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Conflit étudiant : les médias, objet de méfiance

Manifestation étudiante au centre-vielle de Montréal le 8 mars.
Manifestation étudiante au centre-vielle de Montréal le 8 mars. Photo: La Presse canadienne / Graham Hughes
Sophie-Hélène Lebeuf

Certaines associations étudiantes affiliées à la CLASSE ont adopté, au fil des mois, des « mandats de méfiance » à l'endroit des grands médias, une approche jugée contre-productive par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), mise au courant de la pratique par Radio-Canada.ca.

L'association du Cégep Marie-Victorin, à Rivière-des-Prairies, fait partie de celles ayant adopté ce type de mandat. Si un de ses représentants étudiants l'a invoqué pour ne pas répondre à la question posée par un journaliste de Radio-Canada.ca sur le taux de participation aux assemblées, il a cependant indiqué où trouver l'information.

« Jamais ça ne va se traduire par un refus catégorique de donner de l'information, quelle qu'elle soit », à moins, peut-être, qu'il ne s'agisse d'« informations réservées aux membres », a expliqué Ludvic Moquin-Beaudry, prochain attaché de presse de la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE).

« Il y a une disposition critique des associations étudiantes à l'endroit des grands médias », reconnaît-il. « Plusieurs associations étudiantes ont [adopté un mandat de méfiance], indique-t-il, mais je ne pourrais pas vous donner une liste. »

« Quand on parle de méfiance, le terme est assez vaste », dit-il, précisant que les associations peuvent l'interpréter de façon différente.

La CLASSE ne dicte pas aux associations locales la marche à suivre, souligne par ailleurs M. Moquin-Beaudry lorsqu'on lui demande si la Coalition cautionne les mandats de méfiance.

La CLASSE critique la couverture de certains événements

Il explique cette « grande prudence » de certaines associations envers les grands médias par l'image négative qu'ils donneraient du mouvement étudiant lors de la couverture de certains événements.

« On a senti de notre côté que les couvertures, volontairement ou non, donnaient une certaine coloration à nos actions qui n'était pas celle qui était visée par les gens qui étaient présents sur place », explique-t-il.

C'est ça qui alimente la réflexion actuelle par rapport aux médias : qu'est-ce qu'on fait quand l'intention qui est derrière une action ne passe pas le filtre des caméras?

Ludvic Moquin-Beaudry, de la CLASSE

Il donne en exemple une manifestation organisée le 8 mars. « Dans les médias, c'est passé comme n'importe quelle autre manifestation étudiante, alors que, clairement, on l'avait organisée comme une manifestation féministe », déplore-t-il.

La FPJQ déplore une approche contre-productive

Le président de la Fédération des journalistes du Québec, Brian MylesLe président de la Fédération des journalistes du Québec, Brian Myles (archives)

« C'est la première fois que j'entends parler de ces mandats de méfiance », dit le président de la FPJQ, Brian Myles, qui se rappelle cependant l'adoption d'une résolution étudiante d'une teneur similaire.

« Au début du conflit, j'ai vu passer une résolution, notamment de l'AFELC [Association facultaire étudiante des langues et communication de l'UQAM], qui disait, en substance, "on collabore avec les médias, mais avec l'attitude du dompteur de fauves à l'égard des bêtes sauvages" », souligne le journaliste du Devoir.

Le président de la FPJQ voit d'un oeil critique ces mandats de méfiance. Le risque que courent les étudiants, fait-il valoir, c'est qu'« on ne parle pas d'eux ou que leur message soit mal compris ».

C'est plutôt contre-productif, cette attitude de méfiance. Ça fait en sorte que les étudiants et leurs leaders vont être moins enclins à parler aux médias et, par conséquent, leur point de vue sera moins accessible. En gros, ça revient à se tirer dans le pied.

Brian Myles, président de la FPJQ

« Les étudiants ne peuvent pas se plaindre d'avoir manqué de couverture depuis le début du conflit », fait remarquer le président de la FPJQ.

Le conflit n'aurait pas eu l'impact qu'il a si les médias de masse n'avaient pas relayé et répercuté les revendications.

