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AnalyseTucker Carlson : tapis rouge en Russie pour « l’ami américain »

Tucker Carlson lors des FOX Nation Patriot Awards 2022 au Hard Rock Live at Seminole Hard Rock Hotel & Casino Hollywood le 17 novembre 2022 à Hollywood.

Tucker Carlson est un journaliste-animateur vedette de la droite américaine.

Photo : Getty Images / Jason Koerner

« Pas un seul journaliste occidental ne s’est donné la peine d’interviewer le président de l’autre pays dans ce conflit. » Paroles – trompeuses, on va le voir – de Tucker Carlson, journaliste-animateur vedette de la droite américaine, à qui Vladimir Poutine a accordé ce mardi 6 février une rare entrevue, qui devait être mise en ligne deux jours plus tard.

Avant même sa diffusion, l’annonce de cette entrevue – au-delà de son contenu prévisible – a provoqué un certain émoi, notamment à Moscou, où le personnage a reçu un traitement de superstar. Tout le contraire d’un humble intervieweur de passage.

Plus politique que journalistique

Le président russe n’accorde presque jamais d’entretiens aux journalistes occidentaux. Alors, pourquoi le fait-il aujourd’hui avec Tucker Carlson?

Pour Carlson, c’est un acte politique plus que journalistique d’un personnage qui est à la fois éditorialiste radical et super-activiste de la droite américaine, influent dans le mouvement MAGA de Donald Trump.

Guerre en Ukraine

Consulter le dossier complet

Un véhicule blindé est en feu, un corps gît dans la rue.

Un acte susceptible d’avoir des répercussions en politique intérieure américaine et même en politique étrangère, à l’heure où le soutien des États-Unis à l’Ukraine est remis en cause par de très nombreux congressistes républicains qui écoutent attentivement Trump et Carlson.

Pourquoi lui, pourquoi maintenant? Élément de réponse sur le site du Moscow Times – journal anglophone russe, maintenant édité aux Pays-Bas, mais qui conserve des contacts à Moscou et se présente comme indépendant, dans un contexte hostile à la liberté de presse.

Le journal a mis en ligne un article qui cite des sources officielles et semi-officielles à Moscou, sous couvert d’anonymat. L’une de ces sources dit, par exemple : C’est pour emmerder les États-Unis! Et une autre souligne qu’en cette année électorale, l'accès au public américain par l'intermédiaire de Carlson […] est une occasion d'exercer de nouveau cette fameuse influence sur les élections américaines, étant donné l'énorme audience de l'intervieweur.

Un coup publicitaire

Tucker Carlson avec une ville illuminée en arrière-plan.

Tucker Carlson lors d'une entrevue télévisée à partir de Moscou. On peut lire dans le sous-titre : Nous avons nous-mêmes déposé une demande pour une entrevue avec Zelensky.

Photo : tucker carlson via reuters / TUCKER CARLSON NETWORK

Car Tucker est déjà un personnage connu en Russie. Il est régulièrement cité par les médias russes, autant à la télé que dans les journaux et sur les sites Internet.

Sa visite à Moscou depuis quelques jours est suivie à la trace. Du point de vue officiel russe, voilà un ami, un rare ami américain, ce qu’on peut appeler un bon Américain, qui vient aujourd’hui nous visiter. Et Tucker Carlson, même s’il n’a plus sa tribune quotidienne à Fox News depuis avril dernier – un congédiement jamais bien expliqué –, reste influent sur les réseaux sociaux : il est assuré que cette entrevue sera bien diffusée et très regardée.

L’événement est un coup publicitaire pour les deux côtés : Carlson est en quête d’une audience accrue. Même restée forte, cette audience a baissé depuis qu’il n’est plus à Fox News. Et Poutine, lui, saisit l’occasion de s’adresser directement – sans filtre, car Tucker, ici, n’est pas un filtre – à un auditoire américain.

Vladimir Poutine veut profiter, en quelque sorte, d’un porte-micro qui lui est sympathique et, qui plus est, d’un porte-micro américain. C’est vrai, même si Carlson soutient qu’il n’est pas un propagandiste pro-Moscou et que ce sont au contraire les grands médias anglo-saxons qui, eux, font depuis février 2022 de la propagande pro-ukrainienne.

Dans sa vidéo prépublicitaire annonçant l’entrevue, il parle des médias occidentaux corrompus et menteurs dont il prétend corriger les torts.

Un précédent avec Viktor Orban

Toutes les interventions du personnage depuis deux ans, lorsqu’il est question de l’Ukraine et de la Russie, vont dans un seul et même sens, souvent sur un ton virulent. Il n’est pas virulent, cependant, lorsque la personne interviewée exprime un point de vue qui lui plaît.

Précédent éloquent : en août dernier, Tucker Carlson avait interviewé le premier ministre hongrois Viktor Orban, ami de Poutine et mouton noir bien connu de l’Union européenne. Orban à qui l’Américain avait, pendant une demi-heure, servi la soupe sans poser la moindre question gênante. À un certain moment de l’entrevue, les deux, l’intervieweur et l’interviewé, déclarent à l’unisson : Ce serait génial si Trump était à nouveau président!

Un exemple qui laisse deviner à quoi ressemblera cette nouvelle entrevue.

Protestations de la BBC et de CNN

Carlson affirme qu’il s’est donné la peine et qu’il a eu le courage de passer la parole au président russe, ce que ne font pas les autres médias occidentaux.

Voilà un nouvel exemple typique du Tucker Carlson vantard, qui tord la réalité.

Ce à quoi la BBC, ou encore CNN, par la voix de Christiane Amanpour, ont rétorqué : Mais voyons donc, nous essayons régulièrement d’obtenir des entrevues avec Poutine! Mais le Kremlin refuse!

Détail croustillant : le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, a lui-même réfuté l’affirmation de Carlson, disant en substance que le Kremlin reçoit en effet beaucoup de demandes d’entrevue, mais choisit soigneusement ceux à qui il dit oui.

Un peu comme il avait choisi, en 2015, le cinéaste Oliver Stone pour une entrevue-fleuve (Conversations avec Monsieur Poutine, 2017, 240 minutes) dans laquelle Stone – mais lui d’un point de vue de gauche – posait des questions comme : Mais qu’est-ce que ça vous fait, Monsieur Poutine, quand vous entendez tout le mal qu’on dit de vous ailleurs dans le monde? À quoi l’interviewé pouvait répondre qu’il était un dur capable d’en prendre.

(On passe ici sur le fait que des journalistes étrangers, comme l’Américain Evan Gershkovich du Wall Street Journal depuis le 30 mars 2023, peuvent se retrouver du jour au lendemain derrière les barreaux pour des raisons parfaitement arbitraires, comme n’importe quel Russe.)

Un mouvement MAGA de plus en plus prorusse

Donald Trump s'adresse à une foule devant une pancarte sur laquelle il est écrit: «Trump Make America Great Again».

L'ex-président Donald Trump est un admirateur connu du président russe Vladimir Poutine, écrit François Brousseau. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Kena Betancur

Un mot sur la tendance que représente Tucker Carlson aux États-Unis et ses liens de plus en plus visibles avec la Russie.

Tout comme le Kremlin, pendant des décennies au XXe siècle, avait entretenu des liens étroits avec des partis communistes en Europe, au XXIe siècle, ses réseaux privilégiés et ses appuis à l’étranger ont migré vers la droite populiste et l’extrême droite.

Des exemples : Viktor Orban en Hongrie (mais pas la droite polonaise de Jaroslaw Kaczynski), Matteo Salvini en Italie (mais pas l’actuelle première ministre Giorgia Meloni) ou encore Marine Le Pen en France, reçue au Kremlin durant sa campagne de 2017 (mais qui n’a pas refait le coup en 2022).

Aujourd’hui, c’est vrai également aux États-Unis, où l’ex-président Donald Trump est un admirateur connu de Vladimir Poutine, et où une fraction importante de ses troupes du Parti républicain – influencées par Tucker Carlson – penchent de plus en plus souvent vers Moscou.

Pour des raisons géopolitiques, mais également sur des thèmes de société, avec un versant ultraconservateur. Exemple : l’affirmation de la masculinité, la lutte contre le féminisme et l’homosexualité, dont Vladimir Poutine est devenu un symbole positif pour une partie de la droite américaine.

Le résultat de ces nouvelles orientations philorusses est visible ces jours-ci au Congrès américain, où la plupart des élus républicains sont en passe de bloquer le renouvellement de l’aide à l’Ukraine, au grand dam de Joe Biden et de Volodymyr Zelensky.

Cette interview arrive précisément dans ce contexte, de façon très opportune, pour donner un coup de pouce à tout ce mouvement.

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