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L'ancien président de Radio-Canada Pierre Juneau n'est plus

Pierre Juneau, photo du 26 mai 1982
Pierre Juneau, photo du 26 mai 1982 Photo: United Press International
Sophie-Hélène Lebeuf

Pierre Juneau, figure marquante des télécommunications au Canada, s'est éteint à 89 ans. Pionnier de la scène médiatique canadienne, il a occupé plusieurs postes importants au sein d'institutions publiques, comme Radio-Canada, l'Office national du film et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes.

« D'abord, il a été un grand défenseur du contenu canadien, un grand défenseur du service public et un grand défenseur de l'indépendance politique de Radio-Canada face au gouvernement », résume Sylvain Lafrance, ancien vice-président principal des Services français de Radio-Canada. « Ça a été un homme qui a eu une continuité d'action et de pensée pendant toute sa carrière, qui a été extraordinaire, et je pense que ça a été sa grande force ».

Joint à Paris, le sénateur libéral Serge Joyal, qui a côtoyé Pierre Juneau de près dans les années 1970, fait valoir que même s'il était « relativement peu connu » des Canadiens, les décisions qu'il a prises pendant sa carrière ont eu un impact important sur leur existence et sur celle des créateurs canadiens.

« C'est un homme qui a fait énormément pour assurer l'accessibilité à la culture francophone d'un bout à l'autre du pays. II a été l'un des très grands architectes de l'ouverture, de l'accessibilité à la culture francophone, non seulement au Québec, mais surtout en région », a-t-il déclaré au cours d'une entrevue accordée au réseau RDI.

Dès 1949, Pierre Juneau s'était joint à l'Office national du film (ONF), où il a occupé diverses fonctions, dont directeur de la production française, jusqu'en 1966.

[À l'ONF], nous essayons d'exclure de nos cadres de pensée et le terme et l'idée de propagande et de publicité, non seulement pour le Canada mais pour l'étranger aussi. Et nous aimons mieux concevoir notre travail comme un rôle d'interprète de la réalité canadienne.

Pierre Juneau, 1956

L'ONF, les « yeux du Canada »

En mars 1956, au cours d'une entrevue accordée à la radio de Radio-Canada, Pierre Juneau, alors secrétaire de l'ONF, revenait sur les origines et le mandat de l'organisme, qu'il présentait comme une « fenêtre sur la réalité », devant devenir « les yeux du Canada ».

Quarante ans plus tard, dans son rapport Faire entendre nos voix, il dira de l'ONF qu'il s'est révélé comme « un antidote aux produits de Hollywood et de New York présentés sur les écrans de cinéma et à la télévision canadienne ».

À la même époque, il a cofondé la revue Cité libre, avec d'autres intellectuels, comme Gérard Pelletier, Pierre Trudeau, Jean-Paul Geoffroy et Guy Cormier, notamment.

Il a également lancé, avec Guy L. Côté et Roch Demers, et présidé le Festival international du film de Montréal, premier festival de cinéma à voir le jour à Montréal et même au Canada, en 1960.

Donner une place aux créateurs d'ici

Il a aussi été vice-président du Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion, prédécesseur du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), dont il a ensuite été le premier président. Pendant son mandat, exercé de 1968 à 1975, il a été un ardent défenseur de la diffusion de contenu canadien.

Son combat en faveur du contenu canadien

En 1970, le CRTC impose de nouvelles règles aux diffuseurs canadiens. Les télédiffuseurs se voient obligés de présenter 60 % de contenu canadien sur leurs ondes, tandis que les radiodiffuseurs de la bande AM devront pour leur part diffuser au moins 30 % de musique canadienne. Si les radiodiffuseurs privés protestent contre cette mesure, les producteurs canadiens de cinéma, de télévision et de musique, eux, l'accueillent avec enthousiasme.

