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La langue du virtuel sous la loupe




L'orthographe comme un vêtement

Louise Dagenais est professeure agrégée à la faculté des arts et des sciences en linguistique et traduction à l'Université de Montréal.

Avec Anaïs Tatossian, elle a publié leurs travaux de recherche dans les Cahiers de lexicologie.

Les technologies exercent-elles un effet pervers sur la langue française? Je n'ai aucune échelle pour mesurer cela, rétorque la linguiste. Un effet sur la langue comme tel, non. Il ne faut pas tout mélanger : la langue est un système qui a une structure. Et les technologies n'ont pas d'effet sur la structure de la langue.

En revanche, les technologies ont peut-être un effet sur l'écriture. Elles modifient l'orthographe, par exemple. « Ce n'est pas un drame. Cela ne signifie pas que nous, francophones, allons disparaître! Non, je suis relativement convaincue qu'aucune mode ne changera quoi que ce soit au français, ou au chinois, ou à l'anglais ».

« L'orthographe n'est pas une priorité. Je ne dis pas qu'il n'est pas important de bien écrire. Je veux dire que, vis-à-vis de la langue, l'orthographe est comme un vêtement. Allez-vous vous habiller pour aller travailler de la même manière que vous vous habilleriez pour aller à la plage? Ou pour assister à un anniversaire? C'est pareil pour la langue : nous ne l'utilisons pas de la même manière lorsque nous faisons du clavardage que lorsque nous accomplissons un travail scolaire. »

Pour clavarder, il faut écrire vite. En cinq secondes! La limite est imposée par le clavier. Comment aller vite? En abrégeant, par exemple. Il est en train de se développer des conventions d'écriture pour le clavardage qui n'ont rien à voir avec l'orthographe. Ce scripto-clavardage est un « habit », un vêtement, qui habille de telle façon la langue qu'il nous permet d'être efficaces.

Alors, où est le péril? À son avis, il est dans le fait que les gens ne font pas la distinction entre la tenue convenable à la plage et celle qui convient dans des situations plus formelles.

Une langue ado

Anaïs Tatossian est chercheuse en linguistique à l'Université de Montréal. Le clavardage est sa passion. Non pas qu'elle s'y adonne tous les jours! Mais parce que depuis 2003, Anaïs Tatossian consacre l'essentiel de son temps à décortiquer les mécanismes linguistiques qui régissent ce type d'échanges. La chercheuse explore ce qu'elle appelle « le scripto-clavardage ».

scripto-clavardage : Cette forme de communication n'est pas uniquement écrite ni orale, mais plutôt un mélange des deux.

« Je me suis toujours intéressée aux grandes fonctions mentales. La mémoire, la conscience, le langage aussi. J'ai étudié en sciences cognitives. Puis j'ai eu la passion de la linguistique, les pratiques sociales du langage et spécifiquement l'écriture en situation de clavardage. »

La jeune chercheuse a scruté 4520 messages provenant, en parts égales, d'adultes et d'adolescents. Les adolescents sous la loupe d'Anaïs Tatossian sont nés entre 1985 et 1990.

« Mon hypothèse était la suivante : le code propre au clavardage a été créé par les jeunes. Les adultes se le sont approprié par la suite. »

Adolescents

Au terme de ses recherches, Anaïs Tatossian a constaté qu'en situation de clavardage, les jeunes recourent à plus de « variantes » que les adultes. Autrement dit, les adolescents dérogent plus souvent du français standard lorsqu'ils clavardent que leurs aînés.

Autre constatation de la chercheuse : les adultes tentent davantage que les jeunes de donner une couleur émotionnelle à leurs échanges. En d'autres termes, les adultes utilisent plus de procédés expressifs, que la chercheuse appelle des « binettes », également connues sous le terme émoticônes.

« Plus que les adolescents, les adultes cherchent à reproduire les paramètres d'une conversation en face à face », avance Anaïs Tatossian.

Les procédés expressifs sont des ressources qui compensent pour le fait qu'en clavardant, on ne voit ni n'entend notre interlocuteur. Les binettes et autres sympathiques icônes reproduisent, à leur façon, les intonations, les pauses, les bruits et, bien sûr, les expressions faciales.

Ces conversations écrites ont permis à Anaïs Tatossian de classifier soigneusement les ressources graphiques auxquelles recourent les adeptes du clavardage.

Ressources graphiques : Procédés abréviatifs, substitutions de graphème, neutralisation finale absolue et processus expressifs

Le champ de recherche que défriche Anaïs Tatossian porte le nom savant de « communications médiées par ordinateur » : ces communications peuvent être synchrones (clavardage et messagerie instantanée) et asynchrones (courriels, blogues, Facebook). La chercheuse souligne que les stratégies auxquelles recourent les usagers sont différentes selon qu'ils communiquent par clavardage ou par courriel.

En septembre dernier, Anaïs Tatossian a présenté les résultats de ses recherches à l'Université de Gand, en Belgique.

Clavarder en espagnol, en thaï, en japonais...

La chercheuse en linguistique est parvenue à transposer sur d'autres langues la grille d'analyse qu'elle a établie pour le français. Elle a choisi l'anglais, qu'elle parlait déjà, et l'espagnol, qu'elle a appris intensivement en 2006 pour les besoins de la cause.

Ses résultats?

Anaïs TatossianLa chercheuse Anaïs Tatossian

En espagnol, Anaïs Tatossian a observé le même phénomène qu'en français : les jeunes font plus grand usage des abréviations que les adultes. En anglais toutefois, la situation diffère. Les adultes utilisent plus de variantes que les ados et notamment, plus d'abréviations. Une abréviation à elle seule explique cette différence : le populaire et répandu LOL (pour laughing out loud , « rire à tue-tête »).

Il est à noter qu'en espagnol et en anglais, le degré « phonético-graphique » diffère. Pour comprendre ce terme savant, voici un exemple : en français, il y a sept façons de rendre le graphème « s ». C'est ce qui fait du français une langue « opaque », explique en substance Anaïs Tatossian. En espagnol, le son s n'est rendu que par le simple « s » et « c ».

Autre découverte de la chercheuse, les adeptes du clavardage qu'ils soient francophones, anglophones ou hispanophones utilisent tous les procédés abréviatifs. Une seule particularité des francophones, « la neutralisation en finale absolue ».

Il n'y a qu'en français, donc, qu'on change la conjugaison d'un verbe par exemple, sans doute pour éviter notamment de se casser la tête avec les règles - complexes - d'accord des participes passés!




Entrevue avec Guy Bertrand

Guy BertrandGuy Bertrand

Traducteur de formation, Guy Bertrand est chroniqueur et premier conseiller linguistique à la Radio et à la Télévision françaises de Radio-Canada. Il est l'auteur de la politique linguistique officielle de Radio-Canada. Et, depuis près de 20 ans, il présente des chroniques dans le cadre de nombreuses émissions à la radio et à la télévision de Radio-Canada. Ses capsules linguistiques quotidiennes sont diffusées dans tout le pays.

Pour Guy Bertrand, le français n'a cessé de se transformer au fil du temps. Par conséquent, dit-il, les nouvelles technologies ne sauraient être une menace pour une langue aussi vivante!





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