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Le ressac antiféministe

Barbara Debays
Prenez note que cet article publié en 2009 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.



Vingt ans après la tuerie de Polytechnique, la question des sexes soulève encore les passions au Québec. Pour les féministes, l'égalité entre les hommes et les femmes n'est toujours pas atteinte. Mais pour les masculinistes, le féminisme est déjà allé trop loin. Cartographie des débats.

Le meurtre des 14 jeunes femmes a créé une véritable onde de choc au Québec et ailleurs dans le monde. Quel sens peut-on donner à un crime aussi explicitement sexiste? L'oeuvre de ce forcené doit-elle être considérée comme un cas isolé? Ou, plus largement, comme le symptôme de la haine envers les femmes? Vingt ans plus tard, le débat fait toujours rage. Et il prend parfois des proportions inquiétantes.

Des femmes manifestent devant le parlement, à Québec, pour dénoncer la violence faite aux femmes, le 16 mai 2002.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des femmes déposent une pétition au parlement de Québec pour dénoncer la violence faite aux femmes, le 16 mai 2002.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Pour les féministes, les commémorations de la tuerie de Polytechnique sont importantes, car, en plus de nous permettre de réfléchir sur notre société, elles ont un réel « effet préventif ». « Rappeler les noms, les visages, les histoires des 14 femmes tuées permet de contrer un procédé de déshumanisation, de dépersonnalisation qui, lui, à l'inverse, permet de commettre de graves gestes de cruauté envers les femmes », explique Mélissa Blais, organisatrice du Colloque international qui se tient en fin de semaine à l'UQAM sous le thème La tuerie de l'École polytechnique 20 ans plus tard. Les violences masculines contre les femmes et les féministes.

Mais ces commémorations ne font pas l'unanimité. « Qu'est-ce qu'on a appris de Polytechnique? Rien du tout. C'est l'occasion pour les féministes d'en remettre un peu plus et leur tremplin pour nous amener dans la noirceur sociale », déplore Jean-Claude Boucher, président de l'Après-Rupture, un organisme d'aide aux pères en difficulté.

« Je suis de celles, et probablement une des rares, qui s'objectent à ce genre de commémorations parce que je trouve que ça fait style "deuil pas résolu" et je déplore également que certaines féministes se soient emparées de ce malheureux événement pour en faire le porte-étendard de toutes leurs demandes », estime Lise Bilodeau, présidente fondatrice de L'Action des nouvelles conjointes et nouveaux Conjoints du Québec.

« Je trouve ça malheureux que cet événement-là, chaque année, c'est quasiment Noël », dit-elle, déplorant que le rappel du drame soit devenu « commercial ».

Le masculinisme: émergence et consolidation d'un mouvement social

Les discours de Jean-Claude Boucher et de Lise Bilodeau s'inscrivent dans le mouvement social que l'on désigne aujourd'hui sous le terme de « masculinisme ». Selon cette idéologie, encore mal étudiée, les hommes traversent une crise de la masculinité, attribuable à une victoire du féminisme. Et ils se battent pour que leur souffrance soit reconnue.

« Le masculinisme doit devenir l'équivalent [...] du féminisme et être considéré positivement », souligne un blogueur cité dans Le mouvement masculiniste au Québec. L'antiféminisme démasqué, un ouvrage collectif codirigé par Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri.

Mais certains militants pour la cause des hommes rejettent toujours cette étiquette, lui préférant celles d'« hoministe » ou d'« humaniste ». « Maintenant que les gars osent dire ce qui ne va pas, leur mal-être, on les accuse de masculinisme [...] mais si on enlève les "ismes", on pourrait voir qu'on est tous humains », dit Lise Bilodeau, auteure du livre De l'amour à la haine, avec Pierre Grimbert.

Bien que tous les groupes d'hommes ne soient pas antiféministes, ceux qui prennent la parole publiquement en faveur des hommes ne sont pas spécialement tendres envers elles.

Le mouvement féministe a toujours été constitué de femmes misandres, de femmes frustrées et de lesbiennes, et c'est encore ça aujourd'hui. [...] C'est un mouvement de mensonges.

Claude Boucher, président de L'Après-Rupture

Et le premier mensonge des féministes, selon lui, c'est d'affirmer que « les hommes et les femmes sont pareils ». Car les masculinistes postulent en général l'existence d'une nature féminine et masculine, en dehors de toute construction sociale. « Les femmes ont plus d'intelligence affective [...] les hommes ont plus d'intelligence logique », dira ainsi Jean-Claude Boucher dans une longue envolée pour expliquer l'absence de femmes en politique.

