•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Une naissance difficile

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2009 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

L'arrivée en 2008 du cours d'éthique et culture religieuse dans les écoles du Québec a suscité tout un éventail de critiques. Des opposants à ce cours se sont même retrouvés, à plusieurs reprises, devant les tribunaux.

Des parents de Drummondville qui voulaient exempter leur enfant du cours ont porté leur cause en appel. Ils contestent le jugement dans lequel le juge Jean-Guy Dubois concluait que le caractère obligatoire ce cours ne brimait pas la liberté de conscience et de religion des familles.

Un autre procès, entendu en juin, met en cause le collège privé catholique Loyola, qui souhaite offrir son propre programme, du point de vue catholique. Le jugement n'a pas encore été rendu.

En février, des parents de Granby, dont les enfants avaient été suspendus pour avoir boycotté le cours, avaient obtenu une injonction leur permettant de continuer à retirer leurs enfants du cours.

En tout, quelque 2300 demandes d'exemption de cours - toutes refusées - ont été présentées par des parents au ministère de l'Éducation. 160 enfants ont aussi été retirés du cours par leurs parents. C'est peu, sans être anodin. Ajoutons à cela que des centaines de personnes ont manifesté dans la rue contre le programme.

Les critiques sont de toutes natures. Certains déplorent que le programme propose d'aborder la religion sans souci d'introduire la foi. D'autres, qu'il ne fasse pas de la culture de la majorité le creuset de l'intégration des nouveaux venus. D'autres, encore, se demandent s'il ne risque pas de compromettre la laïcisation déjà bien avancée de notre société.

Le projet ouvre de vastes horizons à la jeunesse du Québec, que l'on invite à embrasser le « pluralisme de fait qui caractérise la société », comme le dit M. Leroux, dans Éthique, culture religieuse et dialogue, qui a inspiré le contenu du cours. Non pas développer une foi de bazar, qui accumule tout sans distinction, mais apprendre à raisonner son rapport à ce qui est différent.

En faisant du dialogue le sésame de l'avenir, dans un esprit de « respect réciproque des valeurs et des croyances », on espère voir apparaître une jeunesse capable de puiser, sans préjugés, aux sources de nos traditions - chrétienne, juive, amérindienne - et aux expériences plurielles du présent, pour façonner un avenir d'égalité et de justice.

Le programme

Au primaire, le programme d'éthique et de culture religieuse est conçu pour environ 36 heures de cours par année. Au secondaire, il a été conçu pour 100 heures au premier cycle, 100 heures en 4e secondaire et 50 heures en 5e secondaire. Il n'est pas à l'horaire en 3e secondaire.

Le programme a été conçu pour tenir compte des capacités des enfants suivant leur âge. Ainsi, pour les petits, l'éthique ce sera de s'attarder, par exemple, à ce qui constitue pour eux le bonheur, telle la visite chez grand-papa, et de découvrir, par les exemples de chacun, la diversité des points de vue. De ces petits riens qui font la vie des enfants, on passe à la question du partage entre amis, avant de traverser au secondaire pour s'acclimater aux concepts de liberté, de justice, puis, enfin, de la tolérance.

Dans le volet religion, on s'initie aux fêtes et rites, puis aux religions et à leurs fondateurs, avant d'aborder au secondaire l'histoire d'institutions et de personnages marquants d'ici, pour finir par se pencher sur ce que proposent les grandes religions aux questions existentielles.

Une approchée graduée

Denis WattersAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Denis Watters, auteur du Guide d'éthique et culture religieuse 101.

Enthousiaste, Denis Watters ne doute pas que le programme, qu'il connaît jusque dans ses moindres détails, finisse par porter fruit. C'est pourquoi, après en avoir coordonné la rédaction pour le ministère de l'Éducation, puis fait sa promotion en 2008 auprès des médias et de la population, il en assure maintenant la défense à titre de consultant indépendant, sur les tribunes les plus diverses.

M. Watters le reconnaît, il faudra attendre 2019, lorsqu'une première cohorte d'étudiants aura suivi le programme, pour en mesurer la qualité. Mais des signes encourageants apparaissent déjà, soutient-il.

« Lorsque j'étais au ministère, lors de la deuxième année d'expérimentation du programme, une enseignante du 5e secondaire m'a dit: ''l'an passé, j'ai enseigné à ces mêmes élèves en 4e secondaire, et je vois déjà un gros changement. Ils sont plus ouverts, ils ont développé un esprit critique, ils sont plus réceptifs vis-à-vis de la diversité des propos exprimés en classe''. »

Une utopie mal servie par la réalité

Le programme est vaste. Une rupture, en fait, comme le dit M. Leroux lui-même, et qui repose peut-être sur des épaules trop fragiles.

« J'ai beaucoup d'estime pour quelqu'un comme M. Leroux, pour son travail et sa réflexion », affirme d'entrée de jeu Normand Baillargeon, professeur au Département d'éducation et de pédagogie de l'UQAM. « [Mais] je crois que la réalisation concrète de ça est extrêmement improbable. La quantité d'information que l'enseignant doit être en mesure de maîtriser pour viser les objectifs du cours est absolument phénoménale. Ça demande une culture générale extraordinaire, une connaissance approfondie des différentes traditions religieuses et éthiques. »

Or, M. Baillargeon, quoiqu'il enseigne dans cette même faculté où l'on forme les futurs enseignants de ce programme, est plutôt pessimiste.

