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La salive, de David Clerson, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2012

Portrait en couleur de l'auteur David Clerson. Le jeune homme est photographié devant un mur de briques, il porte des lunettes et un t-shirt couleur brique.

L'auteur David Clerson

Photo : ML Quirion

Radio-Canada

David Clerson, qui vient de publier son premier roman, Frères (Héliotrope), avait été finaliste du Prix du récit Radio-Canada en 2012  pour son récit La salive.

Dans ce texte inédit, que nous republions en intégralité, l'auteur raconte l'histoire d'un autostoppeur, à l'aube, dans le nord de l'Ontario, près du cadavre d'un chien heurté par une voiture. À bord du véhicule : une femme dont le mari est en train de mourir. L'un et l'autre ne parlent pas, ou si peu. 

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains récits s'adressent à un public averti.


La salive

Je l'avais vu couché dans le fossé, l'œil ouvert, mais le corps inerte, son flanc gauche maculé de sang noir et sa langue pendant mollement hors de sa gueule. Je m'étais arrêté, comme si cette bête morte avait été une borne m'indiquant de le faire, et j'avais pris le temps de la défier du regard, narguant la mort ou le mauvais sort.

C'était un husky haut sur pattes au beau pelage gris et noir. Sa gueule entrouverte laissait paraître ses crocs, plus blancs que jaunes. Et même ainsi inerte, couché dans le fossé, sa carrure était imposante. C'était un chien du Nord, habitué à flairer l'ours et l'orignal. C'était aussi un animal domestique, entraîné à avertir l'être humain des dangers du monde sauvage. Mais ce n'était somme toute plus qu'un autre de ces animaux morts de bord de route, frappé par un pick-up roulant à 120 km/heure ou un camion chargé de lourds billots de bois.

Et même si la vue du chien avait de quoi couper l'appétit, mon dernier repas datait de la veille au soir et la faim me rongeait le ventre. Je regardais l'animal, son œil mort qui ne regardait plus rien, et je pensais au grilled-cheese que j'avais mangé à la nuit tombée dans la halte routière de Hearst, improbable ville francophone du nord de l'Ontario. Je repensais aussi à ce café filtre, acheté avec mes derniers dollars, que j'avais longuement siroté en attendant le matin. Je me le rappelais coulant dans mon ventre, m'ouvrant l'appétit; j'entendais mon ventre gargouiller et je pensais encore à manger, et je me disais que pour manger, il me fallait arriver à destination. C'est pourquoi je m'éloignai du chien, levai le pouce et me concentrai sur la route. Je marchais, un nuage de fumée me sortait de la bouche et le givre grinçait sous mes bottes.

Trois voitures passèrent devant moi à toute allure, puis plus rien, puis une autre encore, suivie de longues minutes d'attente, avant qu'une Toyota Tercel rouge ralentisse, s'arrête derrière moi et klaxonne, pour m'inviter à monter à son bord. La conductrice -- dans la quarantaine, blonde aux cheveux courts, portant des lunettes fumées et mâchant de la gomme -- me demanda : « Tu vas où? » « À Longlac », lui répondis-je, après avoir jeté mon sac sur le siège arrière, mais je savais qu'elle ne pouvait que m'y mener. Sur les quelque deux cents kilomètres séparant Hearst et Longlac, la route ne croise aucune agglomération -- que quelques habitations isolées, et surtout de hautes rangées d'épinettes noires qui s'avancent jusqu'à l'horizon.

« Planteur d'arbres? », me dit-elle, sans me regarder. « Oui madame », lui répondis-je, conscient qu'avec ma barbe de trois jours, mon vieux froc militaire et mes bottes à cap d'acier, j'avais la tête de l'emploi. « J'ai fait la route depuis Montréal. »

Il faisait chaud, presque trop chaud, dans la voiture. J'aurais pu être tenté de m'y assoupir, mais j'avais faim, de plus en plus faim, et le bruit de la mastication de la conductrice, sa gomme toujours en bouche, me faisait saliver, et ça coulait dans mon ventre. Et elle ne disait rien, et je ne disais rien. Et les épinettes défilaient de chaque côté de la route, et j'imaginais derrière des kilomètres et des kilomètres de forêts peuplées d'ours et d'orignaux, mais surtout de milliards de moustiques, mouches à chevreuil, brûlots et autres buveurs de sang prêts à prendre vie avec l'éveil du printemps, juste à temps pour l'arrivée des planteurs d'arbres venus de partout au Canada pour reboiser, au service des compagnies forestières, les kilomètres de forêts coupées l'année précédente pour produire des tonnes de pâte à papier, matière poisseuse, gluante, comme cette gomme que ne cessait de mâcher la conductrice et qui la faisait saliver et me faisait aussi saliver, et il me semblait que tout cela grouillait dans mon ventre. Elle devait bien avoir quelque chose à manger, dans son sac à main ou dans sa boîte à gants -- je ne sais pas : une simple barre de chocolat --, mais elle ne parlait pas et ne m'offrait rien, et nous roulions, et nous roulions, et j'imaginais le repas qu'on me servirait à mon arrivée au camp de planteurs : des œufs avec du bacon, sans doute, ou d'épais pancakes.

