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La laïcité en Turquie

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2007 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Mardi 9 janvier

La reporter Julie Miville-Dechêne s'est rendue dans ce pays à 99 % mulsulman. La Turquie a fondé son identité nationale sur la laïcité et encadre étroitement la pratique religieuse. Le port du voile est interdit à l'école et dans toutes les institutions publiques. Il en résulte des tensions avec certains islamistes.

À son retour, Julie Miville-Dechêne a préparé ce journal de bord:

Dimanche 17 décembre 2006
C'est la fin de notre séjour en Turquie. En pleine nuit, nous arrivons, la réalisatrice Marie-Ève Bédard et moi, à l'aéroport d'Istanbul. Le spectacle est impressionnant, des milliers de pèlerins musulmans turcs, tous habillés dans les mêmes tons de beige, se pressent autour de leurs accompagnateurs. Ils vont s'envoler pour la Mecque. Beaucoup d'hommes qui ne sont vêtus que de deux petites serviettes de bain blanches, l'une autour de la taille, l'autre autour des épaules.

Plus tard, on m'expliquera que c'est une façon de se purifier avant le grand voyage et d'être tous vêtus pareil. Ce qui m'étonne moins, c'est que les organisateurs sont tous de la Diyanet, la direction des Affaires religieuses, une espèce de ministère qui contrôle tous les aspects de la pratique religieuse en Turquie.

J'avais déjà visité Istanbul comme touriste il y a une vingtaine d'années, mais c'était la première fois à titre de journaliste. Cinq jours, en fait quatre jours et demi de tournage, pour faire un reportage sur les contradictions qui animent ce pays laïque, à 99 % musulman.

L'angle est intéressant, surtout étant donné le débat qui a lieu au Canada en ce moment sur les accommodements raisonnables. Pourquoi interdit-on le foulard islamique dans toutes les institutions publiques en Turquie, une interdiction qui a été jugée légale par les tribunaux turcs et même par la Cour européenne? Une des différences, c'est que le principe de la laïcité est inscrit dans la Constitution turque, ce n'est pas le cas au Canada. Mais il y a aussi toute l'histoire des deux pays qui est bien différente.

Obstacle principal pour moi: je ne parle pas la langue, alors que j'ai surtout travaillé dans des pays où je n'avais pas cette difficulté supplémentaire. Bien sûr, beaucoup d'intellectuels turcs parlent anglais ou français, mais pour toutes les démarches et les permissions auprès des fonctionnaires, nous avons dû dépendre d'une interprète, qu'on appelle dans notre jargon une « fixer ».

Istanbul est toujours aussi belle que dans mon souvenir, mais la ville a beaucoup grossi. Quinze millions d'habitants approximativement, personne ne sait vraiment. Et comme le réseau routier n'a pas suivi, c'est le pire problème qui nous attend, et que je n'avais pas soupçonné.

Chaque jour, nous sommes coincés dans des embouteillages 4 ou 5 heures de temps, ce qui réduit d'autant le temps de tournage. C'est l'hiver en Turquie aussi, et le soleil se couche à 16 heures.

Tout cela est d'autant plus angoissant qu'en arrivant, nous réalisons qu'aucune permission gouvernementale ne nous a encore été accordée pour tourner dans une mosquée, dans une école religieuse, pour parler aux responsables de la fameuse Diyanet. Et pourtant, les demandes ont été acheminées il y a au moins 3 semaines. Même notre « fixer », Senel, une Turque qui a étudié en France, n'est pas très optimiste, mais nous dit quand même que souvent les choses se débloquent à la dernière minute. Bon, restons calmes, il n'y a rien à faire sinon nous concentrer sur ce qu 'on peut tourner. Il faut dire que la Turquie a accueilli 2 semaines auparavant le Pape, et tout le monde semble un peu fatigué.

Parmi ceux que nous aurions aimé rencontrer, mais qui n'a pas répondu à nos demandes, le Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, auteur du roman Neige qui, justement, va au coeur du sujet qui nous intéresse: le port du voile. À défaut d'une interview, son roman est une excellente façon de plonger au coeur de l'atmosphère du pays.