Écoutez l'entrevue que Pierre Juneau a accordée à l'émission Format 30, diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1970, dans laquelle il défend les orientations du CRTC. « Il n'est pas question de mur. Il est question, au contraire, d'organiser les circonstances de façon à faire plus de place à des initiatives canadiennes », expliquera-t-il.

« Les ondes étaient monopolisées par les productions anglaises ou américaines. C'est lui qui a garanti qu'il y ait un contenu d'émission et de production fait au Canada », rappelle le sénateur Joyal.

Il a garanti les ondes aux créateurs francophones, à la fois les chanteurs, les compositeurs, les auteurs de théâtre, les comédiens, tous ceux, enfin, qui peuvent diffuser leur art sur les ondes publiques, parce que ce n'était pas du tout évident auparavant.

Le sénateur Serge Joyal

« Ce qui a été, à mon avis, la grande étoile à son auréole et à sa réputation, a vraiment été d'avoir réussi à repousser les frontières pour qu'on prenne notre espace », estime M. Joyal.

Décernés par l'industrie de la musique canadienne, les prix Juno ont été renommés en son honneur, à l'époque où il était président du CRTC.

En 1975, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau en a fait son ministre des Communications, un poste dont il a dû démissionner après avoir échoué à se faire élire au cours d'une élection partielle. Il a ensuite occupé divers postes de haut fonctionnaire à Ottawa.

Défenseur de l'indépendance de Radio-Canada

Nommé à la tête de Radio-Canada/CBC en 1982, il a dû composer avec d'importantes compressions budgétaires imposées par le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, avec lequel il a eu des relations tendues. Soulignant l'importance qu'il accordait à « l'indépendance politique de Radio-Canada face au gouvernement », Sylvain Lafrance rappelle que certains lui reprochaient ce qu'ils percevaient « comme de l'entêtement ».

Pour lui, [l'indépendance du diffuseur public] était une question de principe. Radio-Canada est une entreprise indépendante. Il demeurait à sa tête, même si le gouvernement était moins favorable à sa présence.

Sylvain Lafrance

« Radio-Canada est ce qu'il est aujourd'hui grâce à Pierre Juneau », estime de son côté le sénateur Joyal. Au cours de son mandat, il a mis en oeuvre une politique de diffusion de 95 % d'émissions canadiennes. En 1987, il a obtenu l'autorisation de mettre sur pied la chaîne anglophone Newsworld, le tout premier réseau canadien entièrement consacré à l'information continue.

Il a pris sa retraite en 1989, le jour de l'entrée en ondes de la chaîne.

Resté actif, il a notamment été par la suite professeur invité au département de communication de l'Université de Montréal et a agi à quelques reprises comme consultant et chargé de mission pour l'UNESCO, entre autres au Kazakhstan, en Croatie et en Malaisie. Il a aussi fait partie du conseil d'administration de la radio étudiante de l'Université de Montréal (CISM) et présidé le Centre d'étude et de coopération internationale (CECI).

À l'aube des années 2000, il a fondé le Conseil mondial de la radio et de la télévision, une ONG créée pour défendre la radiodiffusion publique et soutenue par l'UNESCO.

Pierre Juneau était membre du Conseil privé du Canada, Officier de l'Ordre du Canada et membre de la Société royale du Canada.

Il était détenteur de quatre doctorats honorifiques, décernés par l'Université York, l'Université de Trent, l'Université de Moncton et la Ryerson Polytechnic University.

Il était marié à Fernande Martin, avec qui il a eu trois enfants : André, Martin et Isabelle.

Pierre Juneau participe à l'émission Il fait toujours beau quelque part en avril 1989.Pierre Juneau participe à l'émission Il fait toujours beau quelque part en avril 1989. Photo : BARON, Robert
Pierre Juneau parmi les musiciens de l'Orchestre symphonique de Montréal, septembre 1983.Pierre Juneau parmi les musiciens de l'Orchestre symphonique de Montréal, septembre 1983. Photo : LE COZ, André

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