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Protéger les marginaux - Leila Bdeir

Radio-Canada




Dérapage, tel est le constat que dresse Leila Bdeir de la polémique qui a entouré l'expulsion de Naïma et d'Aïsha de leurs cours de français en mars dernier. Leila Bdeir est la porte-parole de Présence musulmane Montréal.

Sur son site Internet, ce collectif de musulmans explique sa mission en affirmant qu'il prend position sur des questions qui touchent tout autant les musulmans que l'ensemble des Québécois. Lorsqu'une polémique éclate au sujet d'accommodements raisonnables, les membres de Présence musulmane Montréal savent qu'ils seront appelés à commenter la question. « On attache nos tuques, explique Leila Bdeir avec humour, car ce genre de débat peut aller très loin ».

Dans le cas de l'expulsion de Naïma et d'Aïsha, le débat est allé trop loin, selon Leila Bdeir. Quand elle parle de dérapage, Leila Bdeir fait référence aux voix qui se sont élevées pour laisser entendre qu'un groupe international islamiste se cachait sous le voile de Naïma. Leila Bdeir rejette l'hypothèse que dans cet incident, un groupe « cherchait la bisbille, tentait de s'infiltrer dans le système québécois tout en en testant les limites ».

« Pour moi, ça a été le comble », affirme Leila Bdeir, qui considère que pareils propos sont destinés à semer l'épouvante. « Et c'est irresponsable de faire porter à tout un groupe de gens la responsabilité d'actions qui sont celles d'une infime minorité », dénonce-t-elle.

Irresponsable et dangereux, selon elle, car traiter les musulmans comme s'ils étaient « l'autre » a des répercussions sur de vraies personnes. Par exemple sur des enfants qui vont à l'école chaque jour et qui, simplement parce qu'ils se prénomment Ahmed, se retrouvent dans de fâcheuses positions. Or, estime Leila, Ahmed, lui, se sent québécois. « Mes cousines aiment la poutine, regardent Loft Story et Occupation double. Elles sont foncièrement québécoises et elles portent le foulard », affirme Leila Bdeir.

Leila Bdeir (à droite) et sa cousine

Une radicalisation des opinions

Leila Bdeir affirme que jamais elle n'a assisté à une telle radicalisation au Québec, où sa famille, d'origine libanaise, s'est établie lorsqu'elle n'avait que 1 an.

Auparavant, on se gardait une petite gêne. Désormais, on se donne la permission de dire tout haut tout ce qu'on veut. Et quiconque tente d'apporter des nuances est considéré comme un extrémiste potentiel ». Dans l'esprit de certaines personnes, poursuit-elle, il y a « les bons musulmans », qui n'affichent pas leur appartenance religieuse. Et puis il y a les autres.

Leila Bdeir, porte-parole de Présence musulmane Montréal

Pour Leila Bdeir, le Québec se retrouvera avec de sérieux problèmes si ces visions radicales deviennent celles de la majorité. « Je connais des gens qui commencent à lorgner du côté de l'Ontario ou l'Ouest canadien, parce qu'ils se disent que là, ce sera plus facile. »

Les questions identitaires, dit-elle encore, sont complexes et suscitent des questionnements pour lesquels il n'y a pas de réponse facile. L'important est de créer des espaces dans lesquels on peut discuter, insiste la porte-parole de Présence musulmane Montréal.

Présence musulmane Montréal s'est prononcé contre le projet de loi 94.

Plutôt qu'une éventuelle loi, Leila Bdeir aurait préféré que le gouvernement de Jean Charest opte pour l'application des recommandations de la commission Taylor-Bouchard, en vertu desquelles seuls les gens occupant des fonctions telles que celles de juge et de policier ne pourraient arborer de signe religieux ostentatoire.

Selon Leila Bdeir, le projet de loi 94 est discriminatoire, parce qu'il vise spécifiquement un groupe, les femmes musulmanes portant le niqab. Et il ouvre la porte à de nouveaux dérapages.

À l'avenir, fera-t-on des lois pour interdire tout ce qui nous dérange?

Leila Bdeir

Leila Bdeir n'est pas en faveur du port du niqab. Elle-même ne porte pas le voile, mais elle croit qu'il faut respecter le choix des femmes de porter le niqab si tel est leur souhait. Et ce, même si cette pratique peu courante au Québec dérange : « Les jeunes de la rue qui quêtent et qui portent des piercings heurtent les valeurs de beaucoup de monde, explique Leila Bdeir. Mais on n'en fait pas une question d'identité nationale, parce qu'ils sont issus de notre société. On ne fait pas d'eux "l'autre", comme on le fait actuellement avec les musulmans. »

Les Québécois peuvent-ils concevoir que des gens puissent être des citoyens à part entière dans leur société tout en maintenant des pratiques religieuses complètement différentes des leurs? C'est la question que pose Leila Bdeir, en précisant que ce n'est pas parce qu'une femme arbore un foulard ou un autre signe religieux qu'elle est contre la démocratie, l'émancipation des femmes ou la liberté d'expression.

Il y a des choses qu'il faut se dire franchement : être Québécois aujourd'hui, ce n'est pas comme être Québécois il y a 40 ans. Nous côtoyons chaque jour des gens différents de nous parce que la société québécoise est diverse et plurielle. Il faut être capable de composer avec la différence, même si on a l'impression d'être bousculés dans nos valeurs.

Leila Bdeir

À ceux qui lui répondent qu'en Arabie saoudite, une Québécoise serait dans l'obligation de se voiler, Leila Bdeir réplique que justement, l'Arabie saoudite n'est pas une démocratie : « Le vrai test de la démocratie est de protéger les droits de tous, y compris les droits des marginaux issus de minorités. À nous de décider si on veut une meilleure qualité de vie pour tous ou seulement pour ceux qui nous ressemblent. »