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Un père influent

Radio-Canada

Corneille, de son vrai nom Cornelius Nyungura, est né à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, le 24 mars 1977. Ses parents, partis là-bas pour étudier, s'y sont connus.

En 1984, la famille retourne vivre à Kigali, au Rwanda. Son père Émile Nyungura deviendra l'un des dirigeants du PSD, un parti d'opposition au président Juvénal Habyarimana.

« C'était un homme d'affaires, il faisait affaire surtout avec l'Occident, raconte Corneille. Il a travaillé avec la Banque mondiale. Il s'est notamment lancé dans les minerais. Entre 1990 et 1994, il a très bien gagné sa vie. »

Monique Mujawamariya, une militante de longue date des droits de l'homme, était une amie d'enfance du père de Corneille. « C'était un intellectuel brillant, un homme de la nouvelle aristocratie rwandaise. Il était décidé à aller le plus loin que ses moyens intellectuels et financiers lui permettraient d'aller. »

Corneille s'est toujours fait dire que son père était un Tutsi, comme toute sa famille. Seule sa mère aurait été une Hutue.

Or, dans ce pays où l'ethnie était un facteur très important, bien des gens de l'entourage d'Émile Nyungura affirment pourtant qu'il était Hutu. « Le père de Corneille, je le connais comme Hutu depuis notre jeune âge, raconte Monique Mujawamariya. Jusqu'à ce qu'il meurt, il se réclamait lui-même comme tel. »

Mme Mujawamariya croit que c'est une donnée importante pour comprendre ce qui est arrivé à la famille de Corneille. « La communauté le reconnaissait comme Hutu. Et à l'époque, il est devenu directeur général, il y avait très peu de Tutsis qui pouvaient accéder à ce genre de poste. »

« J'ai ouï-dire à un moment donné qu'il y avait une partie de hauts fonctionnaires rwandais qui ont effectivement changé une partie de leur identité pour accéder à certains postes, admet Corneille. Je ne peux pas confirmer que mon père fait partie de ces gens. »

L'exilé rwandais Charles Karemano connaissait Émile Nyungura depuis l'école secondaire. S'il n'est pas certain de son ethnie, il estime plausible qu'il l'ait changée pour avoir les faveurs du régime. « Au cours de cette période, il fréquentait surtout des Hutus », rappelle-t-il.

Bien des années plus tard, les deux hommes deviendront membres du PSD, jusqu'au jour où Émile Nyungura a commencé à fréquenter le camp présidentiel. « On lui reprochait beaucoup de fréquenter l'autre camp », explique Karemano.

Au début des années 90, le président rwandais Juvénal Habyarimana est poussé par les pays occidentaux à partager le gouvernement avec les partis d'opposition, dont le FPR. En Tanzanie, en 1993, il signe les accords d'Arusha, dont les extrémistes hutus ne veulent pas.

Pour consolider son pouvoir, Habyarimana tente un rapprochement avec des partis d'opposition. Son intermédiaire: Émile Nyungura.

Selon Monique Mujawamariya, le père de Corneille a choisi de se rapprocher du pouvoir hutu non par ambition, mais pour assurer la sécurité de sa famille, alors que la menace d'une guerre avec le FPR était de plus en plus présente.

D'importantes personnalités politiques de l'époque, dont Jean Kambanda et Faustin Twagiramungu, confirment que Nyungura était très influent auprès du président Habyarimana. De là à l'associer au régime, il y a un pas que Corneille ne franchit pas.

« Mon père ne pouvait pas être plus neutre, dit-il. La preuve, c'est que lorsque tout le monde est parti, on est resté. Mon père disait: "Il ne va rien se passer, ils vont venir, on va s'expliquer, on n'a rien à se reprocher, pourquoi est-ce qu'ils nous tueraient". »

La suite ne lui donnera pas raison. En servant d'intermédiaire pour le président Habyarimana, Émile Nyungura était-il devenu un homme à éliminer pour le FPR?