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Bernard Gauthier se défend

Radio-Canada

L'agent d'affaires du local 791 du Syndicat des opérateurs de machinerie lourde dément que son organisation se livre à de l'intimidation et à de la discrimination sur les chantiers de la Côte-Nord, comme l'a affirmé l'émission Enquête.

Entrevue de Guy Gendron avec Bernard Gauthier, représentant du local 791 du Syndicat des opérateurs de machinerie lourde sur la Côte-Nord, affilié à la FTQ-Construction

Entrevue de Bernard Gauthier

Le représentant du local 791 du Syndicat des opérateurs de machinerie lourde, affilié à la FTQ-Construction à Sept-Îles, Bernard Gauthier, nie catégoriquement que son organisation s'adonne à de l'intimidation et à de la discrimination sur les chantiers de construction de la Côte-Nord de manière à y contrôler l'embauche.

Lors d'une conférence de presse mardi matin, à Sept-Îles, M. Gauthier a expliqué que depuis qu'il a été investi de fonctions syndicales, en 2004, il a mis sur pied un système innovant, qui fait l'affaire des employés et des entrepreneurs de la région.

M. Gauthier soutient que le système qu'il a mis en place ne constitue pas une agence de placement, bien que cela puisse sembler être le cas. Il admet que le système peut en déranger certains et que « ça parle fort » sur les chantiers. Les entrepreneurs ne sont cependant pas obligés de faire affaire avec lui, affirme-t-il.

L'influence du local 791

« À notre arrivée ici, on était une gang de chums, on s'est rencontrés, on a remonté un exécutif et on a décidé de faire autrement dans le monde syndical. On a dit : il doit y avoir moyen d'innover, et d'être respecté et respectable aussi », a expliqué Bernard Gauthier.

« On a fait le tour de nos sous-régions - Forestville, Baie-Comeau, Sept-Îles et Havre-Saint-Pierre. On a appelé tous nos membres, on les a convoqués en assemblée et on les a avisés qu'on allait changer notre système et notre manière de faire.

« Ce que j'entendais par là, c'est [qu'avec] ceux qui ont des problèmes de boisson, de drogues, ou d'attitude ou de qualification, on allait prendre les grands moyens pour que ce monde-là se perfectionne, ou aille en thérapie, pour améliorer l'image de notre local. [...]

« Tout le monde était d'accord, tout le monde trouvait ça beau. L'étape suivante était de rencontrer les entrepreneurs. Je leur ai proposé [...] une garantie de services : je vous propose ma main-d'oeuvre. Si ça fait, ça fait, si ça ne fait pas, ça ne fait pas. Vous me le direz et je me retirerai.

« Mais ça a fait l'affaire de tout le monde sur la Côte-Nord. Les entrepreneurs qui se tenaient debout, qui nous respectaient, qui respectaient notre convention. C'est bien important. [...] La convention, elle est signée par deux parties. [...] Elle a toujours été respectée et c'est important qu'elle le demeure. »

« Aujourd'hui, les contremaîtres et les surintendants ne se font pas harceler par les travailleurs sur les chantiers. Ils n'ont plus besoin d'avoir ça d'épais de CV. Les travailleurs n'ont plus besoin d'aller se vendre, et de vendre leurs conditions pour aller travailler. Ils font affaire avec nous autres. Et la manière dont on fonctionne, c'est que tout le monde y passe. La région au complet travaille.

« On a sorti les autochtones des réserves, on leur a donné un bon coup de main, on les a encadrés [...] Les anglophones, c'est la même affaire dans la Basse-Côte-Nord. Avant, les anglophones ne travaillaient pas sur la Côte-Nord. Ils allaient travailler pour la USL en Ontario. [...] Il y a des entrepreneurs qui étaient réticents à ça ici. »

Bernard Gauthier

Entouré de plusieurs membres de son syndicat venus l'appuyer, M. Gauthier a dénoncé le « salissage » dont il a fait l'objet dans les reportages diffusés depuis la semaine dernière. Il s'est attaqué à la crédibilité des témoins interviewés et cités, en remettant en cause leur version des faits. Des mises en demeure seront bientôt envoyées, a-t-il dit.

M. Gauthier a ainsi assimilé l'ingénieur Jean-Yves Lepage, qui a raconté avoir été intimidé sur le chantier de la Toulnoustouc, à un assassin. Il affirme que M. Lepage a été prévenu que son chantier n'était pas sécuritaire deux ou trois jours avant qu'un accident mortel ne se produise, mais en vain. Il dit l'avoir poursuivi et avoir gagné sa cause.

Le représentant syndical n'a pris aucun détour pour dire qu'il ne voulait pas de Richard Petitpas dans son organisation. Il allègue que M. Petitpas, un opérateur de machinerie lourde qui dénonçait l'influence de M. Gauthier à l'émission Enquête, se livrait lui-même à de l'intimidation et que les employeurs n'étaient pas satisfaits de ses services.

Il y en a qui peuvent interpréter ça comme de l'intimidation de se faire dire : "Gars, tu fittes plus dans le décor".

Bernard Gauthier

M. Gauthier affirme que M. Petitpas, qui a été un des leaders de la manifestation tenue lundi à Havre-Saint-Pierre, a une dent contre lui. Plusieurs des manifestants, soutient-il, n'avaient pas envie d'être là ou se sont présentés en fonction d'un principe de solidarité entre gens du village. Il souligne que 59 personnes qui étaient présentes ont présentement du travail.

