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Une lumière qui naît du néant ?

Radio-Canada

La période que couvre la Révolution tranquille ne fait pas l'unanimité. Si la plupart des historiens s'entendent pour la faire débuter lors de l'élection de l'équipe libérale de 1960, certains la font plutôt remonter à la mort de Maurice Duplessis (Nouvelle fenêtre), en 1959. Mais le consensus est défini moins clairement quant à la fin de cette époque. Pour les uns, elle se termine en 1964, au moment où les réformes s'essoufflent; pour les autres, elle vient à son terme en 1966, lorsque les libéraux perdent le pouvoir. D'autres encore la situent à la fin des années 1960, et certains parlent même du début des années 1980. Certains révisionnistes, plus marginaux, contestent purement et simplement le concept de la Révolution tranquille, affirmant qu'on a exagéré le retard qu'accusait le Québec.

Une société conservatrice

Après la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement de modernisation et d'urbanisation du Québec se fait sensiblement au même rythme que dans les autres provinces, même si le Québec accuse un certain retard sur l'Ontario, par exemple. Mais leur cheminement diffère grandement, car nulle part ailleurs au pays la religion n'exerce une influence aussi grande sur le fonctionnement de la société. Pour survivre, les Canadiens français se sont appuyés sur la religion catholique, et les principales institutions - hôpitaux, écoles, syndicats - sont dirigées par le clergé.

À l'aube des années 1960, le Québec a un rattrapage à faire sur plusieurs sociétés industrielles, notamment en matière d'éducation, de santé et de logement. Depuis 1936, Maurice Duplessis (Nouvelle fenêtre), antisyndicaliste et anticommuniste convaincu, dirige un gouvernement autoritaire et conservateur qui s'appuie sur la religion. Le « chef », qui mène la province d'une main de fer de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, a une vision essentiellement agricole du Québec. Il trouve d'ailleurs ses appuis chez les agriculteurs et les élites locales.

Sur le plan politique règnent la corruption électorale et le favoritisme : pour obtenir un contrat, il faut être du « bon bord » et contribuer à la caisse électorale de l'Union nationale. La situation n'est guère plus reluisante en matière sociale, comme le démontrera la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, mise sur pied par Ottawa en 1962. Un constat dévastateur s'en dégage. Les francophones sont parmi les groupes sociaux les moins scolarisés au Canada. Ils croupissent au bas de l'échelle et gagnent un revenu nettement inférieur à celui des anglophones de la province et du pays, même quand ils sont bilingues et qu'ils jouissent d'un niveau d'éducation similaire. La grande majorité des postes de direction sont aux mains des anglophones. Tout cela consolide la croyance que les Canadiens français sont « nés pour un petit pain ».

Dans la sphère économique, le gouvernement de Duplessis adopte une attitude de laisser-faire : les richesses naturelles sont souvent exploitées par l'étranger, les industries sont principalement sous le contrôle des Américains (acier, produits chimiques, fer et métaux non ferreux) et des Canadien-anglais (pâtes et papiers, textile et imprimerie).

Les forces de changement

Voilà autant de raisons pour lesquelles la Révolution tranquille est souvent mythifiée, comme si la société de la « grande noirceur » n'avait connu aucune étincelle. Or, les adversaires du duplessisme réclament du changement et font régner sur le Québec un certain climat d'effervescence auquel le régime reste fermé. Vite étouffée, la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels connue sous le nom de commission Tremblay, mise sur pied par Duplessis en 1953, se penche sur les problèmes de la société québécoise et recommande une participation accrue de l'État.

Au premier plan, le mouvement syndical lutte pour l'amélioration des conditions des travailleurs au cours de longs et difficiles conflits qui feront histoire : grèves de Dupuis Frères en 1952, de Louiseville en 1952, de Murdochville en 1957 et de Radio-Canada en 1958-1959, sans oublier la grève d'Asbestos, matée par une répression policière musclée en 1949.

Certains journaux et revues revendiquent eux aussi des changements radicaux. Parmi eux, Le Devoir (Nouvelle fenêtre), sous la plume d'André Laurendeau et de Gérard Filion, réclame des réformes économiques, sociales et politiques. La revue Cité libre (Nouvelle fenêtre), de Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau (Nouvelle fenêtre), qui circule dans les milieux intellectuels, critique elle aussi le régime duplessiste. L'École des sciences sociales et politiques de l'Université Laval, fondée et dirigée par Georges-Henri Lévesque (Nouvelle fenêtre)de 1938 à 1955, forme en outre une génération de politicologues et d'économistes qui contestent l'ordre établi.

La rigidité et l'attitude conservatrice de la société québécoise heurtent également certains artistes, qui produiront le Refus global (Nouvelle fenêtre), en 1948. Le peintre Paul-Émile Borduas, chef de file des automatistes (Nouvelle fenêtre), signe avec 15 autres artistes un manifeste dans lequel ils dénoncent le passé, critiquent la place de l'Église et rejettent le conformisme qui « étouffe » l'art et la pensée.

Autre charge contre la société de l'époque, Le chrétien et les élections, ouvrage rédigé en 1956 par les abbés Gérard Dion et Louis O'Neill, condamne les pratiques électorales frauduleuses. Quatre ans plus tard, le frère Jean-Paul Desbiens publie Les insolences du Frère Untel, une critique contre l'archaïsme du système d'éducation et l'emprise de la religion, contre la peur de l'autorité, la soumission et le conformisme. Le livre fait scandale, mais se vend à plus de 100 000 exemplaires.

Adoption de mesures progressistes

Même si la modernisation s'accélère dans les années 1960, des pas sont faits dans cette direction dans les décennies qui précèdent. Le gouvernement d'Adélard Godbout (Nouvelle fenêtre) (1939-1944) accorde le droit de vote aux femmes en 1940, rend la fréquentation scolaire obligatoire jusqu'à 14 ans et nationalise le premier une compagnie d'électricité, la Montreal Heat and Power, pour fonder Hydro-Québec en 1944. Même Maurice Duplessis adopte certaines mesures progressistes, comme l'électrification de régions rurales et un début timide de réforme scolaire à la fin de son règne. Farouche défenseur de l'autonomie provinciale, il combat la centralisation fédérale, notamment en décidant, en 1954, de lever un impôt provincial sur le revenu, une décision mal acceptée par Ottawa.