•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Zampino, « l'homme le plus puissant de Montréal », selon le no 2 de Dessau

L'analyse d'Isabelle Richer
François Messier

Le vice-président principal Amérique latine de la firme Dessau, Rosaire Sauriol, affirme que Frank Zampino était « l'homme le plus puissant de Montréal » lorsqu'il était président du comité exécutif de la Ville. Il dirigeait le système de collusion mis en place pour répartir d'importants contrats d'infrastructures entre les firmes de génie et était assurément au courant des sommes que Bernard Trépanier récoltait auprès d'elles, a-t-il révélé mercredi.

Le maire Gérald Tremblay, a poursuivi le numéro 2 de Dessau, se confinait plutôt à un rôle diplomatique et ne suivait pas les questions relatives à l'octroi de contrats. « Je serais très étonné que Tremblay ait su le début du commencement de cette histoire de collusion », a-t-il dit à la commission Charbonneau.

La réalité, c'est que ce n'est pas Tremblay qui gérait, c'était Zampino

Rosaire Sauriol

Il a d'ailleurs admis que Bernard Trépanier, l'argentier d'Union Montréal, se moquait ouvertement du fait que Gérald Tremblay ne voyait rien de ce qui se passait. Le responsable du financement du parti de l'ex-maire Tremblay n'était d'ailleurs « pas très respectueux » dans ses propos à l'endroit du maire, a-t-il ajouté.

Le procureur en chef adjoint de la commission Denis Gallant s'est longuement appliqué mercredi après-midi à démontrer à quel point Rosaire Sauriol était près de Frank Zampino. Il avait suggéré en fin d'avant-midi que le numéro 2 de Dessau était l'un des acteurs à l'origine du système de collusion et qu'il n'avait pas hésité à corrompre des élus ou des fonctionnaires au profit de Dessau. Le témoin a cependant nié cette version des faits. 

Armé d'extraits des agendas électronique de Rosaire Sauriol et de Frank Zampino, le procureur Gallant a cependant démontré en après-midi leur grande proximité.

Les deux hommes se rencontraient ainsi très souvent, que ce soit au bureau de Zampino, dans des restaurants, voire à la maison du père de Zampino. Rosaire Sauriol a admis qu'ils avaient développé des liens d'amitié après qu'ils se fussent connus vers 1998, lorsque Dessau a acheté Soprin. Cette firme de génie-conseil était à l'époque le « seul et unique fournisseur » de services de génie-conseil à Saint-Léonard, dont Frank Zampino était le maire.

Frank Zampino

Selon Rosaire Sauriol, Frank Zampino est devenu par la suite la tête dirigeante du système de collusion des firmes de génie pour les contrats d'infrastructures gérés par la division de la voirie de la Ville.

L'ingénieur affirme qu'un responsable des opérations chez Dessau, Serge Duplessis, était celui qui discutait de la répartition des contrats avec Michel Lalonde, PDG de la firme Génius, et qui versait le plus souvent l'argent à Bernard Trépanier.

Rosaire Sauriol affirme cependant qu'il vérifiait le tout directement avec Frank Zampino. 

Rosaire Sauriol a aussi émis l'opinion que l'ex-directeur général de la Ville, Claude Léger, qui a été entendu il y a quelques semaines par la commission, « n'était pas au courant qu'il y avait un système de collusion » à Montréal.

Des liens étroits avec Tony Accurso

Le magnat de la construction Tony Accurso quitte le quartier général de la SQ, à Montréal, le 17 avril 2012.Le magnat de la construction Tony Accurso quitte le quartier général de la SQ, à Montréal, le 17 avril 2012. Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Grâce à d'autres extraits des agendas de MM. Sauriol et Zampino, le procureur Gallant a aussi mis en évidence les liens très étroits que Rosaire Sauriol entretenait avec des entrepreneurs, et plus particulièrement avec Tony Accurso, grand patron de Louisbourg et Simard-Beaudry, et Paolo Catania, président de Frank Catania et associés.

Le témoin a confirmé que Frank Zampino a fait deux séjours d'une semaine sur le bateau de Tony Accurso, qui était amarré dans les îles Vierges britannniques, en février 2007 et en février 2008. Il était accompagné de son épouse, tout comme Rosaire Sauriol, également présent lors des deux occasions. Le bras droit d'Accurso, Frank Miniccuci, était aussi présent.

Le séjour de Frank Zampino sur le bateau d'Accurso allait forcer le maire Tremblay à demander la démission de son bras droit à l'été 2008. La Ville avait en effet accordé quelques mois plus tôt le contrat des compteurs d'eau au consortium GÉNIeau, composé notamment de Dessau et de Simard-Beaudry.

Rosaire Sauriol soutient qu'il avait prévenu Tony Accurso la première fois que la présence de Frank Zampino n'était pas appropriée. Il soutient que l'homme d'affaires n'a pas suivi son conseil. Il a répondu qu'il connaissait Frank Zampino depuis 20 ou 30 ans, et qu'il allait l'inviter, peu importe qu'il soit président du comité exécutif ou non.

« Les conséquences ont été très graves », a commenté Rosaire Sauriol, en référence au fait que le contrat accordé à GÉNIeau a ensuite été annulé. Il assure pourtant que le contrat avait été accordé en libre compétition, malgré le fait qu'un système de collusion dirigé par Frank Zampino était déjà bien en place. Dessau n'aurait jamais accepté que ce contrat soit truqué, a-t-il dit.

Selon Rosaire Sauriol, Bernard Trépanier a aussi séjourné sur le bateau de Tony Accurso.

