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Entrevues

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2007 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.




18 octobre 2006
Céline Galipeau, vous vous apprêtez à partir pour l'Afghanistan pour la quatrième fois. Vous savez donc ce qui vous attend?

Oui et non. Oui, je connais un peu le pays. Mais cette fois-ci, contrairement à la dernière fois, où on était allés à Kandahar faire des reportages sur le travail des militaires canadiens, la mission est très différente. L'objectif, c'est d'essayer de comprendre comment, après cinq ans, la communauté internationale n'arrive toujours pas à aider ce pays-là. On sent qu'il y a beaucoup de désillusion dans le pays, ce qui explique la montée des talibans. On n'ira pas à Kandahar, on va essayer de se promener dans d'autres villes comme Herat, Mazar-Sharif ou Bamian où les fameuses statues de Bouddha ont été détruites par les talibans. Il y a peu de journalistes en Afghanistan. Ceux qui sont là travaillent à Kaboul ou à Kandahar. Nous allons explorer un peu le reste du pays. On ne sait pas trop à quoi s'attendre.

Étant donné que la commande est différente, est-ce qu'on se prépare différemment?

On essaie, mais c'est compliqué. D'habitude, quand on prépare un voyage, on est capable d'imaginer avant de partir les reportages qu'on veut faire, de contacter les gens, de leur parler au téléphone, de prendre rendez-vous avec eux, etc. Ça se passe comme ça ailleurs dans le monde, mais pas en Afghanistan. En Afghanistan, les lignes téléphoniques ne fonctionnent pas avec l'étranger ou alors c'est très compliqué. On ne peut pas parler aux gens. Donc, on peut imaginer des choses, mais on n'a pas d'idée avant d'arriver sur place.

Pour me préparer, j'ai parlé à beaucoup de gens des organisations internationales, pour connaître leur sentiment sur la situation. Mais c'est la première fois que je pars en voyage et que c'est un peu flou dans ma tête. Je suis un peu angoissée à cause de ça d'ailleurs. Parce que, quand je demande à un Afghan de me décrire la situation, il me répond: « Tout va très bien ». Alors je réponds: « vous êtes sûr? Il n'y a pas de l'opium » « Ah! Mais oui. Nous vous parlerons de ça quand vous viendrez ». Alors c'est difficile de se préparer avec précision. Mais je suis prête parce que je me dis qu'on va s'en sortir.

Abordons la préparation technique. Je vois que vous partez avec des gilets pare-balles. Est-ce que vous redoutez un danger?

( Elle hésite ) Oui, oui. (Elle rit.)

Autant que lorsque vous avez suivi l'armée canadienne?

Je crois que c'est un danger différent. Avec l'armée, on est beaucoup dans la chose militaire. C'est l'armée qui assure notre sécurité. On s'assoit dans un blindé et on suit. Mais là, c'est très différent parce que nous sommes responsables de notre sécurité. Après avoir parlé à des gens des ONG pour savoir si c'est sécuritaire d'aller à Mazar-Sharif, on décidera peut-être de prendre la route. Mais il y a des bandits sur la route, il y a des talibans, peut-être, il y a des milices armées, on ne le sait pas. C'est ça qu'il faudra voir.

Avec mon caméraman-monteur, mon réalisateur, mon « fixer » (guide-interprète), on s'assoit le soir et on discute de la situation à partir des informations qu'on a recueillies. Si on décide de prendre la route, il faut s'arrêter dans chaque région, parler au chef de guerre, lui expliquer qu'on essaie d'aller à tel endroit faire telle chose. Et là, il nous laisse passer ou non; on se fait enlever ou on ne se fait pas enlever. Et, en plus, l'Afghanistan est en train de s'« irakiser » beaucoup. Deux journalistes allemands ont été tués dans des circonstances pas très claires, près de Bamian. La façon de se préparer est différente.

Contrairement à nos déplacements en convoi avec l'armée, nous voulons passer inaperçus. Nous nous promènerons dans un véhicule afghan, avec un chauffeur et un traducteur afghans, moi voilée, eux enturbannés. [Mon équipe et moi], nous nous ferons les plus discrets possible, en arrière du véhicule, pour passer inaperçus. Parce que les talibans n'attaquent pas les Afghans, sauf ceux qui collaborent avec le régime. Ils visent les étrangers ou les policiers qui collaborent avec les étrangers. C'est compliqué quand on a une caméra, mais on va essayer. C'est très différent mentalement parce qu'on est seul. C'est à nous d'évaluer les situations, les risques, et d'en prendre le moins possible.

Qu'est-ce qui peut inciter une journaliste qui n'a rien à prouver à accepter une mission semblable?