Les masculinistes sont aussi particulièrement fâchés avec l'idée, défendue selon eux par les féministes, que « derrière chaque homme, il y a un tueur potentiel ». « Je trouve malheureux qu'on traite ainsi nos hommes québécois », se désole Lise Bilodeau. « Ce sont des femmes qui haïssent les hommes », renchérit Jean-Claude Boucher, dénonçant le « langage haineux des féministes radicales ».

« C'est faux! » rétorque Christiane Pelchat, présidente du Conseil du statut de la femme.

Après Polytechnique, il y avait beaucoup de douleur chez les hommes aussi. Et je n'ai jamais accusé aucun des hommes, mon mari ou mon frère, d'être un Marc Lépine potentiel. Jamais!

Christiane Pelchat, présidente du Conseil du statut de la femme

La présidente du Conseil du statut de la femme n'hésite d'ailleurs pas à déconstruire les « légendes urbaines » véhiculées selon elle par les masculinistes dans les médias. « C'est étonnant combien les propos masculinistes ont de l'écho dans les journaux, à la télé. Tout ça m'inquiète énormément », dit-elle.

Crise de la masculinité

Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l'UQAM, remet en question l'idée même de crise de la masculinité. Il souligne que des historiens ont répertorié de telles crises dans l'Angleterre du XVIe siècle, dans la France du XVIIIe, dans les États-Unis de la fin du XIXe et de l'entre-deux-guerres, de même dans l'Iran au seuil de la révolution islamique, à la fin des années 1970. « Le discours sur la crise de la masculinité fait partie [...] de la constitution et de la réaffirmation de la masculinité. Une façon de contrer les demandes d'égalité des femmes », explique ce militant féministe. Pour appuyer sa thèse, il souligne que tous les indicateurs de la société québécoise démontrent que les hommes dominent encore très largement tous les lieux de pouvoir (Assemblée nationale, partis politiques, système de justice, grandes fortunes, médias, etc.).

Violence conjugale: la guerre des chiffres

La violence conjugale est au centre du combat idéologique que se livrent les féministes et les masculinistes.

Alexa Conradi, présidente de la Fédération des femmes du Québec, indique que 14 500 femmes ont porté plainte pour violence conjugale en 2007. « Et ça, ce n'est que la pointe de l'iceberg », affirme-t-elle en soulignant que toutes les femmes victimes de violence n'osent pas porter plainte auprès de la police.

Ce genre d'affirmations fait littéralement bondir Jean-Claude Boucher, qui les assimile à de la « propagande féministe ». « La campagne actuelle est basée sur un mensonge gros comme une maison, le mensonge étant que 85 % des victimes de violence sont des femmes. C'est une fausseté statistique, une fraude intellectuelle. »

Brandissant des chiffres publiés par l'Institut de la statistique du Québec, à partir des réponses obtenues par Statistique Canada à un questionnaire portant sur des gestes précis (gifle, morsure, agression sexuelle, etc.), Jean-Claude Boucher soutient que les hommes sont autant victimes de violence conjugale que les femmes. Et, du même coup, il dénonce que les ressources allouées par le gouvernement en cette matière soient exclusivement destinées aux centres d'aide pour les femmes. « Les féministes radicales fonctionnent sur une industrie milliardaire. C'est ça, la vérité du féminisme », fulmine-t-il.

« Mais un rapport de police, ce n'est pas féministe! » lui répond Mélissa Blais, étudiante au doctorat en sociologie. Les statistiques sur la violence conjugale mises de l'avant par les féministes sont en effet tirées des rapports de police. En outre, le taux d'homicide en situation de violence conjugale est toujours, d'une année à l'autre, très largement en défaveur des femmes: de l'ordre de 19 sur 20 environ. « Et on ne peut pas trafiquer les meurtres », ajoute-t-elle.

Dans le camp féministe, on ne nie pas que les hommes puissent eux aussi être victimes de violence conjugale. Mais on se désole que les masculinistes investissent autant d'énergie à saboter les programmes de prévention de la violence, allant même parfois jusqu'à publier des photos de centres d'hébergement pour femmes sur Internet.