Le représentant syndical ne nie pas par ailleurs avoir lancé à un donneur d'ouvrage qu'il allait lui en « crisser une dans les dents ». Il a ironisé sur le fait que sa citation laissait place à l'interprétation, et qu'il pouvait aussi bien être question d'un suçon que d'une plainte.

M. Gauthier croit être victime d'une campagne politique, dans le contexte où plusieurs voix réclament une commission d'enquête publique sur le milieu de la construction. « On est dans une petite région, on a crevé de faim pendant tant d'années. On s'est structuré, on s'est organisé. Laissez-nous donc tranquilles ».

Il montre notamment du doigt la Confédération des syndicats nationaux (CSN), autre grande centrale syndicale du Québec. « La CSN voit le tapis sortir en dessous [de ses] pieds et [elle] joue ses dernières cartes. Mais ce n'est pas grave. Leur campagne de salissage, ça n'a pas donné grand-chose. Ça a juste resserré les liens entre nous autres et nos pères et nos mères de famille ».

Le représentant syndical a répété à plusieurs reprises qu'il avait toujours travaillé dans l'intérêt des pères de famille de la région. Il s'est dit résolument contre le principe de la mobilité régionale, qui ouvre la porte à des travailleurs de l'extérieur de la région.

Allégations d'intimidation et de harcèlement

La conférence de celui qui est surnommé Rambo dans le milieu a été convoquée cinq jours après qu'un reportage de l'émission Enquête l'eut identifié comme la tête dirigeante d'un régime pratiquant l'intimidation et la discrimination sur les chantiers de construction de la Côte-Nord.

Travailleurs de la construction

Des travailleurs et dirigeants de chantiers rencontrés par Enquête ont raconté que Bernard Gauthier contrôlait l'embauche des opérateurs de machinerie lourde sur la Côte-Nord. Être syndiqué à la CSN plutôt qu'à la FTQ, disent-ils, entraîne de graves problèmes lors de l'embauche.

Enquête a révélé que Bernard Gauthier avait notamment été expulsé d'un chantier de construction, il y a quelques années, après que des membres de son syndicat eurent menacé un ingénieur local, Jean-Yves Lepage, qui travaillait sur le chantier de Toulnoustouc.

M. Lepage dit avoir porté plainte contre Bernard Gauthier auprès du ministère du Travail, qui a dépêché des enquêteurs sur les lieux. « Quand ils sont partis, [les enquêteurs] m'ont dit que si le gouvernement voulait faire quelque chose, c'était le temps, qu'ils avaient tout en main ». Le ministère du Travail a refusé l'accès à ce rapport à l'équipe d'Enquête.

Un autre dirigeant de chantier interrogé par Enquête, Jean-Marie Chagnon, soutient que Bernard Gauthier empêche le bon fonctionnement des chantiers de construction sur la Côte-Nord. « La seule solution pour faire fonctionner la Côte-Nord comme ça devrait fonctionner, c'est de faire sortir Rambo, comme on l'appelle. Bernard Gauthier, je ne pense pas qu'il soit à sa place dans ça. C'est un faiseux de trouble », soutient M. Chagnon.

M. Chagnon, qui a dirigé la construction d'un tronçon de la route 138, dit qu'on lui a rapidement fait comprendre qu'il n'y avait pas de salut sans le local 791 sur la Côte-Nord. « Il y a en un qui m'a dit : si ça ne fait pas Jean-Marie, ils vont faire venir l'équipe de baseball. [...] D'après moi, c'est des fiers-à-bras », affirme M. Chagnon, qui a finalement quitté son travail avant la fin de son contrat.

Rencontré dans ses bureaux de Sept-Îles, Bernard Gauthier nie tout ce qu'on lui reproche. « Je n'ai pas intimidé personne. Je n'ai pas besoin de faire ça. Je n'en fais pas de discrimination », a-t-il déclaré à Enquête.

Le Syndicat des opérateurs de machinerie lourde, affilié à la FTQ-Construction, que dirige Bernard Gauthier à Sept-Îles, défend les intérêts des opérateurs de tracteurs, de niveleuses, d'épandeuses et de rouleaux.

Attaquer pour se défendre

Richard Goyette

Richard Goyette (archives)

La conférence de Bernard Gauthier s'est tenue exactement 24 heures après celle du directeur général de la FTQ-Construction, Richard Goyette. Ce dernier s'est fait peu bavard au sujet des révélations de l'émission Enquête. Il a répété, à l'instar du président de la FTQ, Michel Arsenault, que du personnel de la FTQ se livrait actuellement à des vérifications.

M. Goyette a nié que des membres de son syndicat se livraient à de l'intimidation sur des chantiers de construction sur la Côte-Nord et a démenti avec véhémence le fait que la FTQ-Construction utilisait ces tactiques pour contrôler l'embauche sur les chantiers de construction de la Côte-Nord. « Il faut être inculte et barbare pour répandre de telles rumeurs », a-t-il lancé.

Le directeur général de la FTQ-Construction a cependant passé beaucoup plus de temps à attaquer la crédibilité de ceux qui critiquent son syndicat - dont les journalistes du Québec, la CSN, le Parti québécois et des commentateurs de la scène politique - qu'à tenter de démentir les révélations faites par Radio-Canada.

Il a dit être convaincu que les enquêtes menées par la Commission de la construction du Québec (CCQ) et la Sûreté du Québec dans ce dossier permettront de faire toute la lumière sur ces affaires.

M. Goyette a soutenu que la manifestation de lundi à Havre-Saint-Pierre était en fait une démonstration d'appui envers la politique d'embauche régionale de la FTQ.