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Commission Charbonneau : l’énigmatique Ken Pereira à la barre des témoins

Ken Pereira, ancien directeur de la section locale 1981 à la FTQ-Construction

Ken Pereira, ancien directeur de la section locale 1981 à la FTQ-Construction

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2013 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La commission Charbonneau s’apprête à entendre Ken Pereira, l’homme qui a entraîné la chute de l’ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis en révélant une partie de ses comptes de dépenses.

L’ex-directeur de l’Association nationale des mécaniciens industriels, affiliée à la FTQ-Construction, est susceptible de lever le voile sur différents volets d’intérêt pour les commissaires, dont :

  • les possibles liens qu’entretient le crime organisé avec des dirigeants de la FTQ et le Fonds de solidarité FTQ, dont Michel Arsenault;
  • l’élection en novembre 2008 de Richard Goyette au poste de directeur général de la FTQ-Construction, marquée par l’intervention du Hells Angel Jacques Israël Émond, comme révélé par l'équipe d'Enquête;
  • les conflits entre syndicats sur les chantiers de construction, dont M. Pereira dit avoir été victime au milieu des années 2000;
  • les comptes de dépenses de Jocelyn Dupuis, qu’il a révélés à Enquête, et qui constituent la base des accusations criminelles déposées contre le syndicaliste.

Ken Pereira parlera publiquement pour la première fois depuis qu’il a conclu une entente à l’amiable avec la FTQ-Construction à l’automne 2010. M. Pereira s’était engagé du coup à ne plus travailler contre les intérêts du syndicat et de ses représentants, et à ne plus les dénigrer.

M. Pereira avait réclamé 600 000 $ pour atteinte à sa dignité, sa sécurité, sa réputation et sa liberté d'expression. Son syndicat et lui se sont finalement vu accorder une somme avoisinant les  500 000 $, mais la FTQ-Construction n’a jamais admis qu’elle avait quoi que ce soit à se reprocher.

La mafia et le Fonds de solidarité FTQ

Dans une entrevue accordée il y a quelques années à Enquête, Ken Pereira avait affirmé que le président de la FTQ et président du conseil d’administration du Fonds de solidarité FTQ, Michel Arsenault, s’est fait offrir un pot-de-vin par Jocelyn Dupuis et un proche de la mafia.

Il relatait en fait une rencontre survenue dans le bureau du chef syndical le 19 août 2008, en présence notamment de Jean Lavallée, alors président de la FTQ-Construction. M. Arsenault expliquait avoir subi des pressions pour que le Fonds investisse dans une entreprise de décontamination de l’est de Montréal.

« Le Fonds devrait investir là-dedans, sauf que je sais qui est en arrière de ça. Je ne suis pas bien bien content de ça. Mais le Fonds devrait investir », aurait-il dit à cette occasion.

Michel ArsenaultAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Michel Arsenault

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

M. Pereira dit avoir demandé à Michel Arsenault qui était derrière cette demande. Ce dernier aurait répondu : « Écoute, le mois passé, Jocelyn Dupuis est monté ici avec un Italien. Il a mis 300 000 piastres sur la table pour faire passer ce dossier-là au Fonds de solidarité. » Michel Arsenault lui a dit avoir refusé l’offre.

Ken Peirera racontait avoir appris par la suite que l'Italien en question était un haut dirigeant de la mafia à Montréal et qu’il avait cherché à en savoir davantage auprès de Jean Lavallée. Ce dernier lui aurait dit qu’il s’agissait de Nick Rizzuto.

M. Pereira n’avait pu dire s’il s’agissait du père ou du fils de Vito Rizzuto, présumé parrain de la mafia montréalaise à l’heure actuelle. Nick Rizzuto père, patriarche du clan, et Nick Rizzuto fils, ont tous deux été assassinés depuis.

Michel Arsenault a toujours nié cette histoire. Il a cependant admis avoir rencontré à deux reprises, en 2008, trois dirigeants de la firme de décontamination Carboneutre, dont Domenico Arcuri, que la police lie à la mafia italienne. 

Le président de la FTQ a soutenu que les rencontres avaient été organisées à la demande de Jocelyn Dupuis, et qu’il « ne savait pas qui étaient ces gens-là ». Le Fonds n’a pas investi dans Carboneutre, puisque des conseillers ont jugé que ce « dossier-là n’était pas recommandable », a-t-il dit.

Jocelyn Dupuis a été associé à Carboneutre, tout comme Raynald Desjardins, un mafieux notoire actuellement emprisonné pour le meurtre de Salvatore Montagna, survenu dans le cadre d’une lutte de pouvoir pour le contrôle de la mafia italienne. Domenico Arcuri aurait aussi participé à cette lutte.

Une élection influencée par les Hells Angels?

Ken Pereira avait ébranlé les colonnes du temple une première fois en remettant les fameux comptes de dépenses de Jocelyn Dupuis à Michel Arsenault à l’été ou à l’automne 2008. Peu de temps après, Jocelyn Dupuis a quitté ses fonctions, tout comme Jean Lavallée.

Les deux hommes, autrefois proches, étaient alors en guerre ouverte, et ce conflit s’est répercuté sur les élections qui ont eu lieu peu après pour leur trouver des successeurs. Ken Pereira était l’un des 122 délégués qui ont participé à ce scrutin, tenu dans un climat tendu, le 12 novembre 2008, au Palace de Laval.

