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Entrevue avec Bernard Derome

Radio-Canada

Vous rentrez d'un séjour en Afghanistan. Quelle impression gardez-vous de ce pays?

J'ai eu l'occasion de survoler la province de Kandahar. Physiquement, c'est un pays de contraste: des montagnes, tout à coup c'est le désert, désert rouge, et puis à travers ça, on aperçoit de l'eau, beaucoup d'eau même, c'est très surprenant, et puis des oasis et puis des cultures. Ça permet de comprendre la complexité du travail des militaires dans cette province qui est considérée comme l'une des plus dangereuses.

Dans l'un de vos reportages, vous parlez de guerre irrégulière. Qu'est-ce que c'est?

C'est une guerre de guérilla. Un peu comme au Vietnam. C'est ce que les insurgés ont compris pour arriver à démobiliser le nombre important de militaires déployés à travers le pays.

Si je comprends bien, le simple de fait de poser des mines les dispense d'aligner des milliers d'individus?

Il est certain que les Forces canadiennes auront toujours une supériorité de feu. C'est pour ça que, des combats de face à face, il n'y en a à peu près pas. Si ça chauffe un peu trop, on demande de l'aide et les chasseurs arrivent. Vous me parlez de mines. Ce sont plus que des mines: ce sont des bombes. Les dernières qu'on a vues, et celle qui a touché nos collègues Patrice [Roy] et Charles [Dubois], avaient des charges explosives extrêmement importantes. Ce sont de grosses casseroles avec un couvercle boulonné. Ça peut faire sauter autant un petit transport de troupes qu'un gros char, comme le Léopard 2, un char de 60 tonnes, je pense. Le pays, de toute manière, est l'un des plus minés au monde. Ce sont des relents de l'époque soviétique. On le voit à Kaboul où je suis allé: dans le centre-ville, tous les gens amputés d'une jambe ont été victimes d'une mine antipersonnel.

Vous venez de parler de l'accident de Charles et de Patrice, survenu la veille de votre départ. Comment vous sentiez-vous le jour de votre départ?

Avant même de savoir ce qui est arrivé à Patrice et à Charles, il faut s'y préparer psychologiquement.

Parlez-moi de votre préparation psychologique.

Qu'on le veuille ou pas, il y a un danger certain. Mais il est loin. Je veux dire: on s'en va en terrain de guerre, ça va être intéressant. C'est une aventure d'une certaine manière. On est conscient du danger, mais on est volontaire parce qu'il y a là une expérience journalistique formidable. Quand on apprend ce qui est arrivé à nos collègues, on est un peu atterré. J'ai vu les dommages causés au transport. Vraiment, Patrice et Charles sont très chanceux d'avoir eu la vie sauve, vous n'avez aucune idée. Tout ça pour dire que, quand je suis parti, je me suis posé la question: « Finalement, est-ce que j'y vais? » On hésitait à me faire partir aussi. Dans mon for intérieur, je voulais y aller. Ma famille me pourchassait. J'étais en plein meeting, le téléphone sonnait:« Papa, tu ne pars pas! ». J'ai des enfants, pas des bébés, ils ont 30 ans, et 28 ans. Finalement, j'ai consulté des amis, des proches. Ils m'ont dit: « Il faut que tu arrives à convaincre les gens que tu aimes de te laisser partir ». Parce qu'au-delà du droit du public à l'information, il y a le devoir d'informer, compte tenu des circonstances de plus en plus particulières, je me suis dit: « On va prendre les précautions voulues. Il n'y a rien d'acquis pour autant, mais on y va ». Le danger, on le voit très bien. Le premier soir, on a reçu des roquettes sur le camp, à Kandahar. Tout le monde va se réfugier dans le bunker, puis attend que les sirènes annoncent que tout est terminé.

Vous venez d'évoquer les roquettes, est-ce qu'il n'y a pas un aspect de harcèlement psychologique dans cette guerre?

Les militaires vont vous dire: « Ils nous harcèlent avec leurs roquettes, avec leurs coups de feu. Heureusement, ils ne savent pas tirer. J'espère qu'ils n'apprendront pas à tirer ». Ils signifient leur présence. Dans ce cas-ci, il y avait une rotation. Les gens de Valcartier venaient d'arriver. Donc, il y avait eu une période...

De flottement?

...de flottement, un peu. C'est évident que ça a joué. L'enchaînement s'est mal fait. Les talibans en ont profité pendant ce temps, et se sont jetés sur les policiers afghans qui sont peu armés, qui ne sont pas très bien formés. Il y a beaucoup de corruption également. Ça [leur] a permis de reprendre une partie du terrain qui avait été gagné par les militaires qui étaient là auparavant.

Avez-vous l'impression que l'armée canadienne, comme l'armée américaine au Vietnam, est en train de s'embourber?

Difficile de trancher cette question-là. Il est certain que s'il y en a, des progrès, ils sont très lents. [Il réfléchit] Honnêtement, je ne le sais pas. On se rend compte que ça ne peut pas continuer comme ça très longtemps. On commence à parler de négociations. Et, depuis longtemps, on se dit: « S'il doit y avoir négociations, il faut que les talibans soient dans le coup ». Il y a quelques semaines, le président Karzaï a tenu une espèce de jirga avec les chefs tribaux afghans et pakistanais. Moucharraf, du Pakistan, est venu finalement. Il va falloir que ces gens-là s'entendent et soient sur la même longueur d'onde, s'ils veulent un semblant de paix. On commence à parler de négociations... mais on va y mettre du temps. Au Vietnam, on a mis six mois avant de trouver la forme de la table. [Il en rit] Je ne sais pas combien de temps on mettra cette fois-ci pour s'asseoir.

Mais il y a au moins cette ouverture-là?

Il y a un début. J'ai rencontré le gouverneur de la province de Kandahar, un jeune gars nommé par Karzaï, qui n'est pas élu. Il contrôle beaucoup de choses dans la province. Je lui ai demandé s'il avait des contacts avec les insurgés. Il m'a répondu: « Oui, avec les talibans modérés ». Autre chose, on assiste à un phénomène nouveau: pour la libération des otages sud-coréens, le gouvernement sud-coréen a négocié avec un représentant des talibans. De plus en plus, ils s'imposent comme une partie importante dans ce jeu-là.

Sont-il en train d'acquérir une certaine légitimité?

Tranquillement, il va falloir qu'on en arrive à ça. Autrement, on n'en sortira jamais, jamais, jamais, jamais. Et là, c'est certain qu'il va y avoir un découragement. En ce sens-là, les insurgés finiraient par avoir le dessus sur cette armée qui, pourtant, a une supériorité du feu.

C'était la première fois que vous alliez dans une zone de guerre?

Oui! Oui, ben oui.

Vous êtes prêt à repartir?

Oui, je repartirais, oui, je repartirais, oui, je vous le dis. Ce n'est pas par bravade. Voyez-vous, l'information, il y en a beaucoup. On sait souvent qu'il se passe quelque chose, mais on ne sait pas pourquoi. Le pourquoi, il faut aller le voir. La télévision repose sur l'image. Mais je pense que les yeux sont plus forts que l'image. Je ne sais pas si l'image arrive à transmettre tout ce qu'on peut voir, tout ce qu'on peut ressentir, c'est très particulier. Je n'ai aucune prétention sur mon expertise, j'en ai une petite, mais ce que j'ai vu des Afghans et des gens de l'armée, j'espère que je pourrai en parler sans dire trop de sottises.

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