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Entrevue avec Emmanuelle Latraverse

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2008 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Emmanuelle Latraverse s'apprête à rentrer au Canada après avoir passé un mois à la base militaire de Kandahar. Ximena Sampson lui a parlé alors qu'elle faisait escale à Dubai.

Vous vous étiez préparée avant de partir en Afghanistan, est-ce que c'était ce à quoi vous vous attendiez?

Je pense qu'il n'y a rien qui peut nous préparer à ce qu'on vit ici, à ce que l'on découvre, à ce que l'on apprend quand on débarque à Kandahar. On a beau se l'être fait décrire par des collègues, rien ne peut nous préparer à cette vie-là. Que ce soit l'austérité des conditions dans lesquelles on est, le rythme de travail, mais surtout l'ampleur de ce que l'on apprend, de ce que l'on éprouve, de ce que l'on découvre tous les jours. Je pense que ça dépasse l'entendement.

Qu'est-ce qui vous a le plus marquée?

Je dirais, avec le recul, de voir à quel point tout a basculé rapidement pendant que j'étais là-bas. Quand je suis arrivée à Kandahar, je parlais à notre fixer, c'est-à-dire le guide qui nous sert de chauffeur, d'interprète, et qui nous fournit des contacts. Il m'a dit: « Il faut que tu viennes à Kandahar, la ville est sécuritaire, il y a plein de reportages qu'on peut faire ensemble. Ce n'est pas comme avant, ça va mieux. » Dix jours après mon arrivée, il y a eu l'attentat contre la prison, et on a été pris dans un maelstrom pendant 10 à 12 jours.

Quand le calme est revenu, je l'ai rappelé et je lui ai demandé ce qu'on pourrait faire. Il m'a répondu qu'il n'était plus question de m'emmener faire des reportages parce que la ville était trop dangereuse. Il y a vraiment le sentiment, là-bas, que tout a basculé pour le pire ce soir-là.

Quand on couvrait l'évènement, on en saisissait l'importance, c'était quand même spectaculaire, mais c'est avec le temps qu'on constate l'ampleur des conséquences de cet attentat.

Le mois de juin a été très meurtrier, autant pour les forces de l'OTAN que pour les civils afghans. Avez-vous senti une différence dans le moral des troupes?

Ce n'est pas uniforme. À la base de Kandahar, il y a tellement de pays qui sont déployés qu'on ne peut pas parler du moral des troupes en général. Du côté des Canadiens, on a posé la question au général Thompson, le commandant du contingent canadien, et lui-même disait que le Canada a été plus chanceux que les autres pays. Il n'y a eu que trois décès au mois de juin. Le moral est donc plutôt bon. Les soldats croient dans cette mission, ils ont la conviction de faire des progrès. La plupart du temps, quand ils vont dans des patrouilles, qu'ils affrontent les insurgés, ils remportent ces batailles-là. La peur vient quand il faut se déplacer en convoi et prendre la route. C'est à ce moment-là qu'il y a plus de victimes.

Par ailleurs, chez les Américains qu'on rencontrait à la cafétéria ou dans la rue, le moral est beaucoup moins bon. On sent que le mois de juin a été très difficile pour eux. Ça a été très symbolique pour eux de constater que, pour deux mois d'affilée, il y a plus de victimes au sein des troupes américaines en Afghanistan qu'en Irak. Ça a été un coup très dur.

Vous dites que vous n'avez pas pu faire certains reportages à Kandahar; êtes-vous quand même satisfaite de ce que vous avez pu couvrir?

Militaire canadien dans l'Arghandab.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Militaire canadien dans l'Arghandab.

Oui, parce qu'on a beaucoup produit. On a été privilégiés et chanceux, par moments. Je n'ai qu'à penser au fameux mercredi (le 18 juin) après l'attentat contre la prison, quand il y a eu l'offensive dans la vallée d'Arghandab. C'est toujours difficile en télé de raconter ces offensives-là. On ne réussit pas toujours à être à la bonne place au bon moment. Avec mon collègue de la CBC et mon caméraman, on a eu la chance de passer la journée avec le général Thompson.

À partir de son district de commandement, on avait une vue sur la vallée. On se sentait vraiment privilégiés de pouvoir observer une offensive comme celle-là à distance. On était à la fois assez loin pour ne pas être terrifiés, mais assez proches pour avoir de bonnes images. De voir un général mener une offensive, ça arrive rarement dans une vie. Ce sera certainement un évènement marquant de cette couverture-là.

C'est sûr que, comme journaliste, on a toujours le regret de ne pas avoir pu raconter toutes les histoires qu'on aurait voulu. Mais il y a une réalité: c'est tellement dangereux de sortir que chaque risque est pesé, calculé. À partir de la mi-juin, c'était trop dangereux. Je me dis que ce sera pour la prochaine fois.

Seriez-vous donc prête à repartir?

L'expérience a été vraiment extraordinaire. Le but d'être journaliste, c'est de découvrir des choses, de les voir de nos propres yeux, d'essayer de les comprendre et de les faire comprendre. De montrer aux gens ce que l'on a vu. C'est donc un privilège. Pour repartir, ça dépendra des circonstances.

Je vous avais demandé, avant votre départ, si le fait d'être une femme pouvait faire une différence. Vous m'aviez dit que vous répondriez au retour...

Sur la base militaire, il n'y a pas vraiment de différence. Mais à partir du moment où l'on sort, il y en a une. Mes guides et mes collègues masculins disent que, paradoxalement, les femmes sont moins ciblées dans les rues de Kandahar. Mon fixer disait qu'il était plus facile de sortir avec moi qu'avec mon collègue de CBC, par exemple.

Comme femme, l'ultime paradoxe en Afghanistan c'est que, quand on se déplace en voiture, on a le loisir de porter ou non la burqa. C'est très rassurant parce que ça nous permet de passer incognito, alors que nos collègues masculins ont beau mettre les habits locaux et porter un chapeau, ils ne peuvent pas se cacher complètement. Alors que, dans une voiture au centre-ville de Kandahar, avec une burqa, on passe inaperçue.

C'est un avantage qui me rend très mal à l'aise, comme femme nord-américaine. C'est un passeport pour pouvoir se déplacer d'une façon plus sécuritaire, mais on ne peut pas oublier en même temps que, pour les femmes qui sont obligées de la porter tous les jours, c'est une véritable prison. C'est donc une décision difficile à prendre.

À son retour au Canada, Emmanuelle Latraverse a parlé de son séjour en Afghanistan avec Madeleine Roy.

Lisez l'entrevue avec Emmanuelle Latraverse avant son départ

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