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Suaad Hagi Mohamud poursuit Ottawa

Suaad Hagi Mohamud est émue de retrouver son fils de 12 ans à Toronto.

Suaad Hagi Mohamud est émue de retrouver son fils de 12 ans à Toronto.

Photo : La Presse canadienne / Darren Calabrese

Radio-Canada

Accusée injustement d'usurpation d'identité et coincée au Kenya pendant près de 3 mois, Suaad Hagi Mohamud poursuit Ottawa pour 2,5 millions de dollars. Dans une entrevue exclusive à CBC, elle se demande si la couleur de sa peau a joué un rôle dans cette affaire.

Suaad Hagi Mohamud, cette citoyenne canadienne qui a été coincée au Kenya pendant près de trois mois après avoir été accusée d'usurpation d'identité, poursuit le gouvernement canadien pour 2,5 millions de dollars.

Lors d'une conférence de presse organisée à Toronto, vendredi, les avocats de la femme de 31 ans, Raoul Boulakia et Julian Falconer, ont également exigé la tenue d'une enquête publique et des excuses du gouvernement fédéral. Ils ont l'appui du député néo-démocrate ontarien Rosario Marchese.

J'étais seule lorsque le gouvernement m'a laissée tomber. [...] Je n'accorde aucune importance à l'argent. [...] Je vais en cour pour que cela n'arrive à personne d'autre.

Suaad Hagi Mohamud

Les avocats de Mme Mohamud expliquent le montant de la poursuite par le fait que personne ne connaît pour l'instant les contrecoups du cauchemar qu'a vécu Mme Mohamud, tant pour elle que pour sa famille, dont son fils de 12 ans.

Mme Mohamud est revenue au pays en fin de semaine, un peu moins d'une semaine après que des tests d'ADN eurent confirmé son identité. Les autorités kenyanes lui avaient confisqué son passeport sous prétexte qu'elle n'en était pas la vraie détentrice.

Après une enquête qualifiée « d'approfondie », les autorités canadiennes ont donné raison aux autorités kenyanes. Ils ont fermé le dossier avant de faire volte-face, sous la pression des médias et de son avocat.

L'un de ses avocats, Julian Falconer, affirme qu'elle a vécu une situation kafkaïenne­. Me Falconer, qui a déjà représenté Maher Arar, dit craindre que les Canadiens ne connaissent jamais les résultats de l'enquête du gouvernement. Ils doivent pourtant savoir si la race et la culture de Mme Mohamud ont joué un rôle dans cette affaire.

Si une personne caucasienne s'était trouvée dans la situation de Suaad au Kenya, aurait-elle subi ce traitement insensible et imprudent?

Julian Falconer

« Nous avons besoin que quelqu'un étudie cette question et y réponde, parce que, franchement, je trouve qu'il est difficile de croire qu'un blanc anglo-saxon dans sa situation aurait été traité de la même façon », affirme Me Falconer.

Un désarroi persistant

Suaad Hagi Mohamud en entrevue à la CBC.

Suaad Hagi Mohamud en entrevue à la CBC.

Dans une entrevue exclusive (Nouvelle fenêtre)accordée à la CBC, Suaad Hagi Mohamud a fait part de la détresse qu'elle a ressentie après avoir constaté, une fois entre les mains des autorités kenyanes, que les autorités consulaires locales n'étaient pas derrière elle.

Pressée de question par la journaliste, elle a avancé que la couleur de sa peau y a peut-être été pour quelque chose.

« Les autorités consulaires canadiennes ne m'auraient pas traité d'une telle façon si j'avais été blanche. Je n'aurais pas manqué mon avion », avance-t-elle, disant maintenant vouloir savoir pourquoi les autorités canadiennes ont été dans un premier temps si réticentes à l'aider.

Mme Mohamud revient aussi sur ces huit jours passés derrière les barreaux, au Kenya. Elle dit avoir vécu une expérience horrible, difficile à décrire, frappée par la faim, la maladie, entourée de tueurs et de membres de gang violent.

En réponse à la journaliste, elle dit croire que des pots-de-vin aux bonnes personnes, au Kenya, auraient pu lui éviter ces tribulations. Elle ajoute n'avoir cependant jamais envisagé cette possibilité, se disant avant tout honnête et ayant confiance en son statut de citoyenne canadienne.

Jeudi dernier, le premier ministre canadien Stephen Harper a affirmé que le ministre de la Sécurité publique, Peter Van Loan, a demandé à l'Agence des services frontaliers d'analyser leurs actions dans ce dossier.

Il n'a toutefois présenté aucune excuse. Il a déclaré que le cas de Mme Mohamud n'était « pas facile » et qu'il y avait eu de « nombreuses complications » dans ce dossier.

Rappel des faits

Le 30 avril: Mme Mohamud quitte le Canada pour se rendre au Kenya rendre visite à sa mère malade.

Le 17 mai: au moment de prendre un vol de retour en direction du Canada, un douanier kenyan estime que Mme Mohamud n'est pas la détentrice du passeport. Le document est confisqué. Mme Mohamud est emprisonnée pendant huit jours et reçoit une amende de 2500 $. Elle doit attendre son procès. Elle risque l'expulsion vers la Somalie (son pays d'origine) ou la prison.

Dans les jours suivants, un agent du Haut-Commissariat du Canada la rencontre dans le cadre de son enquête. Cinq semaines plus tard, l'organisme statue qu'elle n'est pas Suaad Mohamud.

Le 3 juillet: pressé de question par Radio-Canada, le ministère canadien des Affaires étrangères affirme avoir mené une enquête « approfondie », qui conclut la même chose. Le ministère refuse de préciser quels moyens d'enquête ont été utilisés. Son dossier est clos.

Le 10 juillet: après l'avoir demandé avec insistance, Suaad Mohamud se voit convoquer par le Haut-Commissariat du Canada à Nairobi, afin de prendre ses empreintes digitales. Des questions sur la vie quotidienne à Toronto lui sont posées, afin de vérifier si elle connaît la ville. Le ministère des Affaires étrangères refuse de confirmer qu'il avait pris ses empreintes. Son dossier est toutefois rouvert.

Le 14 juillet: le ministère des Affaires étrangères informe Radio-Canada qu'il ne suit plus le dossier et qu'il faut dorénavant s'adresser à l'Agence des services frontaliers du Canada. Celle-ci refuse de répondre aux questions, invoquant la Loi sur la protection des renseignements personnels.

Le 22 juillet: l'avocat torontois de Suaad et le ministère de la Justice signent une entente quelques heures avant une audience devant la Cour fédérale. L'audience est annulée et les services consulaires à Nairobi disposent de 72 heures pour effectuer un prélèvement d'ADN. Une lettre est envoyée au procureur kenyan pour lui demander d'ajourner le procès de 10 à 12 semaines.

Le 24 juillet: le juge kenyan accepte de suspendre le processus judiciaire jusqu'au 17 octobre - le temps que soit établie l'identité de Suaad Mohamud.

Le 10 août: les résultats des tests ADN établissent hors de tout doute l'identité de Suaad Mohamud.

Le 14 août: la justice kenyane abandonne ses accusations.