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Entrevue avec Akli Aït Abdallah

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2006 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Ancien journaliste à l'hebdomadaire Algérie-Actualité, qu'il quitte en 1990 pour venir s'établir à Montréal, Akli Aït Abdallah entre à Radio-Canada en septembre 1992.

Il fait partie de l'équipe de Signe des temps pendant trois ans avant de se joindre à l'équipe de l'émission Les Actualités, en septembre 1995, comme journaliste-recherchiste. Il intègre l'émission Sans Frontières, dès sa création, en tant que journaliste-reporter. Il fait partie de l'équipe de Désautels.

Qu'est-ce qui vous a d'abord frappé en arrivant au Liban?

Je suis arrivé au Liban au lendemain de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. J'ai été frappé par l'empressement des gens à rentrer dans leur pays. Je venais de Syrie et j'ai emprunté la route qui passe par le poste frontière de Masnaa. Là, j'ai vu des dizaines et des dizaines de familles libanaises qui rentraient chez elles: près de 180 000 personnes s'étaient réfugiées en Syrie. Donc, j'ai été témoin de cette volonté de rentrer le plus rapidement possible.

Dès mon arrivée à Beyrouth, je suis immédiatement allé, - peut-être une heure après mon arrivée - dans les quartiers sud de la ville pour voir ce que la guerre avait laissé derrière elle, j'ai été aussi choqué, énormément choqué par l'ampleur de la destruction.

J'avais vu ça à la télévision, ici, à Montréal, mais il me semblait, en arrivant, que la réalité était bien plus grave. D'habitude la télévision provoque, aggrave, insiste, grossit, a un effet loupe sur les événements, mais il me semblait cette fois que la télévision n'avait pas réussi à rendre compte de l'ampleur du drame.

Était-ce la première fois que vous arriviez à un endroit où la guerre venait de se terminer?

Non, il m'est arrivé au Proche-Orient, en Palestine ou en Israël, d'arriver sur les lieux d'un attentat; à Ramallah, par exemple, occupée pendant plusieurs jours par l'armée israélienne, et donc dévastée par les incursions, par les opérations militaires. Mais il faut dire que ça n'avait rien de comparable. J'ai vu aussi Muzaffarabad, capitale du Cachemire, détruite par un séisme, j'avais eu le même sentiment. Sauf qu'au Liban, c'était la main de l'homme qui avait provoqué le désastre, et ça avait une autre dimension.

Quelle image vous a le plus marqué pendant votre séjour au Liban?

Une image qui symbolise le drame des Libanais livrés à eux-mêmes, malgré l'agitation internationale: c 'est cette visite des trois députés canadiens dans le sud du Liban. Leur dernière halte se fait à Aïtaroun, un village du sud du Liban, devant la maison de la famille Al-Akhrass, cette famille libanaise de Montréal qui avait été décimée, et donc vraiment grosse émotion dans le quartier. Les voisins sont là, les députés sont là, les journalistes sont là.

Et moi je termine un topo en disant: « Adossés à un mur, deux garçons silencieux regardent la caravane » . Et j'avais le sentiment que nous étions une caravane, que nous ne faisions que passer dans leur vie et que nous allions repartir en n'ayant rien réglé du sort de ces enfants, qui allaient rester sur ce muret et qui allaient, je ne sais pas pendant combien de temps, continuer de subir indirectement cette guerre parce qu'il n'y avait plus de maisons, plus d'économie.

Voilà, cela a été un moment triste pour moi, un rappel de la futilité de l'intérêt que nous portons à l'actualité et de la pérennité de la souffrance qui dure après nous, après notre passage.

De tous vos reportages faits au Liban, lequel vous a apporté le plus de satisfaction?

C'est très, très difficile à dire. J'essaie d'apporter le même soin à tous les reportages. Il y en a, évidemment, qui sont faits dans l'urgence, qui sont moins fignolés que d'autres, qui sont moins techniquement aboutis, mais je crois que j'ai mis beaucoup de soin à les faire du mieux que je pouvais. Peut-être que les premiers reportages sont empreints de l'émotion de celui qui arrive sur les lieux d'un drame. Mais je crois que l'émotion ne s'est jamais envolée, elle est restée jusqu'à la fin. Mon dernier reportage a pour scène le quartier arménien de Beyrouth. J'y étais allé un dimanche matin, au son des cloches, pendant la messe. Là tout le monde parle arménien. Deux gamines jouent dans la cour, dans une petite rue ombragée. Elles me disent en français: « Nous, on ne veut pas que les Turcs viennent participer à la FINUL parce qu'ils ont tué des Arméniens ». Et je me suis rendu compte que ce pays, qui est un pays-mosaïque, est aussi, comme je l'écrivais, au carrefour des conflits; que la mémoire était tenace dans cette région du monde; qu'on oubliait pas facilement! et que, peut-être aussi, on n'oublierait pas facilement ce qui venait de se produire.

