient troquées ou vendues, violées, soumises, dépourvues de dignité, sans raison d’être.

Ce jour-là j’ai compris que cette injustice ne pouvait continuer, qu’en perdant sa vie, ma petite sœur donnait un sens à la mienne; j’ai su que je me battrais toute ma vie pour toutes les petites filles pour qui les choses doivent changer.


Corinne Charotton est née en Suisse et se destinait à être libraire. En 1979, à 19 ans, elle part seule à la découverte du Canada et s'y installe. Mariée et mère de deux filles, elle habite un petit village du sud de l’Ontario. Elle travaille dans le secteur financier.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites, soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et voit son texte publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada et voient leur texte publié sur ICI Radio-canada.ca. 

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