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La maison blonde, par Martine Latulippe, finaliste 2012

Martine Latulippe

Martine Latulippe

Photo : Anaïe Gouffé

Radio-Canada

Un ado solitaire et un cambriolage qui tourne mal. Cette nouvelle, La maison blonde, signée Martine Latulippe, a été finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2012. Nous la republions ici en intégralité.


Les idées et opinions exprimées dans les textes n'engagent que leurs auteurs.
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La maison blonde

Sa main ne tremble même plus quand il utilise le pied-de-biche pour forcer la porte d’une résidence. À 16 ans, il a de longues années d’expérience derrière lui. Son grand frère l’a initié tôt. Il se rappelle encore les premières fois, ses maladresses, le ventre noué par la peur, l’envie de partir en courant. C’était il y a bien longtemps. La routine s’est maintenant installée. Il faut bien mettre de quoi manger sur la table.

Depuis quelques semaines, il a fait de ce quartier son territoire. Tôt le matin, les résidences se vident pour la journée. Ne reste plus qu’à y entrer. Faire le tour des pièces, ramasser les objets qui ont le plus de valeur sans être trop encombrants, aller vendre le tout. Puis, passer à l’épicerie faire quelques courses, peut-être même acheter une surprise pour la petite sœur. Il imagine son sourire, sa façon de se blottir dans ses bras, de lui faire sentir qu’il est quelqu’un d’important.

Il pousse un soupir. Le pied-de-biche mord le bois neuf du cadre de la porte arrière. Les maisons de ce genre de quartier sont toutes pareilles. Il les connaît par cœur. Elles sont pleines. C’est le premier mot qui lui vient à l’esprit. Pleines. De couleurs, d’objets, d’absents. Du marine, du bourgogne, du jaune vif sur les murs. Beaucoup trop de meubles dans chaque pièce. Des télés, des ordinateurs, des Wii, des bijoux. Des parents qui rentrent tard du travail, des enfants qui restent longtemps au service de garde. Le rêve, pour un petit voleur comme lui, qui n’en est pas encore aux gros coups.

Il donne une poussée sur la porte arrière, qui s’ouvre facilement. Il entre, convaincu de savoir déjà à quoi s’attendre. Il s’immobilise sur le pas de la porte. Cette maison est différente. De grandes pièces presque vides, toutes en bois naturel, inondées de soleil. Murs clairs, planchers de bois blonds. La maison est blonde. Et chaude. Il avance doucement, ému. Quand il était petit, il s’est longtemps endormi en rêvant à une maison pareille. Elle était blonde, sentait les biscuits, on ne s’y faisait jamais frapper, on l’y embrassait sur le front avant qu’il s’endorme, le soir. Ce n’était qu’un rêve. Il n’aurait jamais cru qu’une telle maison existait.

Il arpente les pièces une à une, sans oser rien déplacer. Un rayon de soleil vient ricocher sur le plancher blond du salon, comme pour le saluer. Des photos sur les murs. Des parents, des sourires, deux filles. Une toute petite, 6 ou 7 ans, l’autre est adolescente. Jolie. Rien à voir avec son monde à lui.

La première chambre est rose. La penderie déborde de robes légères, de vêtements vifs. Il a bien envie de prendre quelques morceaux pour la petite sœur. Il hésite. Il ne remplit qu’un seul sac chaque fois. Il est prudent. Il a ses règles personnelles : pas de vandalisme, ne jamais prendre un souvenir, un objet personnel.

Il avance à petits pas dans le corridor et ouvre la dernière porte, tout au bout. C’est la chambre de l’ado. Un lit, un bureau de travail, une lampe recouverte d’un foulard turquoise. Par terre, une pile de livres. Au-dessus de l’ordinateur, sur le mur, des affiches de théâtre. Cyrano de Bergerac. Les belles-sœurs. Quelques photos : l’ado costumée, maquillée, faisant un salut devant de lourds rideaux rouges. Elle veut devenir comédienne, il serait prêt à parier. Elle a des rêves, des parents qui dorment ensemble, dans la même pièce. Sa chambre est claire, souriante. Il se moque de lui-même intérieurement. Une chambre souriante? Depuis quand est-il poète?

Il n’a pas envie de prendre l’iPod qui traîne sur la commode, de vider le coffret à bijoux. Il aurait simplement envie d’avoir cette chambre. Il n’arrive pas à la quitter. Il rêve d’habiter la maison blonde. Sur le lit, un toutou usé, pelé, que personne n’a osé jeter. Un vieux chien qui a dû entendre son lot de confidences au fil des ans. Il le prend. Il a envie de pleurer. C’est bête. Il s’assoit par terre, le dos contre le lit. Il s’aperçoit que, tout ce temps, il a tenu le pied-de-biche. Il le dépose sur le plancher blond. Il devrait remplir son sac. Il a déjà trop traîné, il le sait. Il serre la peluche usée contre sa poitrine maigre. Un rayon de soleil traverse la fenêtre, vient caresser sa joue. Ça sent bon. Il est bien. Il n’a pas envie de partir. Il ferme les paupières et il s’endort, le chien serré entre ses bras.

