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Haïti : les orphelins de Jacqueline Lessard oubliés

Radio-Canada

Après le séisme en Haïti, Jacqueline Lessard a ému le Québec avec ses orphelins, réfugiés dans des tentes. Les Québécois ont donné près de 2 millions de dollars pour la construction d'un nouvel orphelinat. Les nouveaux bâtiments sont construits, mais à moins d'un revirement, les petits enfants haïtiens n'iront pas dans les nouveaux locaux.

La Fondation Jacqueline Lessard a rompu ses liens avec Étienne Bruny, le fondateur de l'orphelinat, qui a la responsabilité légale des enfants. Comme bien des projets humanitaires, de sérieuses embûches se dressent sur le chemin de la réussite.

Voici le reportage de Benoît Giasson.

Voici des éléments d'information complémentaires au reportage :

Avant le séisme

Jacqueline Lessard s'est jointe à l'orphelinat Espoir d'enfants d'Étienne Bruny en 2003, quelques mois après sa fondation. La Maison d'enfants a d'abord hébergé une dizaine d'enfants.

Ils sont 57 aujourd'hui, en plus de 9 jeunes adultes qui y résident et suivent des cours pour devenir infirmiers dans une école de Croix-des-Bouquets.

Espoir d'enfants comprend également une école qui dispense des cours en maternelle, primaire et secondaire à 150 autres enfants du quartier, en plus des jeunes de l'orphelinat.

Le projet de construction

Avant même le séisme du 12 janvier 2010, Mylène Béliveau travaillait sur un projet de documentaire portant sur des jeunes Québécois qui étudiaient dans les métiers de la construction et qui devaient participer à un projet humanitaire dans leur domaine.

Quelques jours après le tremblement de terre, cette productrice de films entend Jacqueline Lessard en entrevue expliquer que ses petits protégés haïtiens sont réfugiés dans des tentes, dans des conditions déplorables, leur orphelinat ayant été endommagé. Mylène Béliveau contacte alors Jacqueline Lessard et lui offre son aide pour construire un nouvel orphelinat.

La Maison d'Enfants en HaïtiLa Maison d'Enfants en Haïti

Un nouvel orphelinat en contrepartie d'une participation au film

Un mois plus tard, le 11 février 2010, les boîtes de production de film Imavision et Amérimage Spectra Média, qui travaillent avec Mylène Béliveau, envoient une lettre à Jacqueline Lessard et son partenaire haïtien Étienne Bruny. Elles s'engagent « à fournir les sommes nécessaires, la main-d'oeuvre, les matériaux et l'équipement requis pour la reconstruction de l'orphelinat ». L'orphelinat sera « livré clé en main et prêt pour l'usage des enfants ».

Les bâtiments et les installations « seront donnés à l'organisation de Jacqueline Lessard et Étienne Bruny ». En contrepartie, Jacqueline Lessard et Étienne Bruny devront autoriser l'utilisation de leur image et celles de l'orphelinat pour la série documentaire et accepter « de participer à la création et à la production de la série ».

Pour une raison ou une autre, un mois plus tard, Étienne Bruny est écarté de ce projet de tournage. Le 15 mars 2010, c'est avec Jacqueline Lessard seulement que les deux boîtes de production signent l'entente pour la série. Les deux producteurs ignoraient à l'époque que c'était Étienne Bruny qui avait la responsabilité légale des enfants.

Les locaux de l'orphelinat de Jacqueline LessardLes locaux de l'orphelinat de Jacqueline Lessard

Des difficultés lors de la construction

La recherche d'un terrain pour un nouvel orphelinat s'avère ardue. Mylène Béliveau, qui est nommée directrice du projet de construction, explique que la Fondation Jacqueline Lessard a perdu beaucoup de temps et d'énergie avec un premier terrain convoité. Sur recommandation d'un notaire qui juge les titres de propriété douteux, la Fondation se retire. Quelques mois plus tard, elle fait l'acquisition d'un autre terrain à Croix-des-Bouquet, près de Port-au-Prince.

Pour la construction, la Fondation s'adjoint les services d'Architectes de l'urgence Canada, du constructeur Pomerleau, des firmes de génie-conseil CIMA + et SMi international, des architectes Provencher et Roy. Oxfam Québec, qui a recueilli les fonds (1,8 million de dollars), assume la responsabilité du contrôle des dépenses. Le budget initial de 900 000 $ passera finalement à 1,8 million de dollars.

La dimension sera aussi réduite considérablement, passant de quatre à trois bâtiments. L'école devait contenir 10 salles de classe. Ce sera finalement deux fois moins. Selon le directeur d'Oxfam Québec en Haïti, Claude Saint-Pierre, cela s'explique par le contexte difficile pour la construction en Haïti après le séisme. Il se réjouit par contre de la qualité des bâtiments, construits pour résister aux séismes : « Nous, on s'est assuré qu'on trouvait ce qu'il y avait de mieux à meilleur prix ».