Début de tournage: mardi matin
Le 12 décembre, il pleut à boire debout. On ne pourra faire aucune image de la ville aujourd'hui. Il n'y a pas de perspective sur les magnifiques mosquées de la vieille ville. Mais nous rencontrons aujourd'hui nos deux personnages principaux, deux femmes qui incarnent le débat actuel que vit la Turquie. Une femme turque divorcée, Idil Uzel, qui a vécu quelques années au Canada, qui parle bien français, non voilée, occidentalisée; et l'autre, Nilufer Çetin, que nous a envoyée son avocat, une des nombreuses professionnelles portant le foulard islamique qui ne peut exercer son métier à cause des lois turques.

Malgré les embouteillages, la pluie et le décalage horaire, notre première journée se déroule très bien. Nous réussissons même à amener Nilufer Çetin sur le campus de l'université d'où elle a été expulsée à cause de son voile. Nous n'avons pas de permission, bien sûr, mais on nous laisse passer. Nous faisons quelques images avant qu' un gardien de sécurité vêtu en infirmier nous interpelle et nous demande d'arrêter de filmer. Mais nous avons quand même eu le temps de faire une brève entrevue.

En route maintenant pour son petit appartement en banlieue, en pleine heure de pointe. La conversation est réduite dans le camion de reportage, Nilufer Çetin comprend à peine l'anglais. Elle porte une robe traditionnelle et un voile, refuse la main que lui tend notre caméraman et passe son temps au cellulaire. Mais, clairement, elle a un message à faire passer: on lui retire sa liberté religieuse et elle ne l'accepte pas. Elle accepte donc de nous laisser la filmer chez elle, pendant sa prière, avec son fils, et nous explique simplement sa quête. Deux femmes aux antipodes l'une de l'autre, deux femmes éduquées.

Une première journée où je me rends compte que j'ai un deuxième choc culturel. Les Turcs répondent souvent indirectement aux questions, en rappelant longuement le contexte, bref, je fais de très longues entrevues - trop longues!!! -, car je n'ose pas les interrompre. Il faut quand même abréger. Quand Idil Uzel a commencé à me parler de l'empire ottoman, j'ai dû la ramener à des évènements historiques plus récents!!

Heureusement qu'il y a le cellulaire. Dans un de nos nombreux embouteillages, nous rappelons les fonctionnaires et, finalement, en toute fin de journée, notre permission pour tourner dans une école le lendemain se débloque. Youpi! Je commence à mieux respirer. Car la question scolaire est au coeur de notre reportage. Le port du voile est interdit dans les écoles, mais il y a des écoles bien particulières, les Iman Hatip, qui donnent 40 % de cours de religion, sous contrôle de l'État.

Mercredi
L'école est située dans une lointaine banlieue et, oh surprise, presque toutes les filles sont voilées!! C'est la beauté du journalisme; même la fixer ne s'attendait pas à cela. Les garçons et les filles occupent des ailes différentes de l'école, entrent par des portes différentes, mais le foulard fait partie de l'uniforme des filles. Une prof d'anglais est chargée de nous faire visiter, ce qui est fort bien pour moi, car je peux lui poser directement mes questions. Elle aussi porte le voile, depuis 2 ans seulement, car elle était prête, me dit-elle.

Je comprends qu'on étire l'élastique ici jusqu'au bout. Le port du voile est permis dans les cours de religion, mais normalement toutes les filles doivent l'enlever pour les autres matières académiques. Ça, c'est la théorie, mais en pratique, c'est très différent, et même les professeures sont voilées.

Cela dit, les Iman Hatip comptent pour à peine 1 % des écoles, les autres sont laïques, et le voile y est interdit. Mais cela illustre bien les contradictions de ce pays laïque où on aménage des espaces pour la religion.

Depuis que je suis arrivée, je me sens un peu comme dans les pays communistes que j'ai visités. Une bureaucratie lourde, mais aussi des portraits et des bustes d'Ataturk partout, partout. Cela tient presque du culte de la personnalité. Le directeur de l'école qui nous accueille est assis dans un immense bureau avec des fauteuils en cuir, sous le portrait de Mustafa Kemal. Nous sommes entourés de plusieurs personnes pendant nos visites. On nous propose de tout organiser pour que nos images soient parfaites, alors que nous, on veut seulement filmer la réalité et, bien sûr, on n'échappe pas au thé, au café, même au lunch. Les Turcs sont très hospitaliers.