Le paysage était monotone, répétitif : toujours cette route qui allait droit vers l'ouest et ces milliers d'épinettes qui s'élevaient droit vers le ciel. Ne se faisaient entendre que le bruit du moteur, la mastication de la conductrice et les gargouillements de mon estomac. Je demandai :

-- Tu vas jusqu'où?

-- À l'hôpital de Geraldton, juste après Longlac.

-- Infirmière?

Elle ne répondit pas, laissant planer un silence incompréhensible, pour moi qui ne pouvais capter son regard derrière ses lunettes fumées. Et elle mâchait sa gomme, toujours, et je me disais qu'elle ne devait plus rien goûter, cette gomme, que ce ne devait être qu'un morceau de pâte insipide mâché et remâché jusqu'au dégoût. C'est ce que je me disais, commençant secrètement à la haïr de ne pas comprendre qu'au fond, je me moquais d'où elle allait, que je ne pensais qu'à manger, lorsqu'elle sortit un vieux Kleenex de sa poche, ouvrit sa bouche, y cracha sa gomme à mâcher, referma le Kleenex au creux de son poing, le remit dans sa poche, et dit d'une voix froide, exagérément assurée :

-- Je vais voir mon mari. Il travaille sur un chantier, du côté de Longlac... Hier, il a eu un accident.

On croisa tout un convoi de poids lourds roulant à toute allure. Des deux côtés de la route, toujours ces épinettes jusqu'à l'horizon.

-- C'est grave?, dis-je, un peu mal à l'aise.

-- Il s'est blessé à la tête.

Elle me parlait, et sa voix était sèche, comme sortie d'une bouche sans salive, d'une bouche de morte. Je ne savais que dire... Elle ajouta :

-- Le médecin m'a dit qu'il ne s'en sortirait probablement pas.

J'entrouvris les lèvres, comme si les circonstances m'obligeaient à parler, mais restai silencieux, la gorge soudainement serrée, et la conductrice ne dit rien non plus. Nous roulions inexorablement vers l'ouest, au milieu de ces forêts d'épinettes où j'allais passer des semaines à travailler, plantant et replantant ma pelle dans le sol pour y planter des milliers d'arbres qui allaient grandir et grandir pour être recoupés des années plus tard; nous roulions vers l'ouest, et mon ventre gargouillait plus encore, et c'en était gênant dans le silence de la voiture; nous roulions vers l'ouest, je ne savais que dire et je me dégoûtais de ne penser qu'à manger. Nous croisions des pick-up Dodge d'un rouge éclatant, des Jeeps du plus récent modèle, et de vieilles camionnettes juste bonnes à être envoyées à la ferraille. Au bord de la route, j'entrevis la dépouille d'un animal -- un chien, sans doute, ou peut-être un gros coyote ou un jeune ours --, avec des corbeaux qui volaient tout autour. Nous roulions vers l'ouest, et moi, j'imaginais le crâne ensanglanté du mari de ma conductrice, je revoyais le husky mort dans le fossé, je me rappelais son œil, sa pupille dilatée, et je me sentais moi-même plus mort que vivant, me demandant ce que j'allais bien faire dans ces forêts du nord de l'Ontario, où j'allais me donner en pâture pendant des semaines à des essaims de mouches voraces et être confronté à la pluie glacée du mois de mai, aux jours de grêle, puis aux trop chaudes journées de juin, et maudissant surtout la salive qui coulait encore dans ma bouche jusque dans mon ventre trop acide, et l'absence de mots que je trouvais à dire pour parler à celle qui, à mes côtés, malgré son flegme, malgré sa maîtrise d'elle apparente, devait avoir la mort imminente de son mari qui la prenait au ventre. Je pensais encore à manger et je me sentais dégueulasse, comme si je n'étais qu'un long tube digestif qu'on aurait pu dérouler jusqu'à l'horizon. Et la nausée, peu à peu, me montait à la gorge.

Je n'ai rien dit d'autre, seulement un misérable « Bonne chance » quand elle me laissa à destination, et j'ai marché dans Longlac, un goût de vomissure aux lèvres.

Ce matin de mai, la route s'étirait vers l'ouest, jalonnée de cadavres de chiens.


David Clerson est né à Sherbrooke en 1978 et vit à Montréal. Ses textes ont paru dans différents périodiques et collectifs (Contre-jour, La Conspiration dépressionniste, XYZ, etc.). Il a été membre du comité de rédaction du magazine d'art et de littérature OVNI (Le Quartanier). Il travaille comme pigiste (rédacteur, réviseur et directeur littéraire) dans le milieu de l'édition et vient de faire paraître son premier roman, Frères, chez Héliotrope.


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