C'est le métier. Dès que je parle de l'Afghanistan, je m'éveille, je me sens tout excitée de partir. Moi, ce qui me motive le plus, c'est de me dire: « Je vais aller voir ce qui s'est passé dans telle ville. On ne le sait pas, on va le découvrir. » C'est la plus belle partie du métier. Évidemment, il y a des risques. Moi, je me fie à mes instincts, je me fie à mon équipe. Ce sont des gens que je connais très bien. Je pars en confiance avec des gens que j'aime, à qui je confierais ma vie. On ne peut pas partir autrement, avec des gens qu'on ne connaît pas, dont on n'est pas sûr. Donc, moi, ce qui m'excite le plus, c'est de partir, d'aller rencontrer des gens. Ma seule hantise, c'est de ne pas pouvoir livrer des reportages à la hauteur des attentes. L'angoisse qui m'habite, c'est de ne pas trouver les personnes que j'aurais dû trouver.

C'est un retour pour vous en Afghanistan. Pensez-vous trouver le pays que vous avez laissé en mars dernier?

Pas du tout, non, non. Je pense que la situation est extrêmement différente. Quand on est arrivés en mars, j'ai senti beaucoup d'effervescence, il y avait une vitalité économique, les gens commençaient à acheter des appareils électroniques. On sentait beaucoup de vie, à Kaboul surtout. À Kandahar, c'était un peu différent. Il y avait quand même de l'espoir. On savait que les Canadiens venaient d'arriver. Ils étaient peut-être naïfs, mais ils avaient la volonté de faire quelque chose, d'aider le peuple afghan.

Là, je pense qu'on arrive dans une période de morosité, je pense que la communauté internationale est démoralisée: elle a l'impression que des erreurs ont été commises et que le pays est en train de replonger dans un état de semi-chaos qui n'existait pas en mars. On savait qu'il y avait quelques attentats, mais là c'est quotidien. Et il y a des attentats non seulement à Kandahar, mais aussi à Kaboul, à Herat, partout. J'entends dire que les milices commencent à être réarmées dans le Nord parce que toutes les troupes étrangères sont dans le Sud. Beaucoup de gens commencent à se poser des questions sur l'avenir, ils ont peur. Il y a beaucoup d'insécurité dans le pays maintenant.

La tactique des talibans, c'est de terroriser la population jusqu'à ce qu'elle lui donne son appui. On fait peur à la population en visant des cibles faciles, les écoles par exemple, les écoles de filles en particulier, parce que ça frappe l'imagination et ça crée une terreur dans la population. À tel point que dans beaucoup de villes, pas seulement dans le Sud, même dans le Nord et dans l'Est, les gens n'osent plus envoyer leur fille à l'école. Parce que c'est dangereux, parce qu'ils ne savent pas ce qui va arriver. Je pense que c'est un recul pour les femmes.

Oui, il y a eu un certain progrès au niveau politique: il y a un Parlement, une Constitution, des femmes siègent au Parlement. Je pense que, malgré ces progrès, le pays est en train de changer. Les Afghans attendaient beaucoup de la communauté internationale. Ils constatent que peu de choses ont changé après cinq ans: pas beaucoup de reconstruction, un gouvernement très corrompu, qui ne fait pas beaucoup pour son peuple. Sans vouloir appuyer les talibans, beaucoup d'Afghans ne sont plus prêts à défendre leur gouvernement. S'ils ne le font pas, ils se laissent glisser vers les talibans. Mon sentiment, c'est que nous trouverons beaucoup plus de tension qu'il y en avait en mars, beaucoup plus d'inquiétude, beaucoup de gens qui songent à quitter le pays à nouveau. C'est un portrait plus pessimiste que ce qu'on avait vu en mars, et pour les Canadiens et pour les Afghans.


Bruno Bonamigo, vous partez avec Céline Galipeau. Comment un réalisateur se prépare-t-il pour une mission comme celle de l'Afghanistan?

Dans un premier temps, c'est une question de logistique. Dans le cas de l'Afghanistan, on peut sortir de Kaboul et de Kandahar par satellite. Mais nous, nous ne sommes pas censés aller à la base militaire canadienne. Dans un second temps, il faut prévoir un moyen de secours. Dans ce cas-ci, on a des téléphones satellites de plus en plus performants, avec des logiciels. Il faut apprendre à être très [polyvalent] au niveau de l'informatique. Aussi, il faut savoir si on a des liens Internet dans le mur là où on va demeurer, avec un débit haute vitesse. Ça, c'est notre base de repli. Après la cueillette d'informations, quand on revient pour monter et alimenter, il faut savoir ce dont on dispose comme alternative.

Dans un autre temps, il faut se poser des questions sur les distances entre les villes, sur la sécurité sur les routes, sur la possibilité de prendre un avion. Y a-t-il un vol par semaine, deux ou trois? Tout ça a une influence sur notre horaire de tournage. On va dans des lieux très intéressants, mais dans des pays où les questions de communications et de sécurité sont assez compliquées, on perd beaucoup de temps. Comme on a des échéanciers assez serrés, il faut s'assurer de pouvoir alimenter Montréal pour qu'il y ait quelque chose en ondes. Pour cela, l'Afghanistan est un pays un peu plus compliqué que la moyenne. Tous les facteurs sont à considérer. Une partie du travail, avant le départ, c'est de trouver un « fixer », dans le jargon. C'est un facilitateur, c'est un interprète habitué à travailler avec des journalistes. Il a une idée des histoires qu'on veut faire et il peut nous aider à rencontrer certaines personnes, un élu de l'endroit par exemple, à travailler de façon sécuritaire. Il fera déjà un premier déblayage pour s'assurer qu'on ne perdra pas du temps à établir des contacts.

Il travaille déjà?

Oui, normalement il nous attend déjà. Il a une idée approximative de ce que nous voulons faire dans les premiers jours. Une fois sur place, on apprend des choses qu'on ne savait pas parce que les communications sont très mauvaises avec l'Afghanistan. Il est très difficile de se parler au téléphone. La seule chose qui est fiable, c'est Internet. On réussit à se parler par courriel mais, même là, il y a des délais, ce n'est pas facile.

Vous avez beaucoup parlé de la préparation technique, de la logistique. Mais, quand on part pour un pays comme l'Afghanistan, psychologiquement, est-ce qu'on se prépare d'une certaine façon?

J'ai fait Israël, j'ai fait Haïti, j'ai fait la Bosnie. À un moment donné, on se referme un peu. Beaucoup de gens autour de nous posent des questions, s'inquiètent. À un moment, on doit « focuser » sur ce qu'on a à faire. Ça ressemble beaucoup à ce que les militaires vont faire. On connaît nos objectifs; on sait les reportages qu'on veut faire; on sait le nombre qu'on veut faire; on sait ce qu'on peut faire de plus, mais on se garde toujours une marge de manoeuvre pour les patrons, il faut le dire comme ça. On garde le focus sur les objectifs qu'on veut atteindre. Si ça va mal, ça ira mal. Mais, pour moi, ce qui est fondamental, ce sont les gens avec qui je pars. Je dis toujours aux patrons: « Vous pouvez m'envoyer n'importe où, mais avec qui est-ce que je pars? »

Parlez-moi de l'équipe.

C'est une des meilleures équipes que je puisse rêver d'avoir. Le caméraman, Sergio Santos, notre caméraman de Paris, a beaucoup d'expérience. Céline, aussi, a beaucoup de métier. Ce sont des gens qui ont la tête froide, qui ne s'inquiètent pas outre mesure. On sait que, parfois, on tire un peu sur l'élastique en termes de risques, mais on appelle ça des risques calculés. On ne fera rien de téméraire ou d'inutile. L'objectif, c'est l'histoire qu'on veut faire; et le risque qu'on a à prendre, on le prend. Je sais que je suis avec des gens qui ne vont pas paniquer, qui ne s'en iront pas dans toutes les directions ou qui ne mettront pas toute l'équipe en danger par leur inconscience. Ultimement, c'est remettre ta vie entre leurs mains. Et eux pensent la même chose de moi, je le sais. Le bottom line, c'est ça. Le reste, on décide ce qu'on fait.

Pourquoi un réalisateur va-t-il en Afghanistan?

Moi, personnellement?

Oui, vous, personnellement, pourquoi acceptez-vous ce type de mission dangereuse?

Dans la couverture médiatique, on a beaucoup de points de vue étrangers. Je pense qu'en tant que Canadien, on a une façon différente de couvrir. Et puis, dans la plupart des pays où je vais, les Canadiens sont très bien reçus, en général. C'est peut-être appelé à changer avec ce qui se passe présentement. On voit des signes: on nous pose des questions sur les soldats canadiens à l'étranger qui font des combats maintenant. On ne nous posait pas ces questions-là avant.

Mais, ce qui est important de comprendre, c'est qu'on a besoin d'un point de vue canadien. On n'a pas à laisser aux étrangers le soin de faire la couverture internationale. Il y a de la place pour ça. Dans un premier temps, je me sens utile de fournir un point de vue différent de ce qui intéresse un auditoire américain, britannique ou français.

Avez-vous peur? Pensez-vous au danger?

On y pense, mais on y pense quand ça arrive. Je veux dire qu'il arrive qu'on se retrouve dans de drôles de situations. Ça m'est arrivé, comme c'est arrivé à Céline et à Sergio. C'est sûr qu'on se dit: « Qu'est-ce qu'on fait là? » On essaie de sortir de là tout le monde ensemble, et tout le monde bien portant. Sauf qu'il arrive qu'on aille dans des endroits où on ne veut pas voir de journalistes.

Est-ce qu'on va obéir parce qu'on nous dit de ne pas aller à tel endroit? Si un militaire ne veut pas qu'on aille à un endroit, on se demande pourquoi il ne veut pas. On se sent appelé à aller voir. Les risques, oui, on y pense. On n'est pas inconscient. On pose beaucoup de questions avant de faire un déplacement quand on sait que ce sera corsé. Le principal signe: je regarde beaucoup les gens de l'endroit, comment ils se comportent. Quand on traverse un village, qu'il n'y a personne dans la rue à une heure où il devrait y avoir plein de gens, on sait tout de suite qu'il y a quelque chose qui se passe. Il faut toujours être à l'écoute des signes que nous donnent les gens qui vivent là, c'est le meilleur détecteur.

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