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Le théâtre de la douleur

Bernard Leduc



Polytechnique, 20 ans après les faits, hante toujours les mémoires. L'ampleur de la tragédie est un défi à la raison, mais aussi à l'art.

Là où la science hésite et se perd en conjectures, l'art prend le relais. Il nous séduit pour mieux ouvrir notre sensibilité à des interrogations nouvelles qui, quoique souvent troublantes, nous offrent une rare chance de percer, ne serait-ce que le temps d'une représentation, le mystère de la tragédie.

Le théâtre, depuis l'Antiquité grecque jusqu'au Québec d'aujourd'hui, joue ce rôle cathartique.

Les trois oeuvres suivantes ont exploré la tragédie de Polytechnique et ses séquelles: Nicole, c'est moi et L'Anorak, qui reviennent sur scène pour commémorer les 20 ans du drame, et Pur chaos du désir, qui avait pris l'affiche en janvier dernier.

Polytechnique, ou la fin du féminisme (Nicole, c'est moi )

Pol Pelletier, dans sa pièce Nicole, c'est moiPol Pelletier, dans sa pièce Nicole, c'est moi Photo : Gracieuseté, Pol Pelletier

Traité d'anthropologie féministe, chant de révolte, tendre et intimiste récit tissé d'ironie, de tristesse, Nicole c'est moi honore la mémoire de Femina erectus, astucieuse création langagière de Pol Pelletier, clé d'une relecture au féminin de l'histoire de l'humanité.

« Retenez cette histoire, vous, femmes et hommes dans l'auditoire, pour la raconter à vos petites filles et à vos petits fils qui naîtront dans le 3e millénaire. Racontez-leur que le concept de femme comme être humain est né au XXe siècle. Racontez à vos petites filles et à vos petits fils que le plus grand changement dans la pensée humaine depuis l'apparition de humanus sapiens, il y a 70 000 ans, est survenu au XXe siècle, notre siècle à nous. »

Racontez, aussi, qu'il n'a pas été aussi tendre envers les femmes qu'il le promettait...

Car dans ce siècle qui s'ouvre sur la découverte par Freud de l'inconscient, déterminante dans l'émergence du mouvement féministe, nombre de femmes promises à la gloire n'ont finalement brillé qu'un temps pour mieux sombrer dans l'oubli.

Françoise Loranger, Jovette Marchessault, Simonne Monet-Chartrand, Judith Jasmin, Françoise Giroud, Simone de Beauvoir... Pol Pelletier les convoque, le temps d'un adieu, leur fait ainsi un peu de place dans nos mémoires, engorgées depuis des millénaires d'hommes célèbres.

Pol Pelletier, dans sa pièce Nicole, c'est moiPol Pelletier, dans sa pièce Nicole, c'est moi. Photo : Gracieuseté, Pol Pelletier

L'histoire de l'humanité, c'est le patriarcat, au Québec comme ailleurs, et le féminisme comme le conçoit Pol Pelletier n'aura été qu'une éclaircie faite de quelques décennies, à laquelle la tuerie de Polytechnique met brutalement fin. Un retour à l'ordre ancien, qui passa par ce qu'elle associe à un sacrifice dicté par un inconscient collectif, à l'image de ce que pratiquaient les Aztèques.

Les noms, quatorze, récités avec lenteur, s'égrènent comme autant de synonymes du mot fin. L'acte de Marc Lépine clôt la grande aventure d'un féminisme aux ambitions révolutionnaires, où l'art était combat.

Pour Pol Pelletier, l'être humain pensant à la responsabilité de chercher à comprendre un événement comme celui-là. « Les événements importants dans une société sont un miroir de qui nous sommes », écrit-elle dans un courriel, reprochant au Québec un refus de réfléchir et de tirer des conclusions. « [La société québécoise] veut sans cesse rester dans le flou de l'enfance, du "cela me dépasse, je n'y comprends rien". Elle refuse de devenir adulte et d'assumer sa vie », tranche l'artiste.

J'ai eu le privilège de vivre une époque où l'artiste de la scène était nécessaire à sa collectivité. C'était l'époque de l'innocence, des Femina erectus d'avant la glaciation.

