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Un mandat marquant

Radio-Canada


La comptable la plus en vue du Canada se soustraira au regard du public le 30 mai prochain. Après avoir minutieusement scruté la gestion des dépenses du gouvernement fédéral pendant 10 ans, Sheila Fraser terminera alors son mandat au bureau du vérificateur général du Canada, une institution qu'elle aura profondément marquée.

Sheila Fraser est la première femme nommée à la tête du bureau du vérificateur général du Canada et aussi la première de tous les vérificateurs généraux à provenir de l'interne.

La vérificatrice-générale Sheila FraserLa vérificatrice-générale Sheila Fraser Photo : PC / Adrian Wyld

Les nombreux rapports de celle qu'un député a déjà surnommée la « shérif financière du Canada » ont souvent mis le gouvernement en place dans l'embarras, donnant au passage des munitions à l'opposition.

Pourtant, en 2001, lorsque le premier ministre libéral Jean Chrétien a porté son choix sur la sous-vérificatrice générale du Canada, bien peu de gens pouvaient prédire que cette haute fonctionnaire posée aux cheveux grisonnants provoquerait des tempêtes politiques.




Des rapports percutants

En tête de liste : le scandale des commandites, qu'elle a contribué à mettre au jour et dont l'impact sur le Parti libéral du Canada a été profond. Le « grand chelem » de son mandat, résume le correspondant parlementaire de Radio-Canada Denis Ferland.

Elle n'a pas pu frapper la balle à la même hauteur et réaliser des circuits toutes les fois, mais après son rapport sur le programme des commandites,
elle n'avait plus besoin d'établir sa crédibilité.

Denis Ferland, journaliste

En 2002, son rapport sur les coûts du registre des armes à feu était déjà retentissant. En tenant compte des revenus générés, l'implantation du registre ne devait coûter que 2 millions de dollars. Or, si aucun changement de cap n'est apporté, avertissait-elle, il en coûtera 500 fois plus. « Le dépassement de coûts était comme un éléphant dans la pièce, rappelle Denis Ferland. Tout le monde pensait savoir qu'il y avait du gaspillage, mais on se faisait arrêter par les limites de la loi d'accès à l'information, notamment pour des raisons de sécurité, explique-t-il. Sheila Fraser en a été la révélatrice. Elle a alors montré l'étendue des pouvoirs de son bureau. »

Des enfants autochtones jouent sur une véranda avec, au coin, un seau de toilette.Des enfants autochtones jouent sur une véranda avec, au coin, un seau de toilette. Photo : PC / Winnipeg Free Press- Joe Bryksa

La haute fonctionnaire a également accordé une grande importance aux conditions de vie des Autochtones, notamment qualifiées d'« inacceptables ». « Dans presque chaque rapport, un chapitre traitait un angle particulier des questions autochtones », observe Denis Ferland. « Elle a examiné des programmes qui n'atteignaient pas leurs objectifs, mais également ceux dont on abusait, comme celui sur les médicaments, attirant l'attention sur le manque d'imputabilité au niveau de l'administration des réserves et des programmes », précise le journaliste.

Mais dans la longue liste des lacunes mises en lumière par Sheila Fraser, il faut aussi inclure des dépenses somptueuses de hauts fonctionnaires, des allocations de chauffage versées à des personnes décédées, l'existence d'un surplus de dizaines de milliards de dollars à la caisse d'assurance-emploi, la mauvaise gestion d'un processus d'achats d'hélicoptères militaires ayant engendré des dépassements de coûts et des retards...

Un dernier rapport très attendu

Le logo du Sommet du G8 à Huntsville Retardé en raison de la dissolution du Parlement, en mars dernier, le dépôt du dernier rapport de Sheila Fraser reste à venir. Il sera rendu public en juin prochain, après son départ. Ce sera donc son successeur ou son remplaçant par intérim qui aura la responsabilité de le présenter. Il y sera notamment question de la gestion des investissements liés à la tenue du Sommet du G8 à Huntsville, en Ontario, en juin 2010.

Les deux versions préliminaires qui ont fait l'objet de fuites en plein milieu de la campagne électorale blâmaient les conservateurs. Si le ton de la deuxième version était moins acerbe, tout en ayant des propos similaires, la première soutenait que le gouvernement avait induit le Parlement en erreur pour faire adopter une enveloppe budgétaire de 50 millions de dollars, dépensée dans la circonscription du ministre de l'Industrie, Tony Clement. Elle suggérait même que le processus d'approbation du financement aurait pu être illégal.

Le style Sheila Fraser

Sheila Fraser a su illustrer les problèmes au sein de l'appareil gouvernemental avec « des mots simples et des phrases-chocs » pour faire comprendre son message, résume Denis Ferland. Ce n'était pas le genre de la maison avant! » « Quand elle sortait du langage diplomatique comptable pour utiliser un terme de vulgarisation, c'est qu'elle voulait qu'on le remarque », décode-t-il, citant en exemple son point de presse de 2004, qui portait notamment sur le programme des commandites.

On a ignoré ou violé les règles à toutes les étapes du processus pendant plus de quatre ans et il y a peu de preuves que l'État en a eu pour son argent.

Sheila Fraser, en conférence de presse, le 10 février 2004

« Sheila Fraser est une excellente communicatrice, et elle inspire confiance », reconnaît Christian Rouillard, professeur titulaire à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa, qui voit en elle une « boulimique des médias ». « Elle est devenue une actrice politique, qui a une présence soutenue dans les médias, qui occupe un espace public très important », une chose qu'il ne voit cependant pas d'un bon oeil pour une non-élue. « Elle est plus connue qu'un grand nombre de ministres! », déplore-t-il.