Le TouchLe Touch, yacht appartenant à Tony Accurso

Zampino, de la Ville à Dessau

Malgré cette affaire, Dessau embauchera plus tard Frank Zampino, après son départ de la Ville, comme directeur financier, à un salaire de 250 000 $ par année, un poste qu'il n'occupera finalement qu'entre janvier et avril 2009. Selon Rosaire Sauriol, son embauche avait créé un malaise dans l'entreprise et les clients de la firme ne manquaient pas de le noter.

Je pense que c'est une des très grandes erreurs qu'on a faites.

Rosaire Sauriol, au sujet de l'embauche de Frank Zampino par Dessau

« Vous avez embauché une personne foncièrement malhonnête », l'a relancé le procureur Gallant.

« On a fait une erreur », s'est borné à répondre le témoin.

Le procureur Gallant a aussi souligné que la firme Dessau a invité au fil des années de nombreux élus de Montréal et de Longueuil dans sa loge au centre Bell qu'elle partageait avec le cabinet d'avocats Dunton-Rainville.

Outre Frank Zampino, Dessau y a invité Michael Applebaum, aujourd'hui maire de Montréal, Sammy Forcillo, Cosmo Maciocia, Marcel Tremblay, Claude Dauphin, Michel Prescott, Peter Yeomans, René Dussault, Francine Sénécal et son conjoint, l'ex-président de la Société d'habitation de Montréal, Martial Fillion.

Rosaire Sauriol a argué que toutes ces invitations, au hockey, ou à des concerts des Rolling Stones ou de Céline Dion, s'effectuaient dans le cadre d'une démarche de développement des affaires.

Sauriol confirme le système

En fin de matinée, Rosaire Sauriol avait confirmé à son tour que toutes les principales firmes de génie-conseil travaillant à Montréal faisaient partie du système de collusion.

Dessau, SNC-Lavalin, Genivar, Tecsult (depuis acheté par AECOM), CIMA, SM, BPR, Roche, Claulac, Teknika HBA, et Leroux, Beaudoin, Hurens étaient les firmes qui se répartissaient les contrats publics, avant même que les appels d'offres ne soient lancés.

L'ex-directeur des travaux publics, Robert Marcil, était de connivence avec Bernard Trépanier et jouait un rôle pour que les comités de sélection confirment la décision.

Selon Rosaire Sauriol, Dessau versait environ 50 000 $ par année en argent comptant à Union Montréal depuis 2001, par l'entremise de Bernard Trépanier, voire davantage lors des années électorales.

Fort de cet argument, le numéro 2 de Dessau dit avoir refusé de verser à M. Trépanier la ristourne de 3 % qu'il demandait sur les contrats truqués obtenus par Dessau. Le même argument a été utilisé pour négocier à la baisse la contribution exceptionnelle de 200 000 $ que Bernard Trépanier a demandé à Dessau en vue de l'élection de 2005. Selon Sauriol, Dessau a finalement versé de moins de 100 000 $.

Rosaire Sauriol affirme que les premières contributions politiques de sa firme à Montréal dont il a eu connaissance ont eu lieu à la fin des années 90. L'argent, destiné à Vision Montréal, alors dirigé par Pierre Bourque, était récolté par un solliciteur appelé André Bourque.

C'est en 2001 que Bernard Trépanier a commencé à solliciter Dessau pour Union Montréal. M. Sauriol lui a remis 50 000 $. « Honnêtement, c'est lui qui a proposé ça », a dit le témoin, qui croit que la somme a été payée en plus d'un versement.

Ultérieurement, Bernard Trépanier a aussi sollicité Dessau pour des arrondissements spécifiques, dont Saint-Léonard et Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles (RDP-PAT). Rosaire Sauriol dit que 20 000 $ ont été remis au directeur du financement d'Union Montréal pour les campagnes de 2005 dans ces arrondissements. Ces sommes venaient s'ajouter aux 50 000 $ déjà évoqués.

C'était une machine énormément structurée pour organiser des activités de financement.

Rosaire Sauriol, au sujet d'Union Montréal

« Si on ne payait pas, c'était la perte de l'accès au marché », a expliqué Rosaire Sauriol, en faisant référence à ce qui s'est produit dans la municipalité de Blainville, au nord de Montréal.

Selon des chiffres compilés par la commission, Dessau était l'un des principaux fournisseurs de services de génie à Blainville jusqu'en 2005. La firme a obtenu des contrats totalisant environ 5 millions de dollars entre 2002 et 2005, lorsque la municipalité était dirigée par le maire Pierre Gingras (ce dernier fut aussi député adéquiste de 2007 à 2008).

Lorsque le successeur de ce dernier a été battu en 2005, la source s'est instantanément tarie pour Dessau. D'autres firmes de génie, BPR-Triax et Roche, qui n'avaient aucun contrat avant 2006, se sont mis à se partager le gâteau.

« Politiquement, on s'est fait sortir de la ville », a commenté Rosaire Sauriol.

Sur la Rive-Nord, Dessau a aussi versé entre 15 000 $ et 20 000 $ en argent comptant à chacune des trois campagnes électorales menées par le maire de Saint-Jérôme, Marc Gascon.

Rosaire Sauriol sera de retour à la barre des témoins jeudi. Il sera alors interrogé sur les contrats que Dessau a obtenu auprès du MTQ entre 1997-1998 et 2011-2012. Le témoin a déjà dit que ces contrats n'ont fait l'objet d'aucune collusion. 

Société