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L'envers du succès

Daniel Leduc



Fondée en 1976 par Micheline Charest et son mari Ronald Weinberg, la compagnie de production audiovisuelle Cinar était un modèle de réussite dans l'univers québécois des affaires.

À l'origine, cette entreprise distribuait des films étrangers pour le marché nord-américain. Toutefois, en 1984, Cinar a concentré ses activités à Montréal pour devenir, par la suite, un producteur.

En 1993, c'était la première maison de production québécoise à être inscrite aux Bourses de Montréal de Toronto, et plus tard, à New York au Nasdaq.

Sous le signe du succès

Logo de Cinar Photo : Cinar

En quelques années, son chiffre d'affaires atteindra 150 millions de dollars. Une bonne partie des revenus de l'entreprise venait de fonds publics.

Avec un flair extraordinaire pour repérer les succès, elle était spécialisée dans les films animés qui ne sont pas violents et qui sont destinés aux enfants. Il s'agit d'un créneau très rentable en ce qui concerne les droits de rediffusion. Plusieurs de ses séries, comme Caillou et Arthur ont connu un succès international.

À l'époque, on disait du producteur qu'il était le Walt Disney québécois. Cinar était aussi la deuxième maison de production audiovisuelle au Québec en importance avec plus de 200 employés. Ses productions ont été diffusées aux quatre coins de la planète, dans plus de 150 pays.

Ses fondateurs, Micheline Charest et Ronald A. Weinberg, étaient au haut du palmarès des personnages riches et puissants du Québec avec notamment Desmarais, Péladeau et Sirois.

Très proche du pouvoir, particulièrement du Parti libéral du Canada, Cinar contribuait régulièrement à la caisse de ce parti. Micheline Charest présidait le Comité de financement électoral de Jean Chrétien.

En 1998, le magazine Hollywood Reporter la classait au 19e rang des femmes les plus influentes de l'industrie du spectacle, après Madonna et Barbara Streisand.

Une belle histoire qui tourne au drame

La journaliste Sophie-LangloisLa journaliste Sophie-Langlois

Au grand étonnement de tous, la fortune et la réputation de Cinar étaient bâties sur la fraude. C'est avec la découverte d'étonnantes activités que cette réussite exceptionnelle s'est effondrée.

Cette réussite exemplaire s'est transformée en véritable cauchemar en devenant un scandale boursier, politique et fiscal.

À l'automne 1999, Radio-Canada révélait que l'entreprise avait utilisé des prête-noms pour obtenir des subventions et des crédits d'impôt d'Ottawa et de Québec.

Au printemps de 2000, une enquête de vérificateurs indépendants leur a permis de découvrir que 122 millions de dollars américains avaient été détournés dans deux entreprises enregistrées aux Bahamas sans l'autorisation du conseil d'administration.

Considéré comme le numéro trois de Cinar, le chef de la direction financière, Hasanain Panju, a été congédié le 6 mars 2000. Peu de temps après, les deux fondateurs ont été écartés de l'entreprise.

La GRC a effectué des perquisitions. De plus, de nombreuses poursuites civiles ont été intentées contre la compagnie et ses dirigeants.

En 2001, Cinar reconnaît l'affaire des prête-noms et rembourse le fisc. Entre-temps, les actions de Cinar sur les bourses avaient fondu comme neige au soleil. Les titres ont finalement été radiés.

Même s'ils n'ont jamais reconnu leur culpabilité, Micheline Charest et Ronald Weinberg ont alors été forcés de démissionner de Cinar.

Des sanctions ont été imposées. Ainsi, Téléfilm Canada a décidé de ne plus financer l'entreprise temporairement. Par ailleurs, Cinar a remboursé des droits d'auteur et des crédits d'impôt qui avaient été obtenus en utilisant des prête-noms.

En 2004, Cinar a été achetée par des investisseurs de Toronto et a été rebaptisée Cookie Jar. Au cours de la même année, Micheline Charest est morte lors d'une chirurgie esthétique.

Un long processus judiciaire

Image de l'émission EnquêteImage de l'émission Enquête

En 2008, le procès pour plagiat contre Cinar, intenté en 1996 par le créateur Claude Robinson, débute après une longue bataille juridique.

L'année suivante, la Cour supérieure du Québec conclut que Cinar ainsi que les maisons de production France Animation et RavensBurger ont volé l'idée originale du créateur en produisant la série télévisée Robinson Sucroé.

Le tribunal de première instance condamne les trois sociétés à lui verser des dommages totalisant 5,2 millions de dollars. Invoquant des erreurs de droit, elles portent le jugement en appel.

En juillet 2011, la Cour d'appel du Québec confirme que ces entreprises ont bel et bien plagié l'oeuvre de Claude Robinson, mais elle réduit le montant des dommages accordés à l'auteur à 2,7 millions de dollars. Sa longue bataille juridique lui a coûté jusqu'à présent 2,4 millions de dollars en frais d'avocats.

À l'automne 2011, les maisons de production tentent de ne pas verser la somme accordée en appel à M. Robinson, sous prétexte qu'elles pourraient ne pas revoir la couleur de leur argent si elles gagnaient en Cour suprême.

La Cour d'appel les oblige finalement à verser une somme de 3,25 millions de dollars dans un compte en fidéicommis, en attendant que la Cour suprême entende l'affaire. Cinar a versé 750 000 $, mais les autres maisons de production n'ont pas versé leur part, qui s'élève à 2,5 millions de dollars. Claude Robinson demande à la Cour suprême de forcer la main des producteurs à ce sujet, mais il n'a pas gain de cause.

En mai 2012, la Cour suprême annonce qu'elle entendra la cause de M. Robinson, qui conteste la décision de la Cour d'appel du Québec de réduire le montant des dommages que les entreprises doivent lui verser.

Le plus haut tribunal du pays entendra aussi la cause des maisons de production, qui contestent quant à elles le jugement de la Cour supérieure ayant conclu en août 2009 que les maisons de production en cause ont violé les droits d'auteur de M. Robinson.

Des enquêtes policières vaines

Une série d'enquêtes policières avaient par ailleurs été déclenchées. D'ailleurs, des policiers de la GRC qui ont travaillé sur l'affaire Cinar pendant deux ans ont eu la déception de ne pas voir les preuves recueillies aboutir à des accusations criminelles.

De plus, le corps policier fédéral n'a pas été capable d'aller au bout de son enquête parce qu'il n'a pas réussi à obtenir des documents de Revenu Canada en invoquant la Loi fédérale sur l'impôt.

Les détails de l'affaire Robinson, à l'émission Enquête, première partie

Les détails de l'affaire Robinson, à l'émission Enquête, deuxième partie

Les détails de l'affaire Robinson, à l'émission Enquête, troisième partie

Société