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Est-ce la fin d'une époque?

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2011 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.



Le Bloc québécois subit une déconfiture historique. Cinq députés péquistes démissionnent. Des militants du mouvement souverainiste tournent le dos au Parti québécois. La division des forces s'opère. La souveraineté est mise à mal.

La crise que traverse le mouvement souverainiste n'est pas banale. Elle cristallise la fin d'une époque et le début d'une nouvelle.

Une citation de :Manifeste du Nouveau mouvement pour le Québec

Il s'agit bel et bien de la fin d'une époque, selon le politologue Jean-Herman Guay, de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.

Le Parti québécois et le mouvement souverainiste sont en difficulté depuis 1995. C'est un corps qui était malade, épuisé et fatigué. Il y a eu par moment des bulles souverainistes qui leur ont permis de sauver les meubles et les apparences, mais aujourd'hui, le corps malade a atteint un niveau de difficulté qu'on n'a jamais vu jusqu'à présent. Les gens quittent le bateau, font de nouvelles propositions et promettent de fonder de nouveaux partis.

Une citation de :Jean-Herman Guay, politologue

Après 40 ans, le mouvement suscite une certaine lassitude dans l'opinion publique. Mais il n'est pas seul à subir cette indifférence. Tous les partis et tous ceux qui ont l'ambition de développer un nouveau projet politique et une nouvelle société se butent selon M. Guay au cynisme, au découragement et au manque d'intérêt envers la chose politique.

« Le Parti québécois, qui porte un grand projet et une redéfinition de la société et d'un pays, subit les contrecoups de ce désenchantement politique qu'on retrouve partout. Ce qui explique pourquoi le Parti libéral, qui ne veut pas refonder la société, mais seulement la gérer, ne subit pas ces contrecoups de ce cynisme politique, pas autant du moins », explique le politologue.

Le député péquiste Bernard Drainville, qui a invité les citoyens en juillet dernier à alimenter sa réflexion sur l'avenir du Québec et du Parti québécois, a été à même de constater ce désenchantement. « Vous me l'avez dit de mille et une façons : le lien de confiance entre le citoyen et le monde politique est brisé. Il faut le réparer. Ça presse », écrit-il sur son site Internet.

Éric Bédard, spécialiste en histoire du Québec et professeur à la TELUQ, croit lui aussi que le problème dépasse le mouvement souverainiste. « C'est un cycle historique assez large qui semble se terminer au Québec, dit-il. Quelque chose d'un peu plus profond. »

Il observe que les Québécois semblent souhaiter un nouveau cadrage et un nouvel alignement du débat politique. « Comme s'il y avait des forces au Québec qui souhaitaient qu'on passe d'une polarisation souverainiste-fédéraliste à une polarisation droite-gauche. C'est ça qui semble se dessiner et le Parti québécois est un peu victime de ça », estime-t-il.

« Des forces plus profondes veulent qu'on parle d'autre chose et ça s'est manifesté par différents débats, d'abord sur le modèle de l'État québécois au début des années 2000, et ensuite sur les accommodements raisonnables », rappelle-t-il.

> Le mouvement souverainiste peut-il s'en sortir?

Avec cette nouvelle donne, le mouvement souverainiste deviendra peut-être un mouvement social non partisan qui évoluera en marge de tous les partis politiques, avance Éric Bédard.

L'historien compare le dilemme des souverainistes à celui des verts. Les écologistes se sont longtemps demandé s'ils devaient fonder un parti ou plutôt se créer un mouvement social et des groupes de pression afin de sensibiliser tous les partis à leur cause.

Fête nationaleAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

C'est d'ailleurs pour cette raison que certains, comme le politologue Jean-Herman Guay et le député Bernard Drainville, proposent que la question de la souveraineté soit soumise au peuple dans le cadre d'un référendum d'initiative populaire.

Le professeur et historien Éric BédardAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le professeur et historien Éric Bédard

Les citoyens seraient alors invités à signer une pétition pour organiser un référendum. Si un nombre important de signatures était récolté, le gouvernement serait tenu de déclencher ce référendum dans les quatre à six mois, par exemple.

Le député Drainville croit que ce type de consultation permettrait de donner plus de pouvoir aux citoyens et de retirer au Parti québécois le monopole de la stratégie souverainiste. « Sur la question nationale comme sur d'autres questions d'importance, il importe surtout de mettre les citoyens au coeur du processus. Quand les Québécois seront prêts à tenir un référendum sur leur avenir politique, ou sur un autre enjeu, ils en tiendront un. Et les partis politiques, le gouvernement, les députés seront obligés de s'y plier et auront tout le loisir de défendre une option ou une autre », écrit-il.

Il propose une série de mesures, comme l'assouplissement de la ligne de parti, la modification du mode de scrutin, l'organisation d'élections à date fixe, pour restaurer la confiance des citoyens envers la chose politique.

Malgré cette perte de confiance envers les partis, Jean-Herman Guay croit que le mouvement souverainiste pourra se maintenir dans l'identité, la culture, les aspirations et les désirs des Québécois. « Ça pourrait continuer à miroiter dans le tiroir et la tête de bien des gens et ça pourrait rebondir. Mais est-ce que ça va être dans quatre ou dans 25 ans? C'est une autre question », lance-t-il.

> Où se cachent les 40 % d'appui à la souveraineté?

Certes, depuis une décennie, le mouvement souverainiste reçoit toujours l'appui de 40 % des Québécois, mais un bon nombre d'entre eux n'en font toutefois pas leur priorité, soutient Éric Bédard.

