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La Presse+ : un pari audacieux

« La Presse+ » sur iPad

Les lecteurs de journaux qui se noircissent les doigts en feuilletant un journal sont une espèce en voie de disparition et, face à cette réalité, La Presse tente le tout pour le tout en lançant aujourd’hui une édition numérique gratuite, entièrement conçue pour l'iPad 2 (uniquement, pour le moment) : La Presse+.

Un texte d'Anne Marie Lecomte (Nouvelle fenêtre)

Le fait que La Presse offre gratuitement à son lectorat de s’abonner à un journal conçu pour la tablette tactile est un pari risqué. Cette audace ne passe pas inaperçue dans le marché - ô combien fragilisé - de la presse écrite, à l’ère où le numérique n’est plus l’avenir, il est le présent.

La Presse+ vient s'ajouter aux autres plateformes de l'écosystème de La Presse (papier, web, mobile).

Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, présente la version du quotidien conçue spécifiquement pour la tablette tactile.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, présente la version du quotidien conçue spécifiquement pour la tablette tactile.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Nous, c'est simple, on pense que la tablette en soi va devenir un média de masse plus fort que ce que sont, aujourd'hui, la télévision, l'imprimé et les magazines. Le potentiel de la tablette est décuplé. Et on veut être le premier joueur important à occuper cet espace-là.

Guy Crevier, président et éditeur de La Presse

La direction de Gesca a consacré près de trois ans de recherche et 40 millions de dollars pour élaborer un modèle d’affaires qui est« en rupture avec le modèle qu’on a connu », estime Marc-François Bernier, professeur de communication à l'Université d'Ottawa. Une rupture, car on « donne » de l’information à des gens qui, autrefois, étaient prêts à l’acheter. « Moi, par exemple, je suis un abonné de La Presse et, tout d’un coup, Gesca me dit qu’il n’a plus besoin de mon argent, c’est curieux! », commente ce professeur qui affirme que ce modèle d'affaires étonne experts et observateurs de la scène médiatique.

Jacques Nantel, professeur titulaire en marketing à HEC Montréal, salue la témérité de Gesca. « C’est le seul média d’envergure qui a décidé de s’orienter résolument vers une nouvelle plateforme, explique-t-il, en faisant référence au marché canadien. D'après M. Nantel, La Presse s'engage sur cette avenue pour deux raisons:

  • elle n'a pas le choix, considérant la désaffection des lecteurs pour le papier, particulièrement chez les jeunes;
  • elle fait face à des coûts de livraison énormes.

D'ici cinq ans, le journal papier pourrait être chose du passé avec une information centrée, concentrée et développée entièrement pour l'écran. Reste toutefois la nécessité, incontournable, d'être rentable.

L'information a un prix

Aux États-Unis, le New York Times a pris le virage du numérique (mais pas spécifiquement pour tablette tactile). Offerte gratuitement au départ, tout comme La Presse+, la version numérique du New York Times n'est accessible, depuis deux ans, qu'en échange d'un abonnement payant. Ce qu'a semé le New York Times a porté ses fruits : après des années de disette, le respecté quotidien est redevenu rentable en 2012, voyant ses revenus nets atteindre 177 millions de dollars, contre 59 millions de dollars l’année précédente.

En 2012, pour la première fois de son histoire, le journal new-yorkais a tiré plus de revenus des abonnements que de la publicité.

Au Québec, Le Devoir, par exemple, a opté pour ce principe dit de « mur payant ». Le Journal de Montréal a également développé une formule en ce sens. Au Canada, le Globe and Mail et Acadie nouvelle se sont lancés sur cette voie. En France, le site d'information indépendant Mediapart, lancé en mars 2008, peut être obtenu moyennant un abonnement mensuel de 9 euros. Rue 89 fonctionne de manière analogue, mais on le dit moins profitable que Mediapart, ce média d'investigation qui a joué un rôle capital dans la divulgation de ce qu'il est convenu d'appeler « l'affaire Cahuzac ».

