•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le casse-tête de Kanesatake

Isabelle Maltais

Lorsqu'on se rend au conseil de bande de Kanesatake, à 50 kilomètres à l'ouest de Montréal, on doit traverser le village d'Oka, puis monter une côte. Rien ne nous indique alors que nous sommes en territoire mohawk, sauf peut-être une pancarte et les nombreuses cabanes à cigarettes disséminées le long de la route. En fait, une partie du territoire de Kanesatake est imbriquée dans le village d'Oka même, où près de 55 parcelles de terrain appartenant à des Mohawks sont séparées les unes des autres par des terrains privés non amérindiens.

Le territoire des Mohawks de Kanesatake est imbriqué dans celui de la municipalité d'Oka et compte de nombreuses parcelles le long de la rivière des Outaouais, comme le montrent les délimitations en rouge sur cette photographie aérienne.Le territoire des Mohawks de Kanesatake est imbriqué dans celui de la municipalité d'Oka et compte de nombreuses parcelles le long de la rivière des Outaouais, comme le montrent les délimitations en rouge sur cette photographie aérienne. Photo : Luc Lavigne

Le reste du territoire mohawk fait environ 8 kilomètres, entrecoupé lui aussi de terrains non amérindiens. Il longe le lac des Deux-Montagnes en partant du club de golf d'Oka, à côté de l'endroit où a eu lieu la fameuse crise d'Oka en 1990. Quelques terrains situés dans un rang de la municipalité complètent le tableau.

Ce territoire en damier est évidemment un défi de gestion pour le conseil de bande, qui aimerait bien en finir avec cette situation, comme l'indique le grand chef Sohenrise Paul Nicholas.

« Il est certain qu'il faut augmenter la superficie de Kanesatake pour parvenir à avoir à la base un certain territoire qui n'est pas composé que de morceaux de terre éparpillés », soutient-il.

En raison de son enchevêtrement avec le territoire municipal d'Oka, le territoire mohawk n'est d'ailleurs même pas considéré comme une réserve au sens strict du terme.

Des revendications enracinées dans l'histoire

La situation est délicate, car les Mohawks considèrent qu'un immense territoire du secteur leur appartient, dont le village et le parc d'Oka. Pour eux, tout ce qui constitue l'ancienne seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes devrait leur revenir, soit un territoire de près de 420 kilomètres carrés qui s'étendait de Saint-Eustache à Saint-Placide et au nord, jusqu'à Mirabel.

Les terres ont été cédées à l'ordre des Sulpiciens en 1717 par la Couronne de France. En retour, les religieux devaient y établir une mission pour accueillir la population indigène de la région, composée d'Iroquois, d'Algonquins et de Nipissings, qui se trouvaient dans deux autres missions sulpiciennes.

Pour les convaincre de déménager sur ce nouveau site, les Sulpiciens avaient promis aux Amérindiens de leur accorder des terres bien à eux. Les religieux n'en ont rien fait, mais ont plutôt commencé à vendre certaines parcelles de terrain à des intérêts privés, après qu'elles eurent été déboisées par les Amérindiens.

En réclamant ce territoire, les Mohawks d'aujourd'hui marchent donc dans les traces de leurs ancêtres. En effet, selon les dossiers d'archives, déjà en 1763 les propriétés de ces terres faisaient l'objet de désaccord avec les Amérindiens.

Négociations à la pièce

Sohenrise Paul Nicholas, le grand chef de KanesatakeSohenrise Paul Nicholas, le grand chef de Kanesatake Photo : Luc Lavigne

Bien qu'ils considèrent qu'une importante portion du secteur leur appartient, les Mohawks de Kanesatake sont toutefois conscients de la situation difficile dans laquelle ils sont placés. Calme et posé, le grand chef Nicholas souligne que 300 ans plus tard, la situation n'est plus la même et que les voisins sont là pour de bon. Il affirme qu'il faut être réaliste et commencer les négociations quelque part, même si elles n'englobent pas au départ toute la seigneurie. Il espère toutefois qu'au fil des années, les Mohawks et le gouvernement fédéral pourront arriver à plusieurs petits accords qui finiront par régler le litige concernant l'entièreté de la seigneurie.

Le grand chef parle en toute connaissance de cause, puisqu'actuellement les Mohawks de Kanesatake sont en négociations avec le gouvernement fédéral sur la base d'une revendication particulière pour aboutir à une entente concernant un petit territoire de l'ancienne seigneurie. Sans se laisser emporter par la passion, mais plutôt du ton assuré de quelqu'un qui n'a pas l'intention de déroger à sa ligne de conduite, le chef Nicholas explique que les Mohawks sont prêts à faire des concessions, mais pas sur le fond, soit la reconnaissance de leurs titres de propriété sur la terre. Le grand chef explique que les Mohawks sont prêts à libérer le Canada de ses obligations juridiques envers eux si des ententes convenables sont conclues entre les deux parties.

« Nous devons définir exactement quels sont nos différends historiques avec le Canada. Ensuite, nous pourrons conclure un petit accord. Nous ne renonçons à rien. Je sais que c'est parfois un mot qui est utilisé par le Canada dans le cas de la politique sur les revendications particulières. Nous n'allons pas renoncer à des terres », déclare-t-il.

Sohenrise Paul Nicholas souligne également que les deux parties négocient à partir de points de vue diamétralement opposés, car pour les Mohawks, cela n'est pas qu'une question d'argent, mais aussi une question d'autonomie.

« Selon le point de vue du conseil de bande, nous devons arriver à une certaine compréhension de la part du gouvernement fédéral avant que nous acceptions de l'argent. Par exemple, selon les politiques du gouvernement fédéral, il n'est pas nécessaire de négocier avec le gouvernement provincial. Nous voyons le gouvernement provincial aussi comme un partenaire dans ce processus », précise-t-il.

De son côté, le négociateur fédéral, Fred Caron, rappelle que le principe d'une revendication particulière est de compenser une faute de droit par de l'argent.

« Si on peut arriver à une entente, c'est uniquement l'argent qui est en question. C'est une compensation pour les terres. Ils peuvent ensuite acheter des terres avec l'argent qu'on leur donne », énonce-t-il.

Kilomètres contre dollars?

La pinède où a éclaté la crise d'Oka en 1990La pinède où a éclaté la crise d'Oka en 1990 Photo : Luc Lavigne

De son côté, le chef Nicholas affirme que les Mohawks se sentent peu enclins à racheter des terres qui, selon eux, leur appartiennent. Ils voudraient plutôt arriver à négocier un mécanisme avec le gouvernement fédéral qui leur permettrait de rentrer en possession de ces terres, et de se voir ainsi accorder la reconnaissance de leurs droits de propriété.

Le grand chef indique également que l'argent obtenu par le gouvernement fédéral ne servira pas uniquement à acheter des terres et qu'un plan à long terme visant le bien-être de la communauté sera mis en place.

La revendication territoriale des Mohawks de Kanesatake a été décrite par le ministère des Affaires indiennes comme « la plus difficile léguée au gouvernement canadien par l'administration antérieure au moment de la Confédération ». Ainsi, bien que le négociateur fédéral croit qu'une entente sur l'actuelle négociation devrait être conclue d'ici un an ou deux, les pourparlers entre Kanesatake et le gouvernement fédéral risquent de faire couler encore beaucoup d'encre.

Politique