Un cri le réveille brusquement. Affolé, il ouvre les yeux, laisse tomber le toutou. Il ne sait plus où il est, il lui faut un moment pour se replacer. Blonde. La maison blonde et chaude. Debout devant lui, livide, l’ado s’est emparée de son pied-de-biche. Elle fixe sur lui des yeux démesurés. Elle est sûrement seule. Si quelqu’un d’autre l’accompagnait, il serait venu en entendant son cri. C’est la plus vieille des deux filles, il la reconnaît à cause des photos, mais ce n’est plus tout à fait une ado. Elle doit être au cégep, maintenant, 18 ou 19 ans. Un horaire plus souple que celui du secondaire. Le genre d’horaire qui explique qu’on rentre à la maison en plein après-midi. À 14 h.

Elle garde les yeux fixés sur lui, terrorisée, et recule de quelques pas. La main qui tient l’outil tremble un peu. Il voudrait lui dire de se calmer, que tout va bien. Qu’il va partir. Mais les mots ne viennent pas. Il sait qu’elle ne l’écoutera pas. Il a deux choix. Le premier : il peut bondir vers la fenêtre, tout près de lui, casser la vitre, sortir. Elle ne le poursuivra probablement pas, trop heureuse qu’il parte. Elle appellera certainement la police, mais il sera déjà loin quand les secours arriveront. Le deuxième : il est beaucoup plus fort qu’elle… Il le sait. Elle le sait aussi. Sauter sur elle. La blesser. L’empêcher de nuire. Ce n’est pas lui. Il n’a jamais fait pire qu’un vol de résidence. Il ne saurait pas s’y prendre. Blesser cette fille qui habite la maison blonde, proprio du toutou qui a dormi avec lui? Jamais.

Le choix est clair. Simple.

Sans un mot, il tend ses muscles, inspire à fond, bondit vers la fenêtre les deux poings en avant. Le verre se casse. La douleur est fulgurante. Pas le temps de s’arrêter. Derrière lui, la fille crie de plus belle. Il ne s’attarde pas. Il prend appui sur le rebord de la fenêtre, se hisse vers l’extérieur, atterrit rudement sur le terrain à l’arrière de la maison. Il serre les dents. Son poignet droit est en feu. Le sang gicle. Il ne peut prendre le temps de retirer les morceaux de verre. Il doit fuir. Ne pas y penser. Dans la chambre, une voix affolée s’élève. La fille parle au téléphone. Le 911, sûrement. Il ne peut pas traîner ici.

Il jette un regard traqué autour de lui. Personne en vue sur les terrains voisins. Crispé, il s’enfuit. Haletant, il court, trébuche, se relève péniblement, traverse quelques terrains, s’égratignant au passage sur des haies parfaitement taillées. Il sent qu’il faiblit. Il laisse derrière lui une nette traînée rouge. Il ne réfléchit pas. Il fuit. Et il souffre. Rentrer chez lui. Retrouver sa petite sœur, lui raconter une histoire, quand il la couchera, ce soir. Il sera question d’une maison blonde, d’un vieux toutou.

Épuisé, à bout de souffle, il s’arrête enfin, s’écroule contre un cabanon. Il frissonne. Il sent son cœur battre dans son poignet droit. Combien de temps a-t-il couru? Quelques minutes, peut-être, ou plutôt des heures? Il ne sait pas. Aucune idée. Ne s’en préoccupe plus. Il est au-delà de ça. Même plus la force de se dire qu’il est coincé. Fait comme un rat. Ils n’auront qu’à remonter la trace écarlate jusqu’à lui. Un jeu d’enfant.

Le dos appuyé au cabanon, il respire difficilement. Le sang coule toujours. Coule, coule, coule. Il sait ce qui l’attend, il a compris. Il est trop jeune pour mourir. Bien trop jeune. Surtout pour mourir seul, adossé à un cabanon. Il gémit. Il a bien fait de ne pas blesser la fille, quand même. Mais il aurait dû emporter le toutou. Le vieux chien usé, qu’il aurait envie de serrer contre lui. Il a froid, tellement froid. Il enlace sa poitrine maigre de ses longs bras douloureux. Se fait une étreinte maladroite à lui-même. Le vide lui fait mal. Il gèle.

Il ferme les yeux. La douleur irradie dans tout son corps, puis semble s’apaiser. Derrière ses paupières, une lumière intense. Il s’attendait à ce qu’elle soit blanche, comme tout le monde le raconte. Mais non. Un sourire léger retrousse ses lèvres, sa bouche s’entrouvre sur une dernière expiration. La lumière est là, tout près, et elle est blonde. Chaude et blonde.



Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur radio-canada.ca. 

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