Jeudi
Les embouteillages sont tels que pour nos entrevues à Ankara, la capitale, nous choisissons de faire un aller-retour en avion dans la même journée.

Nous n'avons pas obtenu la permission pour filmer le fameux mausolée d'Ataturk, le fondateur de la république et père de la laïcité. Donc nous frappons à la porte d 'un des immeubles qui surplombe le monument pour au moins le filmer de loin. Puis, course en taxi vers la Diyanet pour l'entrevue avec son vice-directeur et porte-parole, Izret Er.

Je trouvais qu'il fallait visuellement montrer ce qu'était que ce ministère, car cela montre bien l'encadrement de la religion musulmane en Turquie. Oui, la laïcité est reconnue dans la Constitution, mais du même coup, l'État contrôle la pratique religieuse sous toutes ses formes avec 80 000 fonctionnaires. Il n'y a donc pas d'indépendance du « Clergé » comme au Québec par exemple.

L'édifice est immense, nous avons beaucoup d'équipements à transporter, je suis à bout de souffle. Mais notre porte-parole est charmant, et il accepte, ce qui je crois est une première pour lui, de me faire visiter de façon impromptue quelques bureaux, celui du prêche et des prières, pour que nous comprenions le travail effectué par la Diyanet.

Nos caméras créent une petite commotion dans l'endroit et, à force de sourire, on nous promet de faire débloquer notre demande de tournage dans une mosquée pour le lendemain.

Notre course commence, car nous venons d'obtenir la permission de filmer le mausolée. Nous avons 45 minutes pour le faire avant notre entrevue au parlement. Cela me semble possible selon les standards nord-américains. Erreur. Nous sommes escortés jusqu'à l'officier qui contrôle toutes les demandes; il m'offre un café, j'essaie de lui faire comprendre que je n'ai pas beaucoup de temps, mais que je tiens à filmer le monument. Il faut que je signe un contrat!

Je finis par négocier un compromis. Écrivez le contrat et pendant ce temps, je filme! Tout cela pour quelques images. Nous partons au pas de course pour le parlement; là encore, beaucoup de sécurité et de contrôles. Nous galopons à travers le parlement pour une ultime permission avant d'aller faire nos entrevues avec les deux seuls députés qui parlent français.

Heureusement, Mehmet Dülger du parti au pouvoir AKP est lui même en retard et, encore une fois, une entrevue qui devait durer 15 minutes me prend le double, car chaque réponse est entourée de contexte, d'histoire, d'explications du Coran.

Notre course prend fin, car notre dernière entrevue prévue avec Onur Öymen, député du parti républicain du peuple (opposition social-démocrate et laïque), n'aura pas lieu. Il a oublié d'inscrire notre arrivée à son agenda.

Vendredi
Le ciel d'Istanbul s'éclaircit, comme par magie; nous pouvons enfin faire de belles images pour illustrer ce reportage. Finalement, les trois quarts de nos demandes ont abouti. C'est très honorable.

Le plus grand contraste pour moi, c'est que la Turquie semblait en apparence moins militarisée qu'à l'époque. J'avais gardé un souvenir de soldats omniprésents dans les aéroports, sur le tarmac et un peu partout. Cette fois, leur présence est plus discrète. Cela correspond aussi à l'évolution politique. L'Armée a de grands pouvoirs politiques; elle siège dans un conseil qui a carrément montré la porte au régime islamiste en place, en 97.

L'Armée a aussi été responsable de trois coups d'État dans l'histoire. Mais avec les négociations entre la Turquie et l'Union européenne, les Turcs sont en train de modifier peu à peu leur façon de faire: pouvoir de l'armée, liberté de religion et d'expression.

Faute de temps, nous n'avons été qu'à Istanbul et à Ankara. Il y a une tout autre Turquie, plus lointaine et plus orientale, qui aurait modifié nos perceptions, la question kurde, les Arméniens; bref, ce reportage n'aborde qu'un aspect de cette société fascinante.

Un texte de Julie Miville-Dechêne

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