C'est un faux calcul de dire que si on parlait plus de souveraineté les 40 % nous suivrait aveuglément.

Une citation de :Éric Bédard, historien

Certains Québécois disent oui à la souveraineté, mais non au référendum parce que des priorités plus concrètes et plus factuelles les interpellent. « Parce qu'on a des bouts de route qui nous tombent sur la tête, qu'on a peur quand on traverse le pont Champlain et qu'on n'a pas de médecin de famille », ironise l'historien.

De plus, les partis essaient tant bien que mal de se tenir au centre de l'échiquier politique pour rassembler le plus de gens possible, mais ils perdent de cette façon leur militance. Cette réalité ne touche d'ailleurs pas uniquement le Québec. En France, depuis 25 ans, les partis politiques ont perdu presque la moitié de leurs membres, souligne Jean-Herman Guay.

Il y a danger d'une très grande fragmentation du mouvement souverainiste. Avec notre mode de scrutin, toute fragmentation du vote pour une famille politique, c'est un danger, voire un désastre. Cette division-là menace carrément le mouvement souverainiste, même François Legault et Québec solidaire jusqu'à un certain point.

Une citation de :Jean-Herman Guay, politologue

En raison du mode de scrutin uninominal à un tour, si le PQ obtient un pourcentage au-dessous des 23 % aux prochaines élections provinciales, il pourrait disparaître.

« Tout ce à quoi on assiste depuis un an pourrait se terminer par la mort du Parti québécois », soutient M. Guay.

> La souveraineté peut-elle se réaliser sans une crise avec le Canada?

Historiquement, le mouvement souverainiste a toujours été un mouvement de réaction au Québec, comme un accordéon qui prend de l'expansion ou se contracte. Le PQ gagnait des points grâce à la colère et la fureur publique envers le Canada anglais et le gouvernement fédéral.

Une citation de :Jean-Herman Guay, politologue

Le professeur Éric Bédard abonde dans le même sens. « Pour atteindre un taux d'appui supérieur à 50 %, il faut que les Québécois aient une preuve empirique du refus du Canada de reconnaître le Québec. L'option numéro un des Québécois, ça reste la reconnaissance du Québec comme nation québécoise. Lorsqu'il y a illustration que cette voie-là est sans issue, ça a un effet sur une tranche de l'électorat. Quand ce n'est pas ça, c'est comme si les gens retournaient chez eux et se contentaient d'une sorte de statu quo », conclut-il.

M. Guay croit que l'idée de Pauline Marois de promouvoir la gouvernance souverainiste, de susciter ou de provoquer des réactions face à une intrusion ou une attaque du fédéral est loin d'être farfelue. Il s'agit en effet selon lui du fil conducteur des montées et des chutes du mouvement souverainiste.

« Mais on est à mille milles d'un référendum sur la souveraineté. Penser qu'on va réunir des gens, former des assemblées constituantes et réfléchir sur le nouveau régime politique du Québec, ça apparaît carrément surréaliste. Tout ça prendrait un sens si la souveraineté était imminente, mais ça semble tellement loin dans l'horizon que ça devient carrément idéaliste et utopique. Ce sont des gens déjà intéressés et mobilisés qui se rendront à ces assemblées », dit-il, faisant référence au manifeste du Nouveau Mouvement pour le Québec (NMQ).

De son côté, Christian Dufour, politologue et professeur à l'École nationale d'administration publique (ENAP), qualifie l'approche du NMQ de déconnectée, d'exagérée et d'idéaliste. « Ils ne vivent pas dans la réalité, ils fonctionnent sur papier », dit-il, ajoutant que le manifeste du NMQ n'apporte aucun contenu, ni sur la langue française ni sur la marginalisation du Québec au sein du Canada.

Le mouvement souverainiste connaît un processus d'implosion inquiétant et destructeur parce que les militants renoncent au pouvoir au sens large, selon lui. « Ils préfèrent garder leur rêve intact que prendre le pouvoir pour le réaliser, mais la souveraineté ne peut se faire que par le pouvoir », estime-t-il.

Jean-Herman Guay explique pour sa part que les militants purs et durs veulent revenir à un message plus orthodoxe, plus idéaliste et moins marqué par le pragmatisme qui est nécessaire en politique. Ils souhaitent redéfinir une pureté idéologique autour de la souveraineté et « c'est ça qui les amène à quitter le Parti québécois ».

> Le Québec a-t-il changé?

Depuis la Révolution tranquille, la souveraineté fait partie intégrante de l'identité nationale.

« Pour un peuple, croire qu'on pourrait faire un pays est une source de motivation, même si le pays ne se fait pas. Pendant des années, ça a donc eu un effet de moteur et de propulseur », explique M. Guay.

Mais le Québec a changé, selon lui. Les gens continuent d'y croire, mais le sentiment d'urgence n'est plus là.

Depuis 40 ans, le mouvement souverainiste, le Parti québécois et le Bloc québécois ont contribué à façonner le Québec. La province est parvenue à faire des gains substantiels. La langue française a notamment été valorisée avec la loi 101 et la situation des francophones par rapport aux anglophones s'est de beaucoup améliorée.

Au plan scientifique et culturel, l'État du Québec s'est modernisé. Les Québécois ont fait preuve d'entrepreneuriat, ont mis sur pied des universités publiques, ont façonné les arts et la culture et ont même exporté le tout à l'étranger.

« Les Québécois réussissent et le font à l'intérieur du cadre canadien. Ils ont peut-être fait la preuve que la souveraineté n'était pas nécessaire », conclut Jean-Herman Guay.

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