Plutôt qu'être une source d'information privilégiée pour les élus, elle est finalement devenue un substitut aux parlementaires. Elle en est venue à agir comme si elle-même devait faire contrepoids au gouvernement.

Christian Rouillard, politologue

Denis Ferland estime plutôt qu'elle a su faire découvrir le bureau du vérificateur général aux Canadiens et qu'elle a établi la crédibilité de l'institution auprès de ceux qui doutaient de son indépendance. « Tous les vérificateurs généraux du monde lui en doivent une! Mais les autres commissaires, comme ceux à l'information ou à l'éthique, par exemple, aussi. On attache maintenant une plus grande importance aux chiens de garde du gouvernement. »

Une vision qualitative et plus large

Sheila Fraser s'est également démarquée par une plus grande vision d'ensemble que n'avaient démontré ses prédécesseurs, juge Denis Ferland. « Elle procédait souvent par thèmes plutôt que strictement par agences ou par ministères, comme c'était le cas avant. Elle dégageait de grandes tendances à partir de ce que son bureau constatait dans certains ministères », explique-t-il, donnant en exemple les problèmes des systèmes informatisés ou le processus d'achat des immeubles.

Une approche qui n'est pas sans risque, souligne cependant Christian Rouillard : « On peut prendre un montant marginal et en faire une extrapolation » abusive.

Sheila FraserSheila Fraser apparaît devant un comité parlementaire le 7 décembre 2010. Photo : PC / Adrian Wyld

« D'autres vérificateurs s'en tenaient à la stricte conformité avec la Loi sur l'administration financière, qui est la principale loi sur la gestion des ministères et qui encadre par exemple l'octroi de contrats », note par ailleurs Denis Ferland. Elle ne s'est pas contentée d'appliquer la lettre de la loi sur la conformité des appels d'offres ou le respect des délais, elle portait de plus un jugement qualitatif ».

Il faut dire qu'après l'arrivée du Parti réformiste à Ottawa et l'élection du conservateur Mike Harris en Ontario, la vérificatrice générale est arrivée en poste à un moment où « le mot imputabilité, au sens comptable du terme, était devenu le mot clé partout », estime le correspondant parlementaire. « Tout le monde en voulait plus pour son argent. Comme elle était dans l'air du temps, elle en a profité au maximum et elle a presque élevé l'imputabilité en politique au rang de religion. »

C'est justement ce que lui reproche Christian Rouillard, qui avoue d'emblée que son analyse est minoritaire dans le milieu universitaire. « On en est arrivé progressivement à une situation où l'essentiel des activités du bureau du vérificateur général est lié à la gestion de la performance ou à l'optimisation des ressources », dit-il.

Or, « se demander si les moyens privilégiés lors de la mise en oeuvre des programmes sont les plus appropriés, c'est par définition un exercice politique, donc, très subjectif », précise le politologue. « On en vient à faire porter l'ensemble des problèmes par la fonction publique et à gommer la responsabilité des élus. Le gouvernement se cache derrière l'imputabilité administrative pour réduire l'imputabilité politique », conclut-il.

Une réputation qui franchit les frontières

Reconnue pour sa franchise, son style direct, sa rigueur et son intégrité, Sheila Fraser a, quoi qu'il en soit, mérité le respect des citoyens canadiens, se hissant dans le classement des 100 plus grandes personnalités canadiennes de tous les temps selon une consultation menée la CBC.

Sa réputation a même dépassé les frontières canadiennes.

Le siège des Nations uniesLe siège des Nations unies Photo : AFP / Monika Graff

L'administration Obama voulait qu'elle soit nommée à la tête du Bureau des services de contrôle interne (BSCI) de l'ONU, selon un câble diplomatique confidentiel obtenu par WikiLeaks. Daté de février 2010, le document a été rendu public par divers médias au début du mois de mai 2011.

L'information n'est pas anodine quand on sait que les États-Unis sont de virulents critiques de la gestion financière de l'organisation. Si elle s'est dite honorée, elle a cependant demandé que le gouvernement américain retire sa nomination », résume dans le document l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa, David Jacobsen. « Elle a expliqué qu'elle était pleinement engagée à compléter son mandat de vérificatrice générale jusqu'en mai 2011. »

Sheila Fraser en bref

Née dans une famille d'agriculteurs en 1950 à Dundee, un village anglophone de Montérégie. Sa mère, Lily McNinch, vient de Saskatchewan, et son père, Ken Fraser, a déjà été député du Parti libéral du Québec (1966-1976).
A été mariée à Henri Gagnon, dont elle est divorcée
A trois enfants : Daniel, Emily et Laura

1972 : obtient un baccalauréat en commerce de l'Université McGill
1974 : devient comptable agréée et se joint au cabinet Clarkson Gordon (qui deviendra par la suite Ernst & Young), un des principaux cabinets d'audit au Canada
1977 : est transférée aux bureaux de la firme à Québec, où elle apprendra le français et où elle restera plus de 20 ans
1981 : est nommée associée chez Clarkson Gordon, devenant ainsi la deuxième femme à obtenir cette promotion dans l'histoire de la firme
Années 1990 : vice-présidente et trésorière de Québec 2002, le comité qui défend la candidature de la ville comme hôte des Jeux olympiques
1999 : devient sous-vérificatrice générale du Canada
2001 : est nommée vérificatrice générale par le premier ministre libéral Jean Chrétien

Sheila Fraser a reçu plusieurs récompenses, dont le prix CA Émérite de l'Ordre des comptables agréés du Québec (1993), le prix de mérite exceptionnel de l'Institut des comptables agréés de l'Ontario (2009) ainsi que plusieurs doctorats honorifiques. L'Ordre des comptables agréés du Québec et l'Institut des comptables agréés de l'Ontario l'ont tous deux nommée membre d'honneur (fellow), en 1994 et en 2000 respectivement.

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