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Le 500e de Tortora

Le journaliste de F1 Christian Tortora couvre à Montréal le 500e Grand Prix de sa carrière. Pour l'occasion, il publie ses souvenirs et a accepté pour Radio-Canada.ca de revenir sur la mort de Gilles Villeneuve, le 8 mai 1982.

Comment résumer une carrière en quelques pages? Christian Tortora s'est pourtant prêté à l'exercice, non sans un peu de réticence, pour célébrer son 500e Grand Prix, à Montréal.

Rencontré par Radio-Canada.ca lors du lancement de son livre, mercredi, il a accepté de revenir sur cette journée du 8 mai 1982. Le récit poignant d'un journaliste qui était aussi un proche de Gilles.

Pour mettre en contexte le récit, deux semaines avant sa mort, Gilles Villeneuve avait disputé la victoire au Grand Prix de Saint-Marin à son coéquipier Didier Pironi. Villeneuve était pilote numéro un chez Ferrari et avait entrepris le dernier tour de la course en tête. Les pilotes avaient reçu l'ordre de maintenir leur position. Or, dans les derniers virages, Pironi attaque Gilles, le dépasse et gagne la course.

« L'histoire qui s'était passée à Imola, il ne l'a pas digérée du tout, du tout, du tout, se souvient M. Tortora, une grande tristesse dans la voix. À ce moment-là, je le suivais de près, et dans ce temps-là, je pouvais être très proche. Après la course d'Imola, il m'avait dit: « Viens avec moi! ». Il rentre dans la caravane de Ferrari et il leur dit: « Allez vous chercher un autre pilote! ». Carrément, ça s'est passé comme ça, il était furieux, furieux, furieux. »

Deux semaines plus tard, au Grand Prix de Belgique à Zolder, Gilles Villeneuve ne veut plus reparler de l'incident. Mais durant la séance de qualifications, Didier Pironi obtient le temps le plus rapide. Et Gilles décide de tenter un dernier tour rapide à la toute fin de la séance.

« C'est vrai qu'on n'a jamais compris pourquoi il est parti faire ce tour aussi vite, avec des pneus qui étaient morts. Il n'avait pas besoin de le faire, mais il voyait bien que l'autre (Pironi) était un peu plus vite. Mais c'est des gagnants, et ils ne veulent pas baisser les bras. »

« Mauro Forghieri, l'ingénieur en chef de Ferrari, qui avait les vraies données, quand il a vu qu'il n'avait plus de pneus, il lui a dit: "Tu repars pour quoi faire?". Il ne pouvait pas battre le temps de Pironi, il n'avait plus de pneus. Mais il n'était pas question de l'en empêcher, quand tu connais Gilles, têtu comme il était. »

Juste avant ce dernier tour, il y a eu la photo, le dernier contact physique entre Gilles et Christian Tortora.

« Cette photo, elle a été prise deux, trois minutes avant. On devait faire une photo pour la promotion du Grand Prix du Canada. C'est pour cela qu'on est ensemble sur la photo. Mais il ne voulait parler à personne. Il savait que les journalistes italiens seraient revenus sur le sujet, alors il évitait de parler à la presse. On s'est quand même parlé, on a plaisanté même, mais c'était timide. Il était toujours vexé. C'était lourd. Il était tellement loyal. Quand tu penses que Pironi était témoin à son mariage. Gilles s'est senti trahi. C'est une réaction humaine. »

Une fois la photo prise, Gilles est monté dans sa voiture. On a évacué la ligne des puits, et il est reparti... « Je suis remonté en salle de presse et j'ai regardé le tour sur les télés. On a vu en direct les images qu'on revoit depuis 20 ans, quand il part en l'air. C'était terrible. Je descends tout de suite chez Ferrari. Le premier qui me parle de l'accident, ironiquement, c'est Pironi. Il venait de rentrer au garage avec la voiture. Les mécanos tirent le rideau de fer, il descend de la voiture, et me regarde.

Il se souvenait très bien qu'on s'était engueulés à Imola. J'avais été le voir après la course et je lui avais dit: « Qu'est-ce que tu as fait comme saloperie à Villeneuve? ». Donc, il me regarde, et me dit: « C'est très grave ». J'en ai su un peu plus avec Forghieri, qui était en contact avec les commissaires et les médecins, et il m'a confirmé que c'était très grave. Je ne suis pas allé sur place sur le circuit. De toute façon, ils l'ont évacué très rapidement.

Christian Tortora a dû faire son travail et annoncer la triste nouvelle, mais pas avant d'avoir prévenu la famille.

« Je suis remonté dans la salle de presse, j'étais "gelé". J'ai retrouvé notre collègue Guy Robillard, de la Presse canadienne. Il était terrifié, incapable d'écrire une ligne, incapable de bouger. Il était tétanisé. Moi, j'ai refusé de faire des directs sur l'accident avant d'avoir parlé à la famille. J'ai appelé M. et Mme Villeneuve, père et mère. Je ne leur ai pas dit la gravité de la situation, mais je leur ai dit qu'il avait eu un grave accident, et qu'on attendait de minute en minute des nouvelles des médecins. Après cela, j'ai annoncé la nouvelle au fil du temps, d'heure en heure. »

Le journaliste français s'est ensuite dirigé vers l'hôpital, pour attendre la nouvelle.

« Johanna (la femme de Gilles) est arrivée. C'était terrible. Il y en a eu plus que pour la mort d'Ayrton Senna, c'était incroyable. Il y avait une quarantaine de magnétos par terre, tout le monde était relié pour gagner du temps. Ils reprenaient la même chose. Et on a attendu. C'est Johanna qui est venue me dire: "Ça y est. J'accepte qu'on le débranche". C'est moi qui l'ai annoncé à tous mes confrères. Et tout le monde l'a annoncé. Une vraie folie. C'était énorme. »

Christian Tortora n'a pas dormi pendant quatre jours, porté par l'adrénaline, avec tout le suivi à faire pour répondre aux demandes des médias.

« À froid, je n'aurais pas pu le faire, mais j'étais sur les nerfs, et je suis content de l'avoir fait pour lui. »

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