ICI Radio-Canada

Vous naviguez sur le nouveau site

Aide à la navigation
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Une criminologue italienne expose l'ABC de la mafia

La criminologue italienne Valentina Tenti

François Messier

Pour combattre l'infiltration de l'industrie de la construction par les organisations criminelles, la commission Charbonneau doit déterminer et corriger les défaillances du système d'octroi des contrats publics actuellement en vigueur au Québec, estime la criminologue italienne Valentina Tenti.

Les organisations mafieuses italiennes, a dit Mme Tenti au terme d'une journée complète à la barre des témoins, « n'attaquent pas le système, elles l'exploitent » en tirant avantage des vulnérabilités qui se présentent dans l'environnement législatif et économique en vigueur.

L'une des « clés » pour identifier ces vulnérabilités, a-t-elle poursuivi, consistera à déterminer qui contrôle les « trois piliers de l'industrie », c'est-à-dire l'approvisionnement en matériaux, la main-d'oeuvre et le capital nécessaire pour entreprendre des projets d'envergure.

Selon Mme Tenti, il faudra ensuite déterminer comment « ces acteurs sont interreliés » afin de déterminer la dynamique des stratégies criminelles subtiles et complexes que déploient ces organisations pour parvenir à leurs fins.

En ce sens, a-t-elle précisé, se borner à attaquer un groupe criminalisé ou à un autre serait « une erreur ».

Mme Tenti a livré ces conclusions après avoir expliqué comment les principales organisations mafieuses italiennes - la Cosa Nostra (sicilienne), la 'Ndrangheta (calabraise) et la Camorra (napolitaine) - procèdent pour infiltrer l'économie légale de l'une des plus importantes économies d'Europe.

Elle a expliqué que ces organisations avaient d'abord infiltré l'économie légale en procédant à différentes formes d'extorsion d'entreprises établies, notamment en imposant une taxe mafieuse appelée pizzo, pour ensuite créer leurs propres entreprises.

Au fil du temps, différents stratagèmes ont été implantés pour consolider cette emprise sur l'industrie : corruption d'élus et de fonctionnaires, création de cartels organisant la répartition des contrats, surfacturation inappropriée, etc.

Les méthodes décrites par la criminologue italienne font écho à celles exposées en juin dernier par Jacques Duchesneau, ex-patron de l'Unité anticollusion du ministère des Transports du Québec, lors de son témoignage devant la commission.

La création de cartels organisant la répartition de contrats n'est pas sans rappeler les révélations d'une source proche de la mafia, qui avait révélé à l'émission Enquête, que le clan Rizzuto recevait entre 300 000 $ et 500 000 $ par mois d'un groupe de 14 entrepreneurs, appelé le « Fabulous Fourteen », pour l'organisation de la collusion lors d'appels d'offres.

La commission Charbonneau a entre autres le mandat de dresser un portrait de possibles activités d'infiltration de l'industrie québécoise de la construction par le crime organisé.

Un cours d'histoire de la mafia

Plus tôt dans la journée, Mme Tenti avait d'abord dressé un portrait de ces organisations, en expliquant longuement comment elles sont nées, comment elles se sont organisées au fil du temps, et comment elles fonctionnent pour parvenir à leur fin : s'enrichir et acquérir du pouvoir.

Mme Tenti a expliqué que la première référence à une confrérie mafieuse remonte à 1838, dans le sud de la Sicile. Il s'agissait d'un phénomène rural, où les membres de la confrérie étaient chargés par des nobles de protéger les terres qu'ils possédaient. Cela a permis de placer la confrérie dans une position d'intermédiaire entre la noblesse et les paysans, a-t-elle dit.

L'infiltration de la mafia dans l'économie légitime a cependant commencé après la Deuxième Guerre mondiale, dans la foulée du boom économique qu'a entraîné la reconstruction du pays. La Cosa Nostra s'y est mise dans les années 50, puis la 'Ndrangheta a suivi dans les années 60 et 70.

Les « hommes d'honneur » de la Cosa Nostra

Mme Tenti a expliqué au début de son témoignage que le terme mafia n'est jamais utilisé par les criminels eux-mêmes. Ces derniers se définissent plutôt comme des « hommes d'honneur ».

Dans la Cosa Nostra, dit-elle, ce statut est accordé au terme d'un rituel qui s'appuie sur des symboles religieux et sur le sang.

Le défunt juge italien Falcone, assassiné par la mafia en 1992, avait par exemple expliqué que, en règle générale, un candidat à ce titre doit être présenté à l'organisation par un autre homme d'honneur.

Une fois introduit dans le cercle d'initiés, le candidat se voit expliquer les règles de l'organisation, ensuite on lui entaille l'index de la main droite de manière à ce que des gouttes de sang soient répandues sur l'image d'un saint.

Le candidat prête ensuite serment de fidélité à l'organisation pendant qu'il tient dans ses mains l'image du saint à laquelle on a mis le feu.