Le Hells Angel Jacques « Israël » Émond aurait joué un rôle important dans ce scrutin, qui s’est soldé par l’élection de Richard Goyette à titre de nouveau directeur général de la FTQ-Construction. Appuyé par M. Dupuis, il l’avait emporté par deux voix sur Bernard Girard, qui était soutenu par M. Lavallée.

Enquête a révélé que l’élection s’est jouée quelques jours plus tôt, lors d’un repas au restaurant Cavalli réunissant Jocelyn Dupuis, Jacques Émond et Dominique Bérubé, directeur du syndicat des plombiers, qui briguait alors le poste de directeur général de la FTQ-Construction.

Nul ne sait ce qui s’est dit à cette occasion, mais le fait est que Dominique Bérubé a retiré sa candidature le jour du vote. Il contrôlait précisément deux votes.

Ken Pereira, qui appuyait Bernard Girard, avait décrit comment Jocelyn Dupuis avait accueilli le résultat du scrutin avec « plus de joie que Richard Goyette ».

Jocelyn Dupuis et Richard GoyetteAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jocelyn Dupuis et Richard Goyette

Une dent contre Dupuis

En entrevue à Enquête, Ken Pereira avait déclaré qu’il en voulait à Jocelyn Dupuis parce que ce dernier ne défendait pas les membres de son syndicat, victimes, selon lui, de discrimination sur les chantiers de construction. Il alléguait que d’autres syndicats exerçaient des pressions pour les empêcher de travailler.

« Il y a une centrale syndicale qui met de la pression sur les contracteurs, des multinationales, pis la main d’œuvre, pour que je ne rentre pas sur les chantiers, moi et mes hommes. […] Au Québec, l’accès est fermé. J’ai parlé aux contracteurs. C’est la loi du silence », avait-il dit.

L’Association nationale des mécaniciens industriels (section locale 1981), que dirigeait M. Pereira à l’époque, avait été mise en veilleuse à la fin des années 90, lorsque la FTQ-Construction et le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (CPQMC-International) avaient décidé de créer le Conseil conjoint de la construction.

L’entente prévoyait que deux syndicats représentant le même corps de métier devaient fusionner, le plus important absorbant l’autre. Dans le cas des mécaniciens industriels, c’est le local 2181 du CPQMC-International qui avait pris le contrôle sur le local 1981 de la FTQ-Construction.

Cette entente a finalement duré 6 ans. Lorsqu’elle a pris fin, la FTQ-Construction a réhabilité l’Association nationale des mécaniciens industriels.

Quelques années plus tard, 73 membres du local 1981 ont poursuivi le local 2182 pour 7 millions de dollars devant la Commission des relations de travail. Ils alléguaient être victimes de menaces et d’intimidation. Leur requête a été rejetée.

Dupuis et Goyette braqués contre Pereira

Dans leur livre Syndicaliste ou voyous?, publié la semaine dernière, Jocelyn Dupuis et Richard Goyette soutiennent avoir appris le 3 septembre 2008 que les allocations de dépenses de M. Dupuis avaient été volées dans les bureaux de la FTQ-Construction, et ce, sans qu’aucune trace d’effraction ne soit constatée.

La couverture du livre de Jocelyn Dupuis et Richard Goyette « Syndicalistes ou voyous? »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La couverture du livre de Jocelyn Dupuis et Richard Goyette « Syndicalistes ou voyous? »

« L’objectif poursuivi par le vol de mes allocations de dépenses était de me faire quitter la direction de la FTQ-Construction », assure Jocelyn Dupuis. Ce dernier reste muet sur son train de vie, mais assure qu’il y a une « explication logique » et qu’il la livrera lors de son procès.

Ils soutiennent que Ken Pereira, qui a présenté ces comptes à Michel Arsenault, a distillé deux versions : l’une selon laquelle il les aurait volés lui-même, l’autre alléguant qu’il les a reçus, comme il l’a dit à Enquête. M. Pereira ne s’est effectivement jamais expliqué clairement à ce sujet.

Les deux syndicalistes attaquent la crédibilité de M. Pereira qui, disent-ils, voulait se venger de Jocelyn Dupuis. Ils soutiennent notamment qu’il « avait pris Jocelyn en filature » dès le début de 2006, et que ce manège a duré deux ans.

Ils soutiennent en outre que M. Pereira a fait preuve d’une telle violence à l’endroit d’une secrétaire de la FTQ-Construction qu’elle a dû abandonner son travail et être indemnisée, et qu’il aurait agressé Guy Martin, directeur du syndicat des vitriers, parce qu’il refusait de voter « en faveur d’une résolution lui accordant 400 000 $ en échange de son silence ».

Les deux hommes allèguent également que « Pereira aurait déclaré avoir rencontré Tony Accurso avec les documents subtilisés à la FTQ-Construction », mais sans donner davantage de détails.

Ils concluent la section du livre consacrée à M. Pereira par cette déclaration de Jocelyn Dupuis : « Osons espérer que Mme Charbonneau fera de Pereira l’un de ses témoins vedettes. Pour ma part, si j’avais à payer, ce ne serait pas pour le faire taire, mais bien au contraire pour le faire parler ».

Ses souhaits sont maintenant exaucés.

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