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Où s'en vont les indignés?

Des occupants du square Victoria discutaient d'un document expliquant les raisons de leur indignation, mardi soir.
Des occupants du square Victoria discutaient d'un document expliquant les raisons de leur indignation, mardi soir.
Bruno Maltais

Expulsés, menacés d'expulsion, tolérés à condition qu'ils n'installent pas d'abris permanents: les indignés commencent à user la patience des autorités municipales d'un bout à l'autre du pays. Près d'un mois après avoir commencé à « apprendre à vivre ensemble » et à « montrer qu'un autre modèle de société est possible », les manifestants qui occupent les places publiques réussissent-ils à faire passer leur message? Et quel message?

Mardi soir, un document regroupant une quinzaine de raisons de s'indigner circulait au square Victoria. On y évoque notamment « l'usage criminel et insouciant de nos taxes impôts et ressources naturelles », « la désinformation rampante et la manipulation de l'opinion publique par les médias à travers leur négligence, insouciance et allégeances », « le statut qu'ont les Premières Nations en ces terres occupées » et « le manque d'accès à des technologies existantes qui devraient nous bénéficier à tous et à toutes plutôt qu'au monopole de l'industrie pétrolière ».

D'emblée, les indignés disent ne pas s'identifier à toutes les causes, et souhaitent continuer le dialogue, sur la place publique, afin d'en venir à des revendications plus concrètes. « On ne sait même pas si on est anticapitaliste ou pas », résumait lundi Patrice Dauphin, pendant qu'il ramassait les feuilles mortes pour éviter que les autorités critiquent l'état des installations.

Lancé à New York il y a près de deux mois, le mouvement Occupons Wall Street regroupe des manifestants qui se disent « indignés » du contrôle du système financier par une minorité - le 1 % - au détriment de la majorité, d'où leur slogan « nous sommes les 99 % ».

Après l'installation d'un campement en plein coeur du secteur financier de New York, d'autres manifestants se sont installés dans des espaces publics de plusieurs pays occidentaux, dont au moins huit villes canadiennes.

Mouvement Occupons Wall StreetMouvement Occupons Wall Street

Malgré le capital de sympathie de la population à l'endroit des indignés, leur volonté d'agir en marge des institutions politiques nuit à leur cause, soutient Joseph-Yvon Thériault, professeur de sociologie de l'UQAM et titulaire de la Chaire de Recherche du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie.

Aux États-Unis, des citoyens qui réclament une moins grande participation de l'État dans la vie économique et sociale se sont regroupés au sein du Tea Party depuis près de 2 ans, et rapidement, le mouvement de droite « s'est associé assez étroitement à des revendications politiques américaines et au Parti républicain, souligne M. Thériault. « Les indignés du mouvement Occupons Wall Street refusent cette intégration [à des partis politiques]. Je pense que c'est une faiblesse du mouvement des indignés, mais plus largement du mouvement altermondialiste, contre le capitalisme, qu'on a vu dans des manifestations au G8, au G20 », soutient-il.

Installation d'indignés au square Victoria, à Montréal Photo : Bruno Maltais

Pour Marco Ancelovici, professeur de sociologie à l'Université McGill, ce refus de s'associer à un parti politique ou à un groupe d'intérêt est intrinsèque à ce type de mouvement. « Dans la mesure où l'on pense que les gouvernements et les systèmes politiques sont totalement corrompus par les intérêts financiers et contrôlés par les grandes entreprises, il est aussi logique qu'on soit plutôt pessimiste quant à la capacité des partis politiques à faire changer les choses. [...] Et c'est pour ça qu'ils pensent aussi que c'est en créant des espaces de débats et de délibération qu'ils pourront éventuellement avoir plus d'impact sur la société », estime-t-il.

« Si on regarde la façon dont le mouvement altermondialiste a réussi à influencer la politique, ce n'est pas tellement par des changements de gouvernements ou par des politiques précises. Ça a été surtout en transformant la structure du débat public. Avant le mouvement altermondialiste, très peu de gens prenaient au sérieux la réforme du Fonds monétaire international, la réforme de l'Organisation mondiale du commerce. Ce que le mouvement altermondialiste a réussi à faire, c'est vraiment de démocratiser ce débat, qu'on en parle un peu partout dans les places publiques, dans les journaux, à la télévision », poursuit-t-il.