Vous venez de parler d'urgence. Comment travaille-t-on dans l'urgence?

On travaille vite parce qu'aujourd'hui, la radio nous demande beaucoup, et on a envie aussi d'en faire beaucoup parce qu'on est conscient du privilège qu'on a à faire ce métier de cette façon, à partir et à être présent dans les grands moments de l'actualité internationale. Il faut faire honneur à ce genre de responsabilité qu'on a, même si des fois c'est emmerdant, c'est fatigant, et puis qu'on en a par-dessus la tête. Il faut travailler vite. On finit à la longue par développer des façons de faire. Il faut savoir s'entourer de gens du pays, qui connaissent le pays, qui savent vous amener directement à l'essentiel, qui savent aussi vous apporter la protection dont vous avez besoin, qui savent aussi vous alimenter en connaissances, en contexte. Et puis voilà. Ensuite tout le reste n'est que technique et moyens techniques. Mais aujourd'hui, avec Internet, avec les logiciels de montage qu'on a, on arrive à travailler vite et beaucoup.

Vous venez d'évoquer les gens qui peuvent vous aider à travailler rapidement dans un pays donné. Vous parlez arabe, puisque vous êtes d'origine maghrébine. Avez-vous le sentiment que le fait de parler arabe vous aide, soit en comprenant plus vite qu'un Occidental, soit en établissant plus vite des relations avec les arabophones?

C'est sûr que la pratique d'une langue aide toujours dans un pays. Il y a aussi l'intérêt qu'on porte à une région: moi, ça fait des années que je m'intéresse au Proche-Orient. J 'avais déjà été au Liban, en 2002: dans les camps palestiniens, dans le sud aussi, à la prison de Khiam, sinistre vestige de l'occupation israélienne qui a été détruite justement au cours de cette dernière guerre. On ne peut pas échapper au nécessaire coup de main des gens du pays. On ne connaît pas les pays dans lesquels on débarque. On connaît quelques généralités, quelques superficialités, mais on a besoin dans des moments comme ceux-là, parce qu'on est tenu à un devoir de rigueur, d'avoir des gens qui vous éclairent, qui vous épaulent, et moi, je n'ai aucun mal, bien que je parle la langue, à avoir recours aux gens du pays. C'est sûr que dans l'urgence je peux sortir tout seul avec un micro. Ce reportage dont je parlais sur les Arméniens, je l'ai fait tout seul. C'était mon dernier jour. Je n'avais plus de « fixer », et j'ai décidé d'aller dans le quartier arménien faire ce topo. Je n'ai eu besoin de personne pour le faire. J 'ai parlé arabe avec les gens, mais c'est pour un topo de nouvelles, c'est plus facile. Autrement, c'est nécessaire d'avoir le conseil et l'assistance de gens qui sont de ce terreau-là, qui ont grandi là.

Je reviens à la langue. On sait qu'une langue, c'est une structure mentale.

La culture, c'est sûr.

Et ça, quand on ne la possède pas, on a beau connaître les choses, on ne les connaît pas de l'intérieur.

C'est plus la culture que la langue. Si j'avais appris l'arabe à l 'université sans avoir jamais été au Liban, j'aurais demandé un café, un sandwich ou demandé mon chemin, mais je n'aurais pas été plus avancé sur le plan de la culture. Je ne suis pas Oriental, je ne suis pas Arabe, je suis Berbère. Mais je viens d'Algérie. Je viens de cette aire culturelle. Comme un Libanais, peut-être, sentirait l'Algérie mieux qu'un Américain. J'ai peut-être un peu plus de facilité à comprendre les gens, à lire dans les regards, à décoder les colères, les joies, à sentir la souffrance des gens. Peut-être, peut-être, sûrement même, je dirais.

Elles s'expriment différemment.

Oui, elles s'expriment différemment. Lorsque quelqu'un vous dit: « On a été frappés très fort, mais Dieu est grand », on sait ce que ça veut dire: on sait qu'il y a énormément de douleur; que ce n'est pas seulement une phrase de défiance envers l'ennemi; que Dieu est le dernier recours chez les musulmans, par exemple, et qu'on se raccroche à Dieu quand on n'a plus rien à quoi se raccrocher. Donc, on peut peut-être comprendre que ce n'est pas seulement une phrase de défi, une preuve de forfanterie, que c'est aussi beaucoup de douleur, c'est aussi la phrase du dernier abandon.

