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La méduse, une nouvelle inédite d'Audrée Wilhelmy

L'auteure Audrée Wilhelmy

L'auteure Audrée Wilhelmy

Photo : PHOTO2POINTS

Radio-Canada

Dix écrivains gagnants ou finalistes des Prix littéraires du gouverneur général trempent leur plume dans l'encre rouge pour explorer une thématique essentielle  : le sang.

Dans cette nouvelle inédite, Audrée Wilhelmy aborde la question délicate du cannibalisme de survie après un naufrage.


La méduse, d'Audrée Wilhelmy  

L'écume roule sur les planches du radeau; les hommes, blessés, pourrissent vivants dans ce que, naguère encore, sur le pont de la nef, ils appelaient en riant « la bave des requins ». Une mousse blanche suinte des blessures, le sel ronge les chairs, certains tentent de bander leurs plaies avec les vêtements des cadavres, mais le coton ne résiste pas longtemps à l'ardeur corrosive de la mer, les pansements disparaissent dans les vagues; toujours, il faut de nouvelles chemises, de nouveaux morts.

En quatre jours, les faibles sont avalés par l'océan, il n'en reste plus rien. Après, l'appétit des poissons s'apaise, la houle tombe et les derniers marins se trouvent livrés au calme redoutable du grand large. Le soleil rend fous ceux que l'alcool n'a pas déjà brisés. Trois garçons se jettent par-dessus bord. Terré entre les cordages et les barriques à moitié vides, un autre les regarde sombrer sans cérémonie.

Il est couché sur le travers de l'esquif, sa main traîne dans l'eau, il la referme chaque fois qu'il sent des algues s'enrouler autour de ses doigts. Alors, il remonte sa prise et pose les kombus sur sa tête. On dirait une demi-douzaine de serpents verts qui ondoient quand il bouge. Sitôt secs, il les mange et les remplace : chaque heure, il renouvelle ces fausses vipères qui le gardent au frais. Au bout de quelque temps, un blessé ivre, soigné au rhum, le regarde, crie « Médousa » en tremblant, et tombe raide mort devant lui. Un sous-officier de l'ancien navire s'approche, pousse le cadavre dans la mer avec le bout de sa botte, et retourne aux barriques boire à la santé des disparus.

Le radeau tient le coup. Il dérive depuis une semaine. Les survivants doivent se nourrir, mais l'alcool et les algues ne sustentent personne. Ceux qui parviennent encore à attraper des poissons volants les gardent pour eux. Méduse ne pêche rien d'autre que ses kombus. Après huit jours, il se met à penser aux morts engloutis par le ressac; il imagine les poulpes et les requins se repaître des charognes qui auraient pu le sauver.

Sur la hune raccoutrée, des marins se succèdent et annoncent des mirages, tantôt une île, tantôt un navire. Il n'y a rien. Le soir qui tombe et c'est tout.

Tant que les nuages ne couvrent pas les étoiles, on distingue les ombres des hommes sur le radeau. Quelques-uns errent en gémissant, d'autres implorent leur mère ou pleurent les putains qu'ils ont laissées au port. Seuls les plus mal en point dorment. Ceux-là sentent la maladie et la viande faisandée. En inspirant profondément, Méduse discerne, sous les relents de sel et d'iode, les effluves de chaque corps dispersé. Enfouie sous la puanteur des excréments, de l'urine, des morts, balayée par les vagues et sans cesse renouvelée, l'odeur carnée des hommes l'affame. Il compte les gens comme d'autres comptent les moutons. Des cent cinquante-deux naufragés embarqués au départ, il n'en reste plus que trente. Chacun a son parfum qui laisse présager son goût. Le cantinier, par exemple, empeste le suif : ses cuisses charnues doivent être persillées de filaments graisseux. Le petit mousse, qui s'est vidé de ses larmes depuis son arrivée sur le radeau, sent le lait et la sueur d'enfant. Il faudrait le manger en premier, pour éviter que la peur ne gâte davantage la tendreté de sa chair, et finir avec le vigile, trop fort et couvert d'une écume nauséabonde, dont la viande coriace ne devrait servir qu'en dernier recours. Méduse les énumère en boucle : le grand matelot maigre dont la peau sèche resterait coincée entre ses dents, le cartographe, l'ingénieur, les trois colons, le brigadier au ventre gras comme du lard, un ou deux matelots.

La perspective du festin diminue sa vigilance, il s'ensommeille et ne devine pas l'appétit cannibale de son voisin, qui meurt de faim comme les autres.


Oss, d'Audrée Wilhelmy

Oss, d'Audrée Wilhelmy

Photo : Leméac

Audrée Wilhelmy est née à Cap-Rouge en 1985 et vit à Montréal, où elle poursuit ses études doctorales en Études et pratiques des arts. Son premier roman, Oss (Leméac, 2011), a reçu une nomination pour le Prix des libraires du Québec et a été finaliste des Prix littéraires du gouverneur général du Canada. Elle a publié des nouvelles dans les revues et des ouvrages collectifs, notamment dans Zinc et dans le recueil Le monstre n'est pas celui qu'on croit. Son deuxième roman, Les sangs, est paru cet automne, chez Leméac.

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