« Qu'est-ce que tu poursuis comme objectif quand un groupe de pères milite contre les campagnes de violence conjugale? [Les pères] pourraient avoir quelque chose à dire dans l'éducation de leurs enfants vis-à-vis la violence, mais leur obsession, ce sont les réseaux d'aide aux femmes battues », déplore Francis Dupuis-Déri.

Le combat pour la garde des enfants et la pension alimentaire

Un autre dossier qui déchire les hommes et les femmes sur la place publique est celui de la garde des enfants et de la pension alimentaire après un divorce ou une séparation.

De plus en plus d'hommes se plaignent en effet d'un biais favorable qu'aurait la justice à l'égard des femmes en ce qui a trait à la garde des enfants et la pension alimentaire. Ce mécontentement est d'ailleurs à l'origine de l'émergence de groupes tels que L'Après-Rupture et Fathers 4 Justice, bien connu du grand public pour certains de ses coups d'éclat. Qui ne se souvient pas de l'homme déguisé en superhéros qui s'était juché sur le pont Jacques-Cartier pour y installer une banderole sur laquelle on pouvait lire « Papa t'aime »?

« Quand on rend un jugement, pourquoi 80 % des enfants sont confiés aux femmes? Parce que les hommes n'en veulent pas? C'est faux! » s'insurge Jean-Claude Boucher, qui dénonce par ailleurs la grille d'analyse utilisée pour calculer les pensions alimentaires. « Prenons un homme et une femme qui ont des salaires égaux. Si la femme obtient la garde des enfants, elle devient riche alors que l'homme n'a même plus les moyens d'avoir une auto. » Selon lui, le calcul, effectué sur la base du salaire brut, ne tient pas compte de l'âge des enfants, des allocations familiales et d'un certain nombre de facteurs majeurs. « C'est ça une société équitable? », demande-t-il.

Les féministes, pour leur part, estiment que les masculinistes tentent de diminuer l'importance de la violence conjugale dans l'attribution de la garde d'enfants. Elles font aussi valoir que certains hommes réclament la garde partagée des enfants afin d'éviter d'avoir à payer des pensions alimentaires. Enfin, elles soulignent que 80 % des couples choisissent plutôt d'aller en médiation et parviennent à un accord négocié.

Plusieurs autres sujets opposent les féministes et les masculinistes. Mentionnons au passage le décrochage scolaire des garçons, le suicide chez les hommes et l'équité salariale.

Les médias: lieux de mémoire collective

Quels que soient les sujets abordés, les grilles d'analyse féministe et masculiniste seront toujours irréconciliables. Normal, puisque les deux mouvements se situent à chacune des extrémités du spectre politique.

Mais doit-on pour autant leur accorder la même importance dans les médias, ces lieux de mémoire collective? La question est particulièrement délicate, en ce 20e anniversaire de la tuerie de Polytechnique.

L'antiféminisme rampant est très fort au Québec. Et ce mouvement a été renforcé par Polytechnique. [...] Comme si le message de Marc Lépine avait passé.

Christiane Pelchat

Mélissa Blais, auteure du livre J'haïs les féministes. Le 6 décembre 1989 et ses suites, fait la même observation. « Les commémorations de la tuerie de l'École polytechnique sont souvent des déclencheurs d'une présence médiatique du discours masculiniste », écrit-elle en citant une étude de Condition féminine Canada.

La tragédie de Polytechnique semble en effet avoir joué un rôle de catalyseur de l'antiféminisme dans la société québécoise. Depuis, bien des femmes ne veulent plus s'afficher ouvertement comme féministes. Même le discours de certaines féministes s'est adouci. « C'est comme s'il fallait se justifier: non, on n'est pas contre les hommes. C'est grave d'être obligées de dire ça! » s'insurge la présidente du Conseil du statut de la femme.

Selon Mélissa Blais, le film Polytechnique, réalisé par Denis Villeneuve sur la base des témoignages des survivants de la tragédie de 1989, illustre d'ailleurs cette négociation entre le féminisme et le masculinisme qui s'opère actuellement dans la société québécoise. En définitive, le personnage incarné par Karine Vanasse connaît la résilience, tandis que celui incarné par Sébastien Huberdeau finit par se suicider. La souffrance des hommes n'est plus tue... et le débat continue.

Mélissa Blais, doctorante à l'UQAMAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Mélissa Blais, doctorante à l'UQAM

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