Installations des indignés de Montréal

Du côté syndical, on dit soutenir le mouvement des indignés tout en gardant une certaine distance. Par exemple, des membres du conseil central de Montréal de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ont des contacts avec les indignés et des rencontres sont prévues cette semaine « pour voir comment on peut les soutenir techniquement, sans récupérer nous-mêmes leur lutte », a indiqué lundi Louis Roy, président de la CSN. Même s'il reconnaît qu'« on ne peut pas dire qu'ils ont des solutions à proposer », M. Roy se dit « très heureux de voir que ce mouvement offre un moyen de réfléchir collectivement sur le type de société qu'on veut ». « Ça leur permettra de se positionner sur des revendications plus concrètes », estime-t-il.

D'autres groupes, comme l'Association québécoise pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne (ATTAQ), font quant à eux de l'éducation populaire sur les campements. Le coprésident d'ATTAQ, Robert Jasmin, dit avoir rencontré des occupants au cours des dernières semaines pour les informer sur le développement de l'économie mondiale et ses travers. Entre la préparation d'une salade et l'installation d'isolant sous une tente, tandis qu'une majorité d'occupants témoignent de leurs difficultés socioéconomiques par leur seule présence, certains occupants cherchent à en savoir davantage sur le monde qui les entoure, et voir comment ils pourraient contribuer à développer des alternatives qui correspondent davantage à leurs valeurs.

« Quand j'étais jeune, moi aussi je m'indignais et je pensais que j'allais changer le monde. »

Nancy NeamtanNancy Neamtan

Nancy Neamtan, une figure de proue de l'économie sociale au Québec, estime quant à elle qu'« on doit s'opposer aux choses qui sont injustes, mais il est aussi important de proposer autre chose ». Loin de critiquer la démarche des indignés, elle soutient que ce genre d'initiative peut se transformer en actions concrètes. « Quand j'étais jeune, moi aussi je m'indignais et je pensais que j'allais changer le monde, dans ce temps-là avec de grands slogans et de grands discours sur la classe ouvrière. Et à un moment donné, j'ai réalisé que si je voulais changer le monde, je pouvais peut-être commencer concrètement dans mon petit coin de pays, et de faire des choses et construire », se rappelle celle qui est aujourd'hui patronne du Chantier de l'économie sociale, un organisme québécois qui travaille au quotidien à soutenir le développement de coopératives et d'organismes sans but lucratif.

Le saviez-vous?

L'économie sociale québécoise emploie plus de 125 000 personnes dans plus de 7000 entreprises, coopératives et OSBL qui oeuvrent dans 20 secteurs. Cette économie génère un chiffre d'affaires de plus de 17 milliards de dollars par année, soit près de 8 % du PIB du Québec, selon le Chantier de l'économie sociale.

Se souviendra-t-on du mouvement d'indignés de 2011 dans 10 ans? « Je pense qu'on ne peut pas encore dire qu'il s'inscrira dans la durée. On est dans l'ère d'Internet, des nouveaux médias. Il y a une instantanéité et une rapidité de l'information, mais il peut y avoir aussi une instantanéité et une rapidité de l'essoufflement », estime Joseph-Yvon Thériault. S'il est encore trop tôt pour dire si ce mouvement sera un moment fort de la mouvance altermondialiste, « ça a certainement agrandi la plage de sympathie envers ces types de revendications », conclut-il.

Un message difficile à faire passer

« Si on regarde la couverture médiatique depuis environ une ou deux semaines, les articles ne parlent presque seulement de la dimension pratico-pratique de l'occupation, et on finit par ne presque plus parler des enjeux qui, à l'origine, ont mobilisé les gens », remarque Marco Ancelovici, professeur de sociologie à l'Université McGill.

« Il y a quelqu'un qui meurt d'une overdose d'héroïne dans une occupation à Vancouver, et les médias arrivent ici et veulent nous parler de ça. C'est sûr que ça détourne l'attention », déplore Marc Laramée, qui fait partie des indignés qui ont installé plus de 200 tentes au square Victoria, à Montréal.

Avez-vous l'impression de comprendre le mouvement des indignés? Réagissez dans l'espace Commentaires ci-dessous.

Un article de Bruno Maltais

Société