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Les malheurs d'Énergie atomique du Canada

Radio-Canada
Mis à jour le 

par Zach Dubinsky

La centrale nucléaire de Pickering, en Ontario.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La centrale nucléaire de Pickering, en Ontario.

Photo : La Presse canadienne / Darren Calabrese

L'année 2010 n'a pas été de tout repos pour Énergie atomique du Canada ltée (EACL).

En mai, le président et chef de la direction, Hugh MacDiarmid, a comparu devant un comité sénatorial pour justifier les milliards de dollars qu'a reçus la société d'État et pour en réclamer davantage.

En juillet, après avoir réprimandé publiquement l'entreprise, le Nouveau-Brunswick a laissé tomber EACL, lui préférant un concurrent français pour la construction d'une nouvelle centrale nucléaire. En octobre, la décision de la province a semblé prémonitoire lorsqu'on a appris que la remise à neuf du réacteur actuel de Point Lepreau, au Nouveau-Brunswick, un projet confié à EACL, accusait un retard de 3 ans sur son échéancier.

Les mois suivants ont révélé d'autres retards, encore une fois pour un projet de remise à neuf d'un réacteur CANDU, cette fois à la centrale nucléaire de Bruce-A sur les rives du lac Huron, en Ontario.

Puis, en janvier 2011, le réseau CBC a révélé que les pourparlers entourant la vente de la société d'État par le gouvernement fédéral avaient échoué.

L'année 2010 n'aura donc pas été extraordinaire pour EACL et ses 4800 employés, ni pour les quelque 30 000 ouvriers en bâtiment, fabricants de pièces, travailleurs scientifiques, employés des réseaux publics et techniciens de la grande industrie nucléaire du Canada, qui comptent sur cette entreprise.

Comment l'entreprise-vedette de l'énergie atomique du Canada s'est-elle retrouvée en si mauvaise posture? Qu'est-ce que cela signifie pour l'avenir de l'énergie nucléaire de ce pays?

Le bras de fer

La remise à neuf de la centrale Point Lepreau, qui prolongera de 25 à 30 ans la durée de vie utile du seul réacteur nucléaire du Canada atlantique, a débuté en mars 2008. Elle devait se terminer à l'automne 2009 et coûter 1,4 milliard de dollars.

La fin des travaux a été reportée à l'automne 2012. Le projet affiche déjà des dépassements de coûts de 1 milliard de dollars et le gouvernement du Nouveau-Brunswick envisage d'intenter des poursuites contre EACL.

Le président et chef de la direction de l'entreprise affirme que Point Lepreau, la toute première centrale du genre à être remise à neuf, a servi de leçon à l'entreprise. Une leçon coûteuse, selon lui, mais qui permettra de respecter l'échéance et le budget de travaux effectués ailleurs, notamment la révision déjà prévue d'un réacteur en Argentine et peut-être 10 autres projets en Ontario.

« Nous avons sous-estimé le défi technique et surestimé nos capacités à respecter les échéances et les coûts négociés dans le contrat original », a avoué M. MacDiarmid au comité financier sénatorial en mai 2010. Il a insisté sur le fait que ce contrat avait été négocié en toute bonne foi et avec les meilleures intentions.

La centrale nucléaire de Point Lepreau, au Nouveau-Brunswick.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La centrale nucléaire de Point Lepreau, au Nouveau-Brunswick.

Photo : CP

Le point de vue du syndicat des ingénieurs

Dans une entrevue accordée au réseau CBC, plus tôt cette année, les représentants de la Society of Professional Engineers and Associates, le syndicat des ingénieurs d'EACL ont affirmé que la direction s'était lancée dans une partie de bras de fer avec ses scientifiques au sujet de la remise à neuf de Point Lepreau.

L'entreprise tenait à ce que le montant prévu au budget pour ce projet soit aussi bas que possible pour éviter que le Nouveau-Brunswick ne rejette sa soumission. Elle a donc prévu le moins de temps possible pour parer aux imprévus, soutient le syndicat.

Prudents, les ingénieurs avaient pourtant prévenu la direction que ce projet sans précédent pourrait comporter une série de difficultés imprévisibles.

« La direction a répondu que si elle prévoyait trop de marge à l'échéancier, le coût de l'électricité de remplacement augmenterait, et que c'était ce coût que la province retiendrait et qui déterminerait si elle décidait de choisir ou non ce projet », a déclaré Peter White, le président du syndicat. « Donc, on nous a dit d'aller au minimum, de réduire le temps de flottement au minimum parce que cela a une très grande incidence sur le prix. »

Or, il en résulte que, désormais, avant d'envisager de remettre à neuf un réacteur CANDU, ou d'en acheter un avec l'intention de le remettre à neuf plus tard, on doit bien réfléchir au coût final véritable.

L'Ontario n'a pas vraiment le choix : la province compte sur l'énergie nucléaire pour répondre à la moitié de ses besoins énergétiques et ne pourra pas s'en priver de sitôt. Elle a donc mis de côté 33 milliards de dollars destinés à la modernisation de 10 réacteurs et à la construction de 2 nouveaux.

Bien qu'il ait envisagé de demander des soumissions à l'étranger pour les nouvelles centrales, le gouvernement ontarien choisira très certainement de stimuler l'économie locale et de faire appel à EACL, une entreprise de l'Ontario.

Or, les autres provinces qui ont besoin de nouvelles sources d'électricité, notamment l'Alberta et la Saskatchewan, sont au courant des prix et ont décidé de ne pas injecter de fonds publics dans la technologie nucléaire.