Nicole, c'est moi

« La plupart des artistes sont au service du statu quo. Aujourd'hui, on veut du connu, du rassurant », précise Pol Pelletier. Selon elle, il faut de véritables artistes pour secouer cet immobilisme. « Il faut des oeuvres qui ont la force du séisme ».

Pol Pelletier interprétera un extrait de son spectacle présenté en 2004 à l'Espace Go lors du Concert Bleu silence, le 6 décembre. L'événement, organisé dans le cadre des commémorations du 20e anniversaire de Polytechnique, a lieu à 15 h, à la salle Marie Gérin-Lajoie du pavillon Judith-Jasmin, à UQAM.

L'Anorak

Anorak, c'est le surnom péjoratif donné aux personnes socialement inadaptées en Angleterre, ces ombres solitaires qui rasent les murs dans l'indifférence générale. L'auteur et comédien montréalais Adam Kelly, qui enseigne le théâtre, connaît bien leur équivalent local, ces introvertis qui s'isolent de façon maladive.

Et puis, il y a, tristement célèbre, l'histoire de certains d'entre eux, qui meublèrent leur solitude avec le goût des armes, la haine...

Seul sur scène, Adam Kelly interprète Marc Lépine, revenu des limbes, vêtu comme un certain 6 décembre 1989. Fantôme, il interpelle les spectateurs, les défie d'écouter le récit de sa vie. Sur les gradins, femmes et hommes ont été préalablement séparés.

Adam Kelly, auteur de L'Anorak.Adam Kelly, auteur de L'Anorak, costumé pour interpréter sur scène Marc Lépine. Photo : Gracieuseté, Adam Kelly

« Pendant la pièce, je parle uniquement aux hommes, explique-t-il, j'ignore les femmes, sauf au moment du récit de la tuerie. La plupart du temps, les femmes, lors des discussions après la pièce, me disent qu'elles voulaient le regarder dans les yeux. Elles attendaient le moment ».

La plupart des détails de la vie de Marc Lépine évoqués dans L'Anorak sont des faits véridiques. L'auteur a notamment puisé dans le documentaire réalisé par Francine Pelletier pour The Fifth Estate. D'autres, comme ceux lui donnant un semblant de vie amoureuse, sont inventés, une « licence artistique » que se permet l'auteur pour mieux explorer le personnage.

L'Anorak donne à Marc Lépine une vie intérieure. Cette vie qui, en fait semblait lui manquer, où père, mère, amis, espoirs féminins d'amour, sont avant tout, comme nous le dépeint Adam Kelly, les figures de l'abandon. Son père le quitte, jeune enfant, sa mère est une image glacée, sa soeur, seul être qui lui exprime un réel attachement, s'abandonne à la drogue.

Je pense que c'est un gars qui sait qu'il est asocial, mais ne comprend pas pourquoi il ne peut pas être accepté dans le monde.

Adam Kelly

Aussi, il compense, par la fantaisie, le mensonge, puis la haine. Il s'imagine militaire, mais l'armée le refuse, rêve du funeste caporal Lortie, d'études à Polytechnique mais pose peu, ou mal, les gestes pour y être accepté. Fin seul, il transforme son échec en mission destructrice.

« Je suis ici pour combattre le féminisme », lance-t-il aux étudiantes qu'il menace de son arme. Il tue, se suicide.

Adam Kelly a joué la pièce en anglais plus de 80 fois depuis 2002, en Ontario et au Québec. L'acteur Gaétan Rancourt en a présenté la version française en 2008. Le 6 décembre prochain, pour la première fois, Adam Kelly jouera sa pièce en français, au Centre d'essai de l'Université de Montréal. Il s'agira cependant à la fois d'une première et d'une dernière, et Adam Kelly, qui a aussi cessé de présenté sa pièce en anglais, ne pense pas s'y remettre.

« J'en ai eu assez de jouer le rôle. Entrer dans la tête de Marc Lépine, c'est pas ''youpi, c'est le fun''. Non, c'est difficile. L'Université de Montréal, c'est l'endroit idéal pour la jouer une dernière fois. »

Adam Kelly a participé à l'élaboration du personnage de Marc Lépine que l'on retrouve dans le film Polytechnique, de Denis Villeneuve.