Publier de l'information journalistique sans coucher cette dernière sur le papier est devenue réalité dans les années 1980, aux États-Unis. On recourait alors au « videotext », ancêtre lointain et chambranlant des merveilles colorées, informatives et interactives offertes désormais au citoyen désireux de s'informer. En 1993, The San Jose Mercury News, quotidien respecté publié dans le coeur même de la Silicon Valley, a migré vers le web. Il fallait payer pour le lire... Expérience ambitieuse qui tourna au désastre. En l'an 2000, l'éditeur du « Merc », comme on surnomme encore le journal, encaissait des pertes de 46 millions de dollars, contre 24 millions l'année précédente. De nos jours, le « Merc » existe toujours, en version papier et en ligne, mais il n'est plus que l'ombre de lui-même, de l'avis des observateurs.

Se reposer tout entier sur les revenus publicitaires

En étant gratuite, La Presse+ dépend des revenus publicitaires. Un pari audacieux d'autant plus que, selon Jean-François Renaud, associé fondateur de ADVISO, La Presse surestime les revenus publicitaires qu'elle récoltera. ADVISO, est une agence de publicité qui fonctionne depuis 10 ans en ne faisant jamais de « placement média traditionnel », seulement du numérique.

Jean-François Renaud, co-fondateur d'AdvisoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jean-François Renaud, l'un des fondateurs d'Adviso

Pour Adviso, La Presse crée un casse-tête en obligeant les annonceurs et les concepteurs à se conformer à des formats nouveaux de publicité. Des espaces et des concepts publicitaires qui, de plus, sont vendus trois fois plus cher que le marché, selon l'évaluation qu'en fait M. Renaud.

Ils inventent un autre jeu que celui auquel on joue actuellement. Les annonceurs sont habitués à des formats établis... Là, il faut que tu crées des annonces pour la planète au complet et... il faut que tu en crées pour La Presse+

Jean-François Renaud, associé fondateur de ADVISO, agence de publicité

Le professeur Jacques Nantel, lui, est confiant quant au succès de l'aventure de La Presse+. Cet observateur de l'univers conjugué du marketing et des médias s'amuse de la résistance des agences de publicité devant un « nouveau modèle ».

« Les agences de publicité aiment bousculer les consommateurs pour mieux attirer leur attention. Elles n'aiment pas, en retour, se faire bousculer », affirme Jacques Nantel.

Les annonceurs, en revanche, veulent depuis toujours des outils plus précis pour mesurer le retour sur le capital investi. Et, de l'avis de Jacques Nantel, La Presse+ permettra de le mesurer plus précisément. Avec un journal papier, tu ne peux savoir à quelles annonces le lecteur s'est arrêté, explique le professeur de HEC Montréal en substance. Mais, quand ce même lecteur clique sur une publicité dans La Presse+, son intérêt pour le produit ou le service annoncé est manifeste et repérable.

Grâce à Internet, jamais les grands médias n'ont été si populaires 

Mais aucune des grandes entreprises de presse n'arrive à financer ses expériences numériques avec, pour seuls revenus, la publicité, fait remarquer le professeur en communication de l'Université d'Ottawa Marc-François Bernier. 

On aura beau être un million de Québécois qui lisent LaPresse+, ça ne donnera pas un cent de plus à Gesca. Sauf si la publicité ciblée rapporte suffisamment. Par exemple, je suis à Québec et on me présente des publicités de concessionnaires de voitures de Québec. Mais, vais-je en acheter? La publicité ciblée a ses limites.

Marc-François Bernier, professeur en communication à l'Université d'Ottawa

De plus, quand une entreprise de presse mise sur les revenus publicitaires, elle peut mettre en péril l'autonomie de sa salle de rédaction. « Un feu jaune s'allume, s'inquiète Marc-François Bernier. Toutes les recherches l'illustrent : la force du marché fait en sorte que le fait de reposer sur les revenus publicitaires finit par influencer le type de journalisme qui est fait. C'est irréfutable ».

Avec les informations de Vincent Maisonneuve

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