« En sciences de l'éducation, les formations offertes sont généralement extrêmement faibles, peu solides pour ce qui est du contenu théorique. C'est ce que je constate; mes étudiants me le répètent à satiété. »

Et s'il n'y avait que ça. « Mais vous comprenez aussi que ce n'est pas un enseignement comme les autres. Il faut savoir faire preuve d'une grande sensibilité, d'une capacité de négocier des conflits parfois profonds, avec des parents, sur des questions de valeurs extrêmement fondamentales. »

Il poursuit: « Je vais être franc avez vous. J'ai fait de très longues études, je suis à l'université depuis des années, j'ai écrit sur des tonnes de sujets [dont ce programme], et si je devais enseigner ce cours-là au secondaire à partir de septembre, je passerais un été d'enfer à étudier. Et pourtant, je me suis intéressé à ces questions. »

Que sais-je?

Normand Baillargeon pose une question fondamentale: à partir de quel savoir s'exerce la pensée des enfants?

Denis Watters insiste: « ce n'est pas un cours d'histoire des religions », pas plus que son volet éthique n'est « une étude approfondie de doctrines de pensées et de philosophies », précise le guide qu'il a conçu.

C'est pourquoi, donne-t-il en exemple, aucun débat n'a eu lieu, au moment de la confection du cours, sur les aspects de l'histoire de telle ou telle religion que devraient connaître les maîtres.

Il s'agit avant tout, souligne-t-il, « d'implanter des méthodes de réflexion dans la pratique du dialogue ».

Pour ce qui est des exemples que les enseignants utiliseront pendant leurs cours, M. Watters compte sur le matériel scolaire, pour l'essentiel encore en préparation.

Bien qu'implanté à l'échelle du Québec, le programme semble donc naviguer encore dans sa phase expérimentale.

Mais l'acquisition de certaines connaissances est nécessaire, si l'on veut rester dans l'esprit de Georges Leroux.

Car dans ce qu'il appelle les justifications essentielles du « choix social du programme », soit le fait de l'offrir, il y a « la volonté de recueillir pour le transmettre l'héritage normatif, à la fois moral et religieux, du Québec ». De cette connaissance de notre histoire chrétienne, mais aussi amérindienne, juive, et plus récemment de l'Islam, dépend la réalisation de cet idéal d'une société réconciliée avec sa pluralité.

« Que peut comprendre un jeune des luttes fratricides du Proche-Orient, dit-il dans un autre ordre d'idée, s'il ne sait retrouver dans la Bible l'histoire complexe de la Palestine et d'Israël? »

C'est cet aspect encore incomplet du programme qui fait craindre à M. Baillargeon que l'on soit devant un projet mi-chair mi-poisson.

« Ou bien on a de véritables exigences élevées, comme celles de Leroux, ou il y a le risque que l'on se retrouve à discuter entre nous sur des choses sur lesquelles on a très peu d'information. Dans le premier cas l'objectif est trop élevé [selon moi], dans le second il l'est trop peu pour mériter le nom de véritable éducation. [...] À ce moment-là, je ne vois pas le grand intérêt intellectuel et la portée éducative du projet. »

L'enjeu de la formation

Les récentes cohortes d'enseignants, au primaire et au secondaire, ont déjà été formées au programme à l'université. Pour les autres, on aurait accordé entre deux et quatre journées de formation aux professeurs dans le secteur public, selon les données du ministère de l'Éducation. Dans les écoles privées, M. Watters parle de six jours.

Un budget de 3 millions de dollars sur trois ans (2006-2009) est réservé à cette fin par le ministère de l'Éducation.

Est-ce suffisant pour se familiariser avec l'héritage pluriel que Georges Leroux souhaite voir enseigné et pour maîtriser les méthodes de réflexion sur lesquelles repose cet enseignement? En fait, précise Denis Watters, il revient à l'enseignant de s'informer comme il le convient et aux commissions scolaires de s'assurer que les formations nécessaires sont disponibles.

Regardez le reportage de Catherine Kovacs sur la première année du cours d'Éthique et culture religieuse (Nouvelle fenêtre)

Pédagogue infatigable

Denis Watters a élaboré de sa propre initiative un guide pour répondre aux questions des parents sur le programme. Il multiplie aussi les interventions dans les médias, non sans ressentir parfois une certaine irritation.

« Je peux vous dire que j'ai participé à des tribunes téléphoniques dernièrement, et ce dont je me rends compte, si vous me permettez l'exemple, ça vire au dialogue de sourds. »

Ce manque d'écoute ne risque-t-il pas de se répandre dans les écoles partout au Québec?

« Je serais plutôt porté à dire le contraire. Il y a des gens qui le disent à l'heure actuelle: on n'aurait peut-être pas eu besoin de la commission Bouchard-Taylor si ce programme avait été instauré bien avant. »

M. Watters rappelle d'ailleurs que cette même commission avait recommandé au gouvernement de faire une promotion vigoureuse du programme auprès des parents et de l'ensemble de la société québécoise.

« L'an passé, j'ai été le porte-parole de Mme Courchesne ( la ministre de l'Éducation). Pendant plusieurs mois, j'ai donné une trentaine d'entrevues, si ce n'est plus, pour le ministère. Maintenant, ce que je remarque, c'est que depuis l'application du programme, je n'ai pas entendu beaucoup de personnes du ministère se commettre. Alors, tirez-en les conclusions. Mais ce serait intéressant de savoir pourquoi. Est-ce qu'ils craignent l'issue du procès à l'heure actuelle? Je ne sais trop. »

Entre-temps, il poursuit son oeuvre, quelque peu solitaire.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !