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Rencontre avec Adil Charkaoui

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2006 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Entrevue réalisée en septembre 2005

« Je ne veux pas seulement la liberté, mais la justice. »

La liberté, Adil Charkaoui l'a obtenue sous conditions en février 2005 après avoir été emprisonné pendant près de deux ans en vertu d'un certificat de sécurité. Les autorités canadiennes soupçonnent ce résident permanent d'origine marocaine, arrivé au pays en 1995, d'appartenir à un réseau terroriste relié à Al-Qaïda.

Mais l'homme de 32 ans, père de deux enfants, clame son innocence et conteste la validité du procédé qui a mené à sa détention. Il a rallié à sa cause de nombreux appuis et est devenu, pour plusieurs, un symbole de la lutte pour les droits de la personne.

Le 22 mai 2003, après avoir reconduit sa femme enceinte et sa fillette de deux ans chez un membre de leur famille, la vie d'Adil Charkaoui bascule. Il circule sur l'autoroute en direction de l'université lorsqu'il est encerclé par plusieurs voitures de services gouvernementaux. Des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), de l'Agence des services frontaliers du Canada, du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), de la Sûreté du Québec, de la police de Montréal et d'Immigration Canada l'arrêtent en vertu d'une mesure exceptionnelle de la loi sur l'immigration. « Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait », dit-il.

Ce n'est qu'une fois à la prison de Rivière-des-Prairies qu'il apprend l'existence du certificat de sécurité délivré à son endroit. « La télé était allumée », se rappelle-t-il. Ils parlaient de l'arrestation d'un agent d'Al-Qaïda, Adil Charkaoui. Moi, j'étais vraiment sidéré. »

Ces certificats de sécurité, une procédure qui permet d'expulser vers leur pays d'origine les personnes soupçonnées de menacer la sécurité nationale canadienne, Adil Charkaoui les définit plutôt comme des certificats de « culpabilité ». « Il est presque impossible de gagner contre cette loi », déplore-t-il. Détention sur la base de soupçons, divulgation d'une partie seulement de la preuve à l'accusé : « c'est un simulacre de procès, c'est une vraie parodie », s'insurge-t-il. « C'est vraiment du vrai Kafka. »

Adil Charkaoui obtient une libération conditionnelle en février 2005. « La liste [de restrictions] est vraiment longue », soupire-t-il. Un parent doit l'accompagner s'il sort de chez lui, il doit respecter un couvre-feu (entre 20 h 30 et 8 h), il doit se soumettre à plusieurs interdictions: il ne peut quitter l'île de Montréal, utiliser un ordinateur, utiliser un autre téléphone que celui de son domicile, entrer en contact avec des personnes ayant un casier judiciaire de même qu'avec plusieurs individus dont le nom figure sur une liste. Un précédent dans une cause d'immigration, il porte également un bracelet de surveillance électronique - qu'il décrit comme un « bracelet de la honte ». « Le comité onusien sur la détention arbitraire a bien dit [...] que le Canada n'avait pas le droit de me traiter comme un criminel », rapporte-t-il.

« Quand on ne peut pas toucher ses enfants, sa femme, sa famille, qu'il y a une vitre entre nous et les êtres qui nous sont chers, c'est incroyable, c'est à en devenir fou », se plaint-il. Il y a aussi ces « petits détails », comme « ne pas pouvoir respirer l'air frais ». Une dette que doivent payer les criminels envers la société, mais une injustice difficile à « digérer » lorsqu'on est innocent, soutient-il. Ce qu'il trouve le plus difficile, c'est toutefois « le regard des autres », ne sachant pas s'il doit y lire de l'empathie ou de la suspicion.

Dans la mire du SCRS

Les services de renseignements soupçonnent Adil Charkaoui d'être un membre du Groupe islamique combattant marocain, associé à Al-Qaïda et à qui on attribue les attentats de Casablanca en 2003 et ceux de Madrid, en 2004. Il est plus précisément soupçonné d'avoir acheminé au groupe 2000 $ et un ordinateur portable.

Il réfute ces allégations et s'est soumis avec succès au détecteur de mensonges: il a notamment nié appartenir à un réseau terroriste, avoir participé à un camp d'entraînement terroriste ou à tout complot avec un ou des membres d'Al-Qaïda. « Je n'ai rien à me reprocher », affirme Adil Charkaoui.

