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Les dessous du putsch

L'armée encercle la résidence du président hondurien Manuel Zelaya.
L'armée encercle la résidence du président hondurien Manuel Zelaya. Photo: AP/Fernando Antonio
Radio-Canada

Le coup d'État constitue « une opération de déstabilisation sous des oripeaux juridiques », estime Olivier Dabène, spécialiste de l'Amérique latine, en entrevue à Radio-Canada.ca.

Le Honduras, pays de près de 8 millions d'habitants, a vécu un coup d'État dimanche dernier.

Le président Manuel Zelaya s'est vu bouté hors du pays par l'armée, qui affirme défendre la Constitution. Il s'apprêtait à mener une consultation populaire sur l'opportunité de changer ce texte de loi, afin de permettre à un président en exercice de briguer plus d'un mandat. Mais le Tribunal suprême électoral (TSE) avait déclaré cette initiative inconstitutionnelle.

Ces raisons juridiques cachent-elles des enjeux plus profonds dans ce pays de près de 8 millions d'habitants? Pour y voir plus clair, Radio-Canada.ca a interviewé Olivier Dabène, président de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes à Sciences Po Paris. Fin connaisseur de la région, il avait été invité à assister au déroulement de la consultation populaire à titre d'observateur.

L'adhésion à l'ALBA au coeur de la crise

Le président du Honduras Manuel ZelayaLe président du Honduras Manuel Zelaya Photo : AFP / Orlando Sierra

Selon Olivier Dabène, la principale explication de cette crise politique réside dans l'adhésion du Honduras à l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), une initiative d'intégration politique menée par Hugo Chavez. Cette intégration est l'oeuvre du président Marcel Zelaya, qui voulait d'une part profiter de « la manne pétrolière vénézuélienne », mais qui a aussi été séduit par l'option politique de l'ALBA, estime-t-il.

« Il a clairement viré à gauche au cours de son mandat et cela a eu tendance à affoler les secteurs conservateurs du pays », déclare-t-il. (Écouter l'extrait)

L'épouvantail Chavez fait peur, et il a effrayé les secteurs patronaux, qui pensaient qu'une adhésion à l'ALBA allait remettre en cause l'accord de libre-échange avec les États-Unis.

Olivier Dabène

Fait à noter, si le Honduras est membre de l'alliance politique menée par Hugo Chavez, il a aussi signé un accord de libre-échange avec les États-Unis. « C'est une situation carrefour qui fait que la démocratie dans ce pays va être soutenue par toutes les forces politiques du continent », estime M. Dabène.

Une coalition de l'armée et du patronat

Le chercheur ajoute que l'armée a fait main basse sur l'économie, de mèche avec les secteurs patronaux, lors de l'accession du pays à la démocratie - une position dominante conservée depuis. « Rappelons-nous la façon dont le Honduras est passé à la démocratie: en pleine crise centre-américaine, au moment où le territoire était occupé par les GI américains qui étaient en guerre contre le Nicaragua sandiniste ».

Dans cette situation d'extrême militarisation, les militaires ont réussi à conserver un pouvoir politique et économique aussi, en lien avec les secteurs patronaux.

Olivier Dabène

Or, le président Zelaya a remis en cause cet « accord tacite » entre les secteurs qui brassaient des affaires. Il « a rompu cet équilibre et déclenché une crise institutionnelle ».

Mais les putschistes brandissent la décision du TSE et prétendent plutôt avoir voulu défendre la Constitution hondurienne. Un argument que rejette Olivier Dabène: « Le tribunal s'est appuyé sur des articles de la Constitution qui sont discutables. [...] C'est vraiment une opération de déstabilisation politique que certains secteurs ont essayé de couvrir sous des oripeaux juridiques ». (Écouter l'extrait)

Un pays qui peut faire cavalier seul

L'armée pouvait toutefois se douter que la réaction de la communauté internationale serait forte. « C'est vrai que ça ne paraît pas très intelligent comme manoeuvre, mais il y a des précédents », analyse le chercheur qui note que le pays « n'a pas hésité à s'enfermer dans des logiques d'isolement » au cours de son histoire. (Écouter l'extrait)

Cette nouvelle crise politique ne devrait toutefois pas plonger le pays dans une autre période de fermeture, selon l'universitaire. « Pas sûr que le pays peut résister à une forte pression du continent et d'au-delà », note-t-il, et ce, pour plusieurs raisons.

D'une part, l'Organisation des États américains (OEA) pourrait invoquer la Charte démocratique interaméricaine pour expulser le pays de ses rangs.

En parallèle, « les États-Unis se rangent sagement derrière l'OEA, qui est unanime, y compris avec le soutien de pays de la gauche radicale. C'est une fantastique occasion de ne pas trop en faire et de montrer qu'il y a un vrai consensus » pour les États-Unis, ajoute le chercheur.

Quant au rôle du Venezuela, Olivier Dabène estime que « Hugo Chavez joue de façon assez habile ».

Hugo Chavez se montre très critique, mais il prend soin de ne pas trop bafouer la souveraineté du pays en proférant des menaces. Au fond, il fait attention à ne pas faire trop peur aux secteurs les plus conservateurs du pays.

Olivier Dabène

Et pour cause, les électeurs doivent se rendre aux urnes en novembre prochain, et l'adhésion à l'ALBA pourrait constituer un enjeu électoral.

Cette conjoncture laisse entrevoir une « issue positive » au chercheur. Celui-ci croit un compromis possible, notamment l'intégration de la possibilité de plusieurs mandats dans la Constitution en échange de l'engagement du président Zelaya à ne pas briguer d'autre mandat.

D'ici là, le chercheur estime difficile d'évaluer le soutien populaire au coup d'État, le pays étant plongé dans l'état d'urgence. Il note toutefois que la presse se range « très nettement en faveur du coup d'État ».

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