Brian Myles, président de la FPJQ

Sentiment ambivalent à la CLASSE

Gabriel Nadeau-Dubois et Jeanne Reynolds, deux des co-porte-parole de la CLASSEGabriel Nadeau-Dubois et Jeanne Reynolds, deux des co-porte-parole de la CLASSE, annonçant lors d'un point de presse diffusé en direct le 21 mai que la Coalition défierait la loi 78.

La CLASSE, dont les co-porte-parole s'adressent régulièrement aux médias, partage-t-elle cette méfiance? « Je peux dire que l'approche adoptée par la CLASSE jusqu'à maintenant dans ses relations avec les médias reflète un certain sentiment partagé », indique M Moquin-Beaudry. Disons que c'est une question qui est très complexe et délicate. Notre présence médiatique témoigne à tout le moins d'une volonté de faire connaître notre message par les médias traditionnels. Je dirais que l'approche, actuellement, c'en est une de très grande prudence. »

« Cette prudence existe depuis que l'ASSÉ a été fondée, en 2001 », rappelle-t-il, et ne se veut pas une réponse aux critiques contenues dans des chroniques et des éditoriaux.

On sait que ça va toujours venir, on sait qu'il y a différentes voix qui sont exprimées dans les médias et que nombre d'entre elles ne nous sont pas favorables. On vit très bien avec.

Ludvic Moquin-Beaudry (CLASSE)

« L'image négative du mouvement étudiant dans certains médias a alimenté la réflexion qui a mené à l'adoption de mandats comme ceux de méfiance à l'endroit des médias traditionnels dans certaines associations. », reconnaît cependant M. Moquin-Beaudry.

Les étudiants doivent comprendre le rôle des journalistes, rétorque Brian Myles. « Il ne faudrait pas que les gens pensent que les médias sont des publicistes ou des courroies de transmission serviles de leur message. Nous ne sommes pas des sténographes sans mémoire. »

C'est d'ailleurs la première fois que les médias font ainsi l'objet de mandats de méfiance, souligne-t-il. « Le monde de la finance est souvent montré du doigt par les médias et, pourtant, je n'ai pas le souvenir que les financiers se promènent avec des mandats de méfiance », poursuit-il. « Bien sûr, les gens y pensent deux fois avant de parler aux médias. Ils savent que leur message peut leur échapper, il ne sera peut-être pas interprété ou compris de la même façon par tous les journalistes ou par le public. »

Mais ça fait partie de la vie en démocratie de soumettre son message à la critique et de l'accepter en reprenant son bâton de pèlerin et en essayant d'être persuasif.

Brian Myles, président de la FPJQ

« Je vois dans cette formulation de mandat de méfiance l'antichambre du boycott, ajoute M. Myles. La prochaine étape, si la méfiance n'est pas suffisante, c'est de ne plus parler ou c'est de taire l'information, et là, on parle d'un manque de transparence clair et net. .

« Il y a un problème de perception mutuelle », estime de son côté M. Moquin-Beaudry. « Des associations sentent que leurs revendications ne sont pas bien véhiculées par les médias et, en réaction, adoptent des mandats de méfiance. On tombe dans un espèce de cercle vicieux. »

Mandats de méfiance : une pratique absente chez les fédérations

La FEUQ est au courant de cette pratique de la part d'associations de la CLASSE face aux grands médias. Elle affirme pour sa part n'avoir jamais envisagé de faire de même, pas plus que ses propres associations. Le son de cloche est similaire du côté de la FECQ.

Ces fédérations sont d'ailleurs elles-mêmes vues avec suspicion par certaines associations adverses.

Comme le souligne Charlotte Watson, coordonnatrice aux relations avec les médias de la FECQ, il y a eu, par le passé, des mandats de méfiance adoptés à l'endroit des fédérations par des associations membres de l'ASSÉ, qui a précédé la CLASSE. Certains mandats seraient d'ailleurs toujours en vigueur.

« Ça vient tout le temps des mêmes associations : ce sont les mêmes qui en veulent aux médias, qui en veulent à la FEUQ, généralement », fait valoir Mathieu Le Blanc, attaché de presse de la fédération universitaire.

Mme Watson a de son côté préféré ne pas commenter davantage.

Un article de Sophie-Hélène Lebeuf avec la collaboration de Bernard Leduc

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