Un partenaire de premier plan de la Fondation, Architecte de l'urgence Canada, a quitté le projet à mi-chemin. Son président fondateur Bernard McNamara explique qu'il y avait un problème de direction, que les ententes avec les différents partenaires n'étaient pas claires, ce qui causait beaucoup de confusion et de frustration.

Des sources près de la Fondation nous ont donné une tout autre version des faits : ils soutiennent que la Fondation a rompu les liens avec Architectes de l'urgence Canada parce que l'organisme causait des retards et des dépassements de coûts, ce que réfute Bernard McNamara.

L'inauguration de l'orphelinat, sans Jacqueline LessardL'inauguration de l'orphelinat, sans Jacqueline Lessard

Accusations de mauvaise gestion

La Fondation a coupé tous liens avec son partenaire haïtien Étienne Bruny en mai dernier. Elle soutient que malgré des demandes répétées auprès d'Étienne Bruny, les états de compte n'ont jamais satisfait les normes canadiennes. M. Bruny reconnaît qu'il n'a jamais produit d'états annuels des revenus et des dépenses. Il soutient par contre qu'il a amélioré sa gestion et obtient maintenant des reçus pour la plupart de ses dépenses.

La goutte qui a fait déborder le vase, selon la Fondation, serait le fait qu'Étienne Bruny ait demandé le transfert de la propriété des nouveaux bâtiments. M. Bruny soutient qu'il s'agit d'un malentendu, qu'il n'aurait jamais voulu la propriété du nouvel orphelinat. Il aurait simplement exigé de « voir les titres de propriété ».

Comme fondateur de l'orphelinat Espoir d'enfants, il aurait voulu s'assurer que l'entente qui devait être conclue avec la Fondation allait lui permettre de garder « le contrôle de son oeuvre ». Il voulait notamment pouvoir construire de nouveaux bâtiments sur le terrain.

Pourtant, un document signé par Étienne Bruny, devant un avocat, stipule bien qu'il demande qu'on lui donne « le titre de propriété du terrain ». Pour résoudre la mésentente, Étienne Bruny souhaite une médiation avec les membres de la Fondation Jacqueline Lessard.

Absence d'entente sur le transfert des enfants

Deux ans et demi après le début du projet, c'est toujours l'impasse. Les membres de la Fondation ont écarté Étienne Bruny. Et celui-ci refuse de transférer les enfants dans le nouvel orphelinat s'il n'obtient pas le titre de responsable de la nouvelle organisation. C'était pourtant pour ces enfants que les fonds avaient été donnés.

Les membres de la Fondation Jacqueline Lessard n'avaient aucune expérience dans le domaine. C'était par contre la spécialité d'Oxfam Québec, le partenaire principal de la Fondation. Habituellement, dans un tel projet humanitaire, avant d'entreprendre une collecte de fonds, on s'assure d'une entente en bonne et due forme avec le partenaire local. Il n'y en a pas eu avec Étienne Bruny.

Claude Saint-Pierre d'Oxfam Québec avoue que « normalement, si le projet avait été uniquement le nôtre, c'est comme ça qu'on aurait fonctionné. » Mais Oxfam a laissé la Fondation maître d'oeuvre du projet. Claude Saint-Pierre reconnaît qu'il « y avait une division des tâches qui n'était pas habituelle et qui était une réponse à l'élan de générosité du Québec au moment du séisme et qui fait qu'on avait fait les choses de façon différente ».

Enfants haïtiensEnfants haïtiens

Contexte des orphelinats en Haïti

Malgré une loi adoptée en 1971, plusieurs gestionnaires d'orphelinats en Haïti ont profité du manque de surveillance de l'État. La directrice de l'UNICEF en Haïti Françoise Grulos-Ackermans explique que jusqu'à tout récemment « on ouvrait un orphelinat comme on ouvre une épicerie ». Plusieurs arrivaient même à s'enrichir tout en maintenant les enfants dans la pauvreté.

L'adoption internationale, qui vient d'être interrompue, aurait rapporté des millions à ces personnes sans scrupule. Dans certains cas, des enfants ont été donnés en adoption à l'étranger alors que leurs parents, toujours en vie, n'avaient jamais consenti à l'adoption. Ils avaient simplement confié leur enfant à l'un de ces « orphelinats ».

Jusqu'à 80 % des enfants des orphelinats haïtiens ne sont pas orphelins. Ils ont simplement été confiés à ces centres par des parents qui n'avaient pas les moyens de les faire vivre.

L'organisme responsable des orphelinats, l'Institut du bien-être social et de recherches, a entrepris de changer les choses. Sa directrice, Arielle Jeanty Villedrouin, a fait adopter un moratoire sur les adoptions internationales et exigé que les orphelinats soient dûment enregistrés auprès de l'État.

À ce jour, sur 766 centres d'enfants identifiés hébergeant 29 000 enfants, 426 ont été visités et enregistrés. Le centre Espoir d'enfants d'Étienne Bruny, où Jacqueline Lessard a oeuvré jusqu'à tout récemment, a obtenu son certificat.

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