Extraits de L'Anorak

Lors d'une conversation avec Jean, un de ses rares amis à l'adolescence, Gamil Gharbi décide d'abandonner son nom de naissance pour celui de Marc Lépine.

Un jour, on était assis sur les roches à côté de St-Thomas, parce qu'on ne mangeait jamais à la cafétéria avec « les typiques », et je lui ai dit que j'allais changer mon nom pour celui de ma mère. J'imagine que j'étais très fâché contre mon père; je suis certain que ma mère en serait très contente.

J'aimais tellement Jean que je voulais aussi m'appeler comme lui. Alors, j'ai dit « Heille Jean, je vais m'appeler comme toi: Jean. Qu'est-ce que t'en penses? » Et lui, y'était comme « ben non ostie, on peut pas être Jean tous les deux, on est toujours ensemble. Les gens vont dire « Eille Jean » pis on va se retourner en même temps. De toute façon, je suis Jean. Choisis un autre nom. » J'ai dit « O.k... Marc? Qu'est-ce que tu penses de Marc? » Il a dit « Marc. Comme tu veux, hostie d'con. »

Alors, je suis devenu Marc Lépine.

Marc quitte la maison familiale pour un appartement, ce qui donne lieu à une scène rare et déchirante avec sa soeur Nadia.

Elle me demande « Tu déménages, Gamil? » Je dis oui. Pis là, elle ne dit rien, elle se lève et part dans sa chambre. Elle prend une cigarette, l'allume, et je lui dis: « Maman va pas aimer ça ». Elle répond « je m'en fous, Gamil, parce que je viens avec toi, Gamil. ».

Elle commence à mettre toutes ses affaires dans des sacs, puis elle arrache du mur ses posters de Depeche Mode. Je la regarde sans rien dire. Elle s'approche de moi et me dit: « Vas-tu dire quelque chose, Gamil? Vas-tu m'arrêter, Gamil? » « Ben non, tu vas rester ici et finir l'école » et là elle se met à pleurer. Je suis debout, devant elle. Elle est grande, tu sais, plus grande que moi, avec ses longs cheveux foncés. Et je remarque qu'elle est vraiment belle, même en ce moment, alors qu'elle pleure et qu'elle est fâchée. Mais soudainement, j'ai l'impression qu'elle va me frapper, alors je me prépare, quand tout à coup elle m'attrape et me serre dans ses bras. Je reste planté là. Je ne dis rien. Et finalement elle dit: « Je ne veux pas être ici sans toi. »

Et je me suis rendu compte qu'elle n'a pas dit mon nom. Je m'éloigne d'elle et le lendemain, je déménage. Je ne comprends pas pourquoi c'était si dur pour elle. J'étais toujours tout seul dans ma chambre. Ça ne faisait pas de différence pour elle que je sois là ou non.

Un dernier sursaut de conscience.

Je me suis demandé, est-ce que ça aurait été différent si j'avais eu une blonde? Si les choses avaient été différentes entre mon père et ma mère? Tu ne peux pas blâmer le passé pour qui tu es. Pendant des mois, j'ai essayé d'arrêter. D'échapper à mon destin. Je me disais, si je peux seulement ne pas le faire, tout sera correct. Juste ne pas le faire. Mais y'a toujours quelque chose à l'intérieur de moi qui me dit: « tu dois », « tu dois ». En novembre, la réponse pour mon permis d'arme est arrivée.

Polytechnique...

Le mercredi 6 décembre 1989, j'entre à l'école Polytechnique de l'Université de Montréal avec un sac de vidanges. À l'intérieur, il y a deux boîtes de cartouches Reamington.223, deux chargeurs de trente lames, et une carabine semi-automatique Storm-Luger Mini-14. Accroché à ma ceinture j'ai un couteau de chasse de huit pouces. Je porte des bottes noires, des jeans bleus, un chandail noir, une casquette bleue « Montréal Tracteur » et un anorak.

