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Séduction afghane

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2006 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

C'est difficile de ne pas aimer l'Afghanistan. C'est vrai que ça semble être à l'autre bout du monde, mais ce qui est remarquable en Afghanistan, ce sont les Afghans eux-mêmes. Spécialement les enfants.

Le dernier jour de mon premier séjour à Kaboul, en 2001, tout de suite après la chute des talibans, j'ai rencontré un petit garçon qui les représente tous: Jenova. C'est son visage souriant que je vois chaque fois que je parle de l'Afghanistan. Il demandait la charité comme les autres aux grilles de l'hôtel Intercontinental. Il était là avec un groupe de garçons à qui, normalement, je n'aurais donné que des bonbons.

Mais ce jour-là, un détail a attiré mon regard: le plus petit de tous les garçons, celui qui criait « mister » le plus fort et qui sautait le plus haut, portait un chandail coloré, un chandail bleu, blanc, rouge, un chandail du Canadien! Comment était-ce possible? Savait-il seulement ce qu'était le hockey? ou que, dans une ville appelée Montréal, des hommes traités comme des héros poussaient une petite rondelle sur la glace et gagnaient des millions de dollars pour ça? Ce petit garçon, Jenova, avait sept ans. Il mendiait pour nourrir sa mère et ses trois soeurs, disait-il. Il était l'Homme de la famille, puisque son père et son grand-père avaient tous deux été tués pendant la guerre des moudjahidines contre les talibans.

Ce chandail, on le lui avait acheté au marché où les vêtements d'occasion sont vendus au poids. J'ai vu si souvent les femmes fouiller dans ces tas de vêtements élimés et usés. Je me dis que tout le « je n'en veux plus » de l'Occident aboutit dans les marchés afghans.

Jenova m'est apparu comme un petit garçon timide mais déterminé, qui ne voyait aucune injustice dans le fait qu'il devait travailler toute la journée et ne pouvait aller à l'école ou jouer. Il n'a pas très bien compris l'intérêt que je lui portais, mais il a souri de toutes ses dents quand je l'ai conduit chez lui pour donner de l'argent à sa mère. Il n'a eu qu'une question pour moi: il voulait savoir mon nom. « Mister Manon », m'a-t-il dit dans la façon typique dont les Afghans utilisent ce patronyme pour les étrangers, hommes ou femmes. « Mister Manon », disait-il en m'envoyant la main.

Ma rencontre avec Jenova m'a marquée. Il incarne tout ce que j'ai vécu en Afghanistan et tout ce que j'ai ressenti depuis. Ce pays, j'ai su que je l'aimerais aussi vite que je me suis attachée à Jenova sur cette route poussiéreuse de l'Intercontinental. C'est un pays généreux qui est prêt à prendre ce que le reste du monde veut lui offrir. Même quand ça leur paraît un peu bizarre! Les enfants afghans portent en eux les souvenirs de la guerre, et les mots « paix » et « démocratie » ne veulent pas dire grand-chose. Beaucoup de petits garçons et de petites filles ont dû renoncer à l'école et travailler dès qu'ils l'ont pu. Mais l'Afghanistan, ça veut aussi dire maintenant des enfants qui retournent à l'école et qui sont pleins de rêves. Très tôt le matin, vous pouvez les voir, fiers, dans leurs uniformes immaculés, entrant par petits groupes dans les cours d'école en riant. Il y a tellement d'espoir dans ce geste.

Je n'arrive pas à être aussi optimiste pour leurs mères ou leurs pères, on a tellement l'impression ces jours-ci que le fanatisme reprend le dessus. Mais j'aime à croire qu'il y a de l'espoir pour les enfants, que, devenus grands, ils renforceront leur culture et saisiront l'occasion de bâtir eux-mêmes leur pays. Ce jour-là, les enfants afghans n'auront plus besoin des chandails dont les autres ne veulent plus à Montréal ou ailleurs, et s'ils apprennent ce que c'est que le hockey, c'est parce qu'ils auront voulu le savoir.... merveilleux, nécessaire, luxueux savoir.

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