Mme Tenti a expliqué qu'une version de ce code d'honneur avait été retrouvée lors d'une opération policière menée en 2007. Ce code, a-t-elle indiqué, sert à renforcer la cohésion du groupe.

Le serment que devaient prêter les nouveaux membres se lisait comme suit : « Je ____, jure d'être fidèle à la Cosa Nostra. Si je la trahis, ma chair doit brûler, comme cette image brûle. »

On pouvait y lire qu'il est interdit de convoiter la femme d'un autre, d'être vu en compagnie de policiers, de fréquenter des bars. Le code stipule aussi qu'il faut être « toujours disponible pour servir la Cosa Nostra, même si [sa] femme est sur le point d'accoucher ».

Le code indiquait aussi que nul ne peut devenir « homme d'honneur » si un membre de sa famille est dans la police ou s'est repenti de son association mafieuse, s'il n'adhère pas aux codes moraux ou s'il se conduit de façon inappropriée.

L'objectif de la Cosa Nostra est bien entendu de faire des profits, tant dans les activités légales et illégales, dont le plus important est le trafic de drogues. Mais au-delà de l'argent, a poursuivi Mme Tenti, elle cherche surtout à accroître son pouvoir sur un territoire donné.

Ce pouvoir lui permet ensuite d'établir un « racket de protection », en imposant une taxe illégale appelée pizzo aux commerçants, mais aussi d'exercer de la répression et de faire de la médiation dans divers dossiers.

La Cosa Nostra est présente depuis longtemps en Amérique du Nord, a encore dit Mme Tenti, mais elle est aujourd'hui en pleine réorganisation.

La 'Ndrangheta, plus discrète, plus puissante

La criminologue italienne a cependant précisé que, selon les conclusions d'une récente commission parlementaire italienne, la mafia calabraise, la 'Ndrangheta, est aujourd'hui plus puissante que la Cosa Nostra. En 2008, elle aurait réussi à accumuler l'équivalent de 44 milliards d'euros.

Ce succès serait attribuable entre autres à sa capacité à se faire plus discrète que la Cosa Nostra.

Selon Mme Tenti, la 'Ndrangheta a réussi à s'implanter ailleurs en Europe, en Australie et en Amérique du Nord. Au Canada, elle est présente dans les régions de Toronto et Thunder Bay, en Ontario. La criminologue dit ne pas avoir d'indications qu'elle est implantée au Québec.

Mme Tenti a expliqué que, contrairement à la Cosa Nostra, la 'Ndrangheta se fonde sur des liens familiaux, ce qui lui permet d'être plus hermétique. Beaucoup moins de repentis sont issus de ses rangs que de ceux de la Cosa Nostra ou de la Camorra.

La Camorra est pour sa part composée d'environ 145 groupes mafieux actifs dans la région de la Campanie, dont une majorité dans la ville de Naples, a dit Mme Tenti. Contrairement à la Cosa Nostra et à la 'Ndrangheta, elle n'a cependant pas de structure centralisée.

Valentina Tenti, en bref

Mme Tenti fait actuellement des études postdoctorales au Centre international de criminologie comparée de Montréal. Elle tente de comprendre comment la mafia italienne a été importée ici.

La criminologue a achevé en 2011 un doctorat sur la structure et les caractéristiques ethniques du marché de la drogue dans une université de Milan.

Ses travaux actuels l'amènent à analyser la structure des groupes criminels italiens opérant à Montréal et à évaluer la perception qu'en ont les membres de la communauté italo-montréalaise.

Elle cherche également à identifier les éléments permettant d'expliquer la relation « crime organisé et minorité ethnique », en se penchant sur le cas des Italo-Montréalais.

Au menu mercredi : la situation en Ontario

Les audiences de la commission Charbonneau reprendront mercredi avec le contre-interrogatoire de Mme Tenti. Les avocats du gouvernement du Québec et de l'Association de la construction du Québec ont déjà indiqué qu'ils lui poseront quelques questions.

Le détective Mike Amato, de la police régionale de York, sera ensuite appelé à la barre des témoins. Son témoignage pourrait offrir un certain éclairage sur les activités de la 'Ndrangheta en Ontario.

Des enquêteurs de la GRC et de la Sûreté du Québec doivent aussi venir témoigner au cours des prochains jours, a annoncé lundi la procureure Sonia Lebel.

Au total, une cinquantaine de témoins seront entendus par la commission au cours de l'automne.

La commission d'enquête tient ses audiences publiques au 9e étage d'un immeuble gouvernemental situé au 500, boulevard René-Lévesque Ouest, à Montréal. Les audiences ont lieu du lundi au jeudi, trois semaines sur quatre.

Pour me joindre :
francois.messier-nm@radio-canada.ca

Suivre @messierSRC (Nouvelle fenêtre)

Société