Je me dirige vers l'escalier roulant et je monte au deuxième étage. J'arrive à la salle C-230. J'entre. La salle est pleine. Je sors ma carabine. « Tout le monde arrête! » Les étudiants pensent que c'est une joke pour la fin de la session. Je tire au plafond. « Je veux les femmes à droite, les hommes à gauche. Envoye! Grouille!

La traduction française de L'Anorak est de Geneviève Charbonneau.

Pur chaos du désir

Benoît et Rose, un couple dans la jeune trentaine, parents d'Aurore, quatre mois, se déchirent, tourmentés par le crime de Marc Lépine. Un fossé, soudain, est apparu entre l'homme et la femme et aucun mot, aucun geste ne parvient à le combler. L'action débute le fatidique 6 décembre 1989 et se poursuit sur un an.

La pièce Pur Chaos du désir a été présentée au Théâtre d'Aujourd'hui en janvier 2009, près de 20 ans après les faits. Et le trouble demeure. « Des gens, les soirs où j'étais dans la salle, sont venus me parler en pleurant, leurs mains tremblaient », raconte le comédien et dramaturge Gilbert Turp, « d'autres ont haï ça furieusement ».

Guillaume Champoux (Benoît), Catherine Florent (Rose).Guillaume Champoux (Benoît), Catherine Florent (Rose). Photo : Gracieuseté, Gilbert Turp

Mais l'auteur s'attendait à ces réactions extrêmes. « Je savais que j'avais écrit quelque chose de brûlant, la pièce a passé trois ans dans un tiroir ». Seulement, la tentation de regarder l'histoire dans le blanc des yeux a été plus forte que tout: le théâtre, juge Gilbert Turp, doit se confronter à son époque.

« À mon avis, il y a un avant et un après Polytechnique dans les relations hommes femmes, explique-t-il. C'est à partir de là, vraiment, qu'on a réalisé que quelque chose n'allait pas. À l'exception des Patriotes, c'est l'événement le plus violent de notre histoire. »

Et pour illustrer cette époque, Gilbert Turp a privilégié la voie du huis clos amoureux, car le crime de Marc Lépine a frappé au coeur même du couple.

Le dramaturge se rappelle : « J'ai assisté à des engueulades monstres de couples sur Marc Lépine: l'homme dit: '' C'est un fou! '', sa femme réplique: '' Tu penses ça pour ne pas voir la violence sur la femme !'' ».

Beaucoup de choses que Rose et Benoît se disent, je les ai saisies au vol dans mon entourage.

Gilbert Turp

Vingt ans plus tard, le deuil collectif n'est pas fait, estime le dramaturge, et la conscience demeure traumatisée.

Gilbert Turp cherche dans les mots, la mise en scène, les clés d'une libération, mais la guérison est lente. « J'ai encore de la misère à dire son nom aujourd'hui [Marc Lépine] ». Il n'est pas le seul.

Pur chaos du désir a été écrit par Gilbert Turp. Distribution: Guillaume Champoux (Benoît), Catherine Florent (Rose).

Extraits de Pur chaos du désir

Guillaume Champoux (Benoît), Catherine Florent (Rose).Guillaume Champoux (Benoît), Catherine Florent (Rose). Photo : Gracieuseté, Gilbert Turp

Dans l'extrait ci-contre, Benoît revient chez lui, exalté par une découverte. La lecture du journal lui a appris qu'une des victimes de Polytechnique habitait au coin de sa rue. Il décrit à Rose la forte impression ressentie, quasi spirituelle. Le fait, confie l'auteur Gilbert Turp, est autobiographique.

Rose annonce pour sa part son intention d'écrire un manifeste féministe avec des amies, lors d'une retraite d'où Benoît est exclu.

Dans le second extrait, ci-dessous, Rose revient, paniquée, du parc avec Aurore et dit avoir été suivie par un homme. Benoît sort en furie battre à poings nus l'inconnu, revient et en fait le récit à Rose, troublée.

« Benoît découvre que, dans sa propre identité, il porte en germe quelque chose qui contient de la rage, explique Gilbert Turp, comme s'il y avait une contagion. L'ombre de Marc Lépine plane sur ce passage-là. »

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