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Entrevue

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2007 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

1er novembre 2006

Alexandra Szacka, vous partez pour l'Afghanistan ce soir?
Je pars ce soir pour Londres, suivre un cours de rafraîchissement d'un cours de préparation pour les zones de guerre, que j'avais fait il y a deux ans et demi. Et je quitte Londres pour l'Afghanistan samedi.

Puisque vous avez suivi ce cours, je présume que ce n'est pas la première fois que vous allez en zone de guerre.
J'ai déjà été dans des zones dangereuses à plusieurs reprises, mais jamais dans des zones où il y avait des combats.

Comment vous êtes-vous préparée à cette réalité des combats?
Je ne sais pas si je suis bien préparée, mais j'ai eu presque un mois pour y penser. Donc, ma première réaction: j'étais très contente parce que c'est très important ce qui se passe là-bas à tous les niveaux. Ensuite, j'ai eu une période de craintes. Pendant une semaine, j'étais presque paniquée, parce que cette semaine-là il y a eu beaucoup de morts parmi les soldats canadiens. C'était la semaine où des journalistes allemands ont été tués et un journaliste italien a été enlevé.

Alors j'ai parlé avec des gens qui sont là-bas ou des gens qui connaissent le terrain, par exemple Sarah Chase, une journaliste américaine qui est arrivée là au début des années 2000, et qui est restée à Kandahar. Elle a mis sur pied des coopératives qui donnent de l'emploi aux Afghans; elle vient d'ailleurs de publier un livre. Je l'ai appelée, elle m'a beaucoup parlé de ce qui est dangereux et de ce qui ne l'est pas. J'ai parlé aussi avec le correspondant de CBC qui se trouvait là jusqu'à hier, pour la sixième fois; intégré à l'armée pour la deuxième fois. Et ça, ça m'a rassuré.

En parlant avec ces gens-là, tu t'aperçois qu'il y a des gens qui vivent là, qui travaillent là, que oui, il y a des gens qui meurent, des gens qui se font enlever, mais la plupart des gens survivent, vivent. Quand on est ici, on n'entend que des nouvelles très brèves, en général des mauvaises nouvelles. On n'entend pas dire que quelqu'un s'est marié à Kandahar, mais que quelqu'un est mort à Kandahar.

Est-ce qu'il y a des gens qui se marient à Kandahar?
Sur la base, je ne sais pas, dit-elle en riant. Mais je sais qu'il y a des couples sur la base. À Kandahar, il y a sûrement des gens qui se marient. Il y a des naissances, il y a des choses heureuses, il y a des gens qui font des oeuvres. Et ça, on ne l'entend pas. S'imprégner du quotidien nous prépare à affronter le danger, la peur.

Vous serez intégrée à l'armée avec votre équipe. Quelle est votre mission?
Ma mission, c'est de voir ce que l'armée canadienne fait là. Les militaires font de la reconstruction, des combats, des opérations de nettoyage et de protection. Alors on doit rendre compte de ça. Et on doit être là s'il y a des visiteurs: on attend des gens du Conseil de sécurité qui iront visiter les forces de l'OTAN. C'est sûr qu'on rendra compte de ça. Ma mission, c'est vraiment de rendre compte de l'activité militaire.

Moi, je pense que si on peut élargir le mandat pour parler de l'impact de cette action militaire canadienne et de l'OTAN sur l'ensemble de la population, sur le rapport des forces entre les talibans, les seigneurs de guerre et le gouvernement, pour moi ce serait quelque chose de très intéressant et de très satisfaisant. Mais on habite sur la base.

On peut circuler relativement facilement, d'après ce qu'on nous dit, ― c'est toujours un peu dangereux ― mais on peut aller à Kandahar de la base, on peut aller d'une base à l'autre parce qu'il y a deux bases canadiennes: une petite base de reconstruction où des gens s'occupent principalement de construire des écoles, des routes, des puits, etc., et la grosse base militaire.

Vous êtes journaliste, par définition un être libre. Et là, vous serez très encadrée par les militaires. Comment appréhendez-vous ça?
C'est sûr qu'on doit se rapporter aux autorités militaires, c'est sûr qu'on risque de tomber un peu dans le syndrome de Stockholm. En termes de contenu, il y a toujours un risque pour l'indépendance du journaliste dans une situation comme ça. C'est la première fois que je la vis, je ne peux pas dire d'avance comment je réagirai.

Avec plus de 2100 soldats là-bas, c'est important que les journalistes canadiens soient là. On envoie nos jeunes hommes se battre là-bas, c'est important de dire ce qu'ils font, comment ils le vivent, ce qu'ils pensent. Pour moi, c'est une mission très importante: parler des soldats, ce n'est pas tomber dans la propagande de l'armée.

Mais il faut être très, très vigilant parce que les soldats sont soumis à des ordres. Pour des choses, il y aura sûrement une certaine censure. Le journaliste de CBC m'a dit que, depuis trois semaines, l'attitude de l'armée canadienne a beaucoup changé.

Maintenant les ordres sont clairs: après le coucher du soleil, dans certaines zones surtout de la province de Kandahar, on tire sur tout ce qui bouge, femmes et enfants inclus. Il y a un couvre-feu. Comme il y a eu des attaques-suicides perpétrées par des enfants, par des vieillards, on se méfie. Et maintenant, l'attitude (de l'armée) est beaucoup plus agressive. J'ai demandé au journaliste si l'armée lui a donné cette information officiellement, il m'a répondu: « Oui! ».

Il y a quand même beaucoup de choses qui se disent sur les tactiques. Évidemment, l'armée n'informe pas les gens sur tous les détails des combats pour une question de sécurité. Il faut s'adonner à une gymnastique mentale pour garder une certaine indépendance. Si on peut avoir un peu de contact avec la population, avec des organismes autour, je pense que ça me permettra de balancer un peu.

Parlez-moi de l'Afghanistan. À quoi vous attendez-vous?
Je m'attends à trouver un pays meurtri, un pays déchiré, dont l'histoire de guerre, d'invasion, malheureusement, dure depuis des dizaines d'années. J'aurais préféré aller dans un Afghanistan beaucoup plus pacifié, reconstruit, sur la bonne voie. J'ai même peur, d'après ce que j'ai lu, qu'on s'en aille vers une « irakisation » de l'Afghanistan avec la multiplication des combats, des combats de plus en plus féroces dans certaines régions. J'ai même peur qu'il soit au bord d'une guerre civile. Le gouvernement central est relativement faible, il y a des accusations de corruption qui fusent de toutes parts.

C'est une situation très difficile après les espoirs des premières années. On a entendu dire que c'est un point tournant, que ça peut basculer d'un côté comme de l'autre. Je pense que les prochains mois seront très difficiles. Raison de plus pour s'intéresser à ce pays-là maintenant. Personnellement, ça m'intéresse, même si du point de vue de la sécurité, c'est dangereux, ça m'intéresse de voir de quel côté ce pays va basculer dans les prochains mois.

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