Le Nouveau-Brunswick a choisi l'entreprise française Areva pour un nouveau réacteur potentiel qui serait construit près de Saint-Jean, et le Québec a retardé la remise à neuf de son seul réacteur nucléaire, la centrale nucléaire de Gentilly-2, jusqu'à ce qu'elle ait la certitude que l'échéancier et le budget seront respectés.

Des employés d'Énergie Nouveau-Brunswick à la centrale de Point Lepreau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des employés d'Énergie Nouveau-Brunswick à la centrale de Point Lepreau.

Photo : La Presse canadienne / Kevin Brissett

La crise des isotopes

Pendant ce temps, au laboratoire de recherche d'EACL à Chalk River, en Ontario, la production commerciale d'isotopes a connu de sérieuses difficultés, qui ont eu des répercussions à l'échelle mondiale.

La société d'État fournit normalement la plus grande part du stock mondial de radio-isotopes utilisés pour pratiquer divers examens médicaux. Or, le réacteur qui produit ces éléments, le réacteur NRU ou réacteur national de recherche universel, se fait vieux. Construit dans les années 1950, il éprouve divers problèmes liés à sa vétusté.

Après avoir investi 350 millions dans la construction de 2 réacteurs de remplacement, EACL a annulé le projet en 2008. Il accusait un retard de 8 ans et les coûts avaient doublé.

Sans ces nouveaux réacteurs appelés Maple, l'entreprise ne sera plus en mesure de vendre des isotopes une fois que le réacteur NRU sera fermé, ce qui est prévu après 2016.

Le NRU arrive à peine à suffire à la demande à l'heure actuelle : la centrale Chalk River a été mise hors service à deux reprises au cours des 4 dernières années. L'arrêt le plus récent a paralysé l'approvisionnement d'isotopes à l'échelle internationale pendant plus de 1 an, jusqu'à la fin des réparations en août dernier.

Selon Michael Ivanco, vice-président du syndicat des ingénieurs, les dessous de la saga NRU sont encore plus complexes. Il soutient que le projet Maple dans son intégralité était destiné à régler une poursuite découlant de la vente d'une partie des activités commerciales isotopiques d'EACL au début des années 1990 par le précédent gouvernement conservateur. Cette privatisation d'une division du nom de Nordion a rapporté 165 millions de dollars.

L'aventure ratée de Maple a coûté bien davantage. La somme finale reste à définir, puisque Nordion a engagé une poursuite de 1,6 milliard de dollars contre Ottawa.

« La privatisation initiale de Nordion a été réalisée pour faire économiser de l'argent au gouvernement, mais finalement, il lui en coûte bien davantage avec le temps », affirme M. Ivanco.

Activités commerciales réduites

Le syndicat affirme aussi qu'Ottawa a paralysé EACL pendant la privatisation de sa division CANDU. M. Ivanco prétend que, pour réduire le passif dans les livres de l'entreprise, les conservateurs ont sévèrement limité la possibilité pour l'entreprise d'avoir des activités commerciales. Cela a eu pour effet de réduire sa profitabilité face aux acheteurs potentiels.

« Nous ne sommes pas autorisés à soumissionner pour les projets excédant 7,5 millions de dollars. Tous les soumissionnaires nous ont dit : " Eh bien, vous ne valez que le volume d'affaires enregistré dans vos livres. Il n'y a aucun volume d'affaires dans vos livres. Donc, nous ne ferons pas de soumission ", explique M. Ivanco. C'est un cercle vicieux. »

Les fournisseurs de la société d'État déplorent quant à eux les conséquences financières de la pénurie de nouveaux contrats, même si des administrations comme celle de l'Argentine et de l'Ontario semblent désireuses de traiter avec EACL.

De son côté, le président d'EACL, Hugh MacDiarmid a affirmé au comité sénatorial : « D'une certaine façon, nous sommes toujours en activité. » L'entreprise a décliné plusieurs demandes d'entrevue visant à préciser la signification de cet énoncé prudent.

Et le ministère des Ressources naturelles n'a voulu commenter l'affaire que par le biais d'un courriel succinct où on pouvait lire : « Il n'y a pas de restriction de 7,5 millions de dollars pour les nouvelles affaires d'EACL. » Il a refusé de répondre à la question qui s'imposait de manière évidente : existe-t-il une quelconque autre restriction financière?

Tous ces événements laissent l'entreprise en terrain incertain, de même que la situation nucléaire du Canada. Il y a suffisamment de réacteurs CANDU nécessitant une remise à neuf, en Ontario, en Argentine et, éventuellement, en Corée, en Roumanie et en Chine, pour fournir du travail pendant des années à des milliers d'ingénieurs, de travailleurs scientifiques, de techniciens et de fabricants de pièces. Mais EACL doit avant tout démontrer de manière concluante que ces projets sont rentables.

En ce qui a trait aux nouvelles centrales, EACL a manqué le bateau au Nouveau-Brunswick et peut-être même en Argentine. L'Ontario, par contre, tient toujours aux nouveaux réacteurs CANDU, à moins que les efforts du gouvernement fédéral pour morceler et vendre l'entreprise ne viennent à bout de sa patience.

Avec la possibilité d'obtenir des contrats de remise à neuf de réacteurs, EACL offre une éventuelle source de revenu stable à un acheteur potentiel. Mais seuls les candidats les plus audacieux du secteur privé voudront terminer le développement des deux nouveaux réacteurs de l'entreprise, soit le ACR-1000 et le Enhanced CANDU 6, puis les vendre dans le monde entier.

Et, comme les pourparlers en vue de la vente semblent au point mort, ce que craint le syndicat des ingénieurs, c'est qu'Ottawa laisse tout simplement « mourir EACL ».

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