Vous avez passé deux semaines au Liban? Et c'était votre deuxième séjour au Liban. Comment évaluez-vous la situation?

C'est paradoxalement le pays dont devrait s'inspirer le monde arabe parce que c'est un pays de multiconfessionnalité, malgré les guerres civiles, etc. C'est le pays où, ma foi, la cohabitation se fait le mieux. Beaucoup de chrétiens sont partis du Liban, mais il en reste encore assez pour peser sur l'équilibre politique et culturel de ce pays. Il y a évidemment beaucoup de musulmans, il y a des sunnites, il y a des chiites, il y a des Arméniens, il y a 18 confessions dans ce pays-là. C'est un pays dont on aimerait qu'il fasse tache dans la région du Moyen-Orient. Mais en même temps, il y a, à cause du contexte détestable israélo-palestinien qui dure depuis 50 ans, un fossé qui s'agrandit et qui s'est peut-être encore approfondi avec cette guerre. Surtout que la donne récente dans le monde arabe et dans le monde musulman alimente le discours islamiste, le discours intolérant. Les islamistes récupèrent les souffrances des uns, les désarrois des autres, les frustrations qui sont nombreuses dans cette région du monde. C'est le discours populiste et démagogique qui prend le relais d'une alternative qui n'existe pas.

Que vous avez pu constater, d'ailleurs, au Pakistan?

Oui, au Pakistan, en Algérie, en Jordanie, en Palestine, en Égypte, dans les communautés musulmanes en Occident aussi.

Un discours qui est très lié à la situation économique des jeunes.

Oui, des jeunes. Au sentiment d'impuissance, au sentiment que l'Occident essaie d'imposer les règles du jeu. Ce n'est pas forcément un discours d'islamistes. C'est un discours qui se fait en réaction, c'est-à-dire qu'on retrouve ce discours même chez des gens qui, objectivement, sont les premiers adversaires de l'islamisme; qui n'ont pas du tout envie de vivre sous le joug islamiste, mais qui ont fini par le rejoindre. C'est le plus grand danger à mon avis: fédérer des gens qui n'auraient jamais dû être dans le même camp, créer l'unanimité.

Dans quel état d'esprit un journaliste revient-il dans un pays relativement pacifique après avoir vu ce que vous avez vu?

Il revient riche, heureux, il revient content. Évidemment ce mot, il faut le prendre avec des pincettes. On n'est pas content. On est riche de ce qu'on a vu, on est plus sensible aussi à la réalité du monde. On est peut-être un petit peu mieux préparé à passer à l'étape suivante. Puis, on a hâte de repartir.

Pour retourner au Liban?

Au Liban ou ailleurs. Ce genre de voyage vous donne un sentiment de liberté extraordinaire, une liberté professionnelle extraordinaire malgré l'urgence. Vous êtes guidés par l'actualité, mais en même temps c'est vous qui décidez comment vous traitez l'actualité. À Radio-Canada, on joue bien le jeu, on fait confiance quand même...

Dans un an ou deux, aimeriez-vous retourner au Liban pour voir ce que ce pays est devenu?

N'importe quand, et c'est valable pour tous les pays. C'est à force d'y aller, d'y retourner qu'on commence à comprendre les réalités. Je suis allé au Pakistan trois fois, cette année. C'est sûr qu'à la troisième fois, même si je ne connais encore rien du Pakistan, j'en savais un petit peu plus sur ce pays dans lequel j'avais débarqué la première fois en parfait ignorant. Pendant quelques semaines, des Pakistanais, tout au long de mon voyage, m'ont alimenté de leurs connaissances sur leur pays. C'est valable pour le Liban. On a envie d'y retourner, surtout pour constater que les choses évoluent un tout petit peu. Mais sur ce plan-là, je ne suis pas très optimiste.

Pourquoi?

Je le disais tout à l'heure. Parce qu'on a une force d'interposition pendant quelques semaines, quelques mois peut-être. Mais la région a besoin d'un véritable remodelage, mais pas au sens où George Bush l'entend.

Un remodelage à la manière proche-orientale?

Avec des solutions justes. C'est un terrain glissant, évidemment. Je me limiterais à dire qu'on ne sort pas indemne d'épisodes aussi violents que celui-là. Des épisodes violents comme celui-là laissent des traces, des rancunes. Et il faut craindre que ces rancunes finissent un jour par réémerger.

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