Se basant sur les très rares éléments de preuve que lui a remis le tribunal, il explique l'intérêt des autorités à son égard par son « profil ». « C'était clair que j'avais le profil d'un agent dormant: j'étais arabe, musulman [...], parlant plusieurs langues, étudiant au niveau universitaire, marié, propriétaire d'un restaurant, pratiquant les arts martiaux. Ça, ce sont les fameux soupçons du SCRS, plus certains contacts avec des membres de ma communauté dans des mosquées. C'était assez pour eux pour que je devienne un danger à la sécurité nationale. »

Pendant sa détention, il a dénoncé le terrorisme dans deux lettres ouvertes. « J'ai condamné toutes les formes de terrorisme, terrorisme d'État y compris. J'ai condamné l'instrumentalisation de la peur par certains gouvernements pour aller spolier les richesses d'autres pays. J'ai condamné tous les attentats, que ce soit dans les pays musulmans ou en Occident. »

Évoquant par exemple les attentats commis par l'Armée républicaine irlandaise ou par l'ETA en Espagne, il déplore l'équation faite par certains après les événements du 11 septembre 2001. « C'est fou de dire qu'islam égale terrorisme. L'islam, c'est une religion de paix. S'il y a des gens mal intentionnés, ou s'il y en a d'autres qui veulent absolument instrumentaliser la terreur puis faire de Ben Laden le porte-parole de tous les musulmans, je pense que c'est détourner les choses de leur vrai sens. »

Big Brother contre Lester B. Pearson

A-t-il peur qu'un attentat frappe le Canada? « Sincèrement pas », affirme Adil Charkaoui, tout en reconnaissant la pertinence de mesures de sécurité. « Je pense que tous les États ont le droit à la sécurité, ils doivent se protéger contre la menace terroriste ou contre la criminalité de tout genre », admet-il. Mais il argue que cette lutte doit respecter les fondements d'un État démocratique.

« N'oublions pas que le Canada est connu dans le monde arabe, dans le monde musulman, en Afrique, en Asie, comme le Canada de Lester B. Pearson [premier ministre (1963-1968)], comme le Canada des missions de maintien de la paix, poursuit-il. Il estime que le Canada doit préserver sa réputation et ne pas « [emboîter] le pas à d'autres pays qui ont saisi l'occasion des attentats du 11 septembre pour légiférer des lois draconiennes, pour bafouer les droits et libertés, pour créer le monde de 1984 de George Orwell, Big Brother ».

Sur l'affaire Maher Arar, ce Canadien d'origine syrienne expulsé par les États-Unis vers son pays d'origine, et qui soutient avoir été contraint d'avouer sous la torture des liens avec Al-Qaïda, Adil Charkaoui dit y avoir trouvé des échos à sa propre expérience. « Au début, quand j'ai été arrêté, j'ai dit que c'était une mesure de rétorsion de la part des services secrets canadiens, [qui] m'ont dit clairement que si je ne travaillais pas pour eux, ils allaient me renvoyer vers la torture, et que là, je n'aurais pas le choix. »

Selon lui, « l'affaire Arar a été la pointe de l'iceberg, mais il y a eu d'autres cas ».

Rendez-vous en cour

Adil Charkaoui a vu sa cause surgir à plusieurs reprises devant les tribunaux canadiens au cours des derniers mois. Cour fédérale du Canada, Cour d'appel fédérale, Cour suprême... Advenant la révocation du document qui le vise, il compte mener tout de même son « ultime bataille » devant le plus haut tribunal du pays pour faire abolir ces certificats de sécurité « injustes ». « Je ne veux pas seulement la liberté, je veux la justice », affirme Adil Charkaoui.

« J'ai espoir », confie-t-il. « On ne peut pas crier victoire trop tôt », mais certains « indices » le rassurent, comme les positions de groupes onusiens, l'un contre la détention arbitraire et l'autre contre la torture, qui s'inquiètent des certificats de sécurité. Il se réjouit également de la déclaration de la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Louise Arbour, qui a estimé, à l'été 2005, que la Cour suprême du Canada devrait revoir la décision qui autorise, « dans des circonstances exceptionnelles », l'expulsion d'individus soupçonnés de terrorisme vers des pays où ils risquent la torture. « Tout ça concorde, nous amène un vent d'espoir, un vent de changement », dit-il.

Ce qu'il réclame, c'est que les accusés soient entendus « par un tribunal juste et indépendant ». « Je veux être traité comme tous les Canadiens, comme tout être humain », réclame-t-il. « Je veux avoir le droit à la liberté, à la présomption d'innocence, [le] droit d'avoir les preuves qui sont déposées contre moi, [le] droit d'avoir un appel, [le] droit de ne pas être renvoyé vers la torture, le droit d'être traité comme un être humain. Pas plus ».

Un beau débat en perspective pour la justice, qui devra définir le fragile équilibre entre les droits